Le blog de Gabriel

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jeudi, avril 25 2013

JOLLIEN Alexandre - Éloge de la faiblesse

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Éloge de la faiblesse, de JOLLIEN Alexandre

Éditions Marabout (mars 2012) ; éditions du Cerf (1999)

ISBN : 978-2501-07341-7 ; 95 pages

4e de couv :

Éloge de la faiblesse retrace un itinéraire intérieur, une sorte de conversion à la philosophie. L'auteur, handicapé de naissance, imagine recevoir la visite de Socrate en personne. Dès lors, s'ensuit un échange où de proche en proche émergent des outils pour apprendre à progresser dans la joie, garder le cap au cœur des tourments et ne pas se laisser déterminer par le regard de l'autre. La philosophie est ici un art de vivre, un moyen d'abandonner les préjugés pour partir à la découverte de soi et bâtir sa singularité. Peu à peu, une conversion s’opère, le faible, la vulnérabilité, l'épreuve peuvent devenir des lieux fertiles de liberté et de joie.

Philosophe de formation Alexandre Jollien est né en 1975 en Suisse. Il a vécu dix-sept ans dans une une institution pour personnes handicapées moteur cérébral. Aujourd'hui, il donne des conférences. Il a publié trois autres ouvrages, Le Métier d'homme, la Construction de soi et le Philosophe nu.

Mon avis :

Mon avis sur cet ouvrage sera très mitigé.

La forme du discours socratique est une coquetterie intellectuelle. Socrate pose les questions qu'il faut pour qu'Alexandre puisse accoucher de son histoire. Raconter l'ensemble comme un témoignage eu été tout aussi efficace. La forme du dialogue socratique donne malheureusement un goût de « philosophie pour classe de terminale ». C'est mignon, mais on aurait pu s'en passer.

D'autant plus que l'ouvrage est d'avantage un témoignage qu'un discours philosophique. Alexandre Jollien y présente son vécu, son apprentissage de la vie avec son handicap et ce qu'il a pu tirer de cette expérience, comment cela a pu former son esprit, son corps, sa manière de voir le monde et de le vivre. On y trouve alors des éléments très intéressants sur l'importance de la solidarité, de la stimulation intellectuelle et physique nécessaire pour apprendre à se dépasser[1], de l'importance du regard de l'autre qui peut être une aide comme un carcan terrible.

Il y a quelque belles choses dans cet ouvrage.

Hegel a beaucoup insister sur la problématique du regard d'autrui. Il voit dans la rencontre de l'autre un moyen de s'élever, de grandir, de devenir pleinement humain... p50

Pascal affirme que l'homme est esprit et corps et ne saurait se réduite ni à l'un, ni à l'autre. Ces deux entités interagissent. p59

Accepter, cela nécessite un travail sur soi rigoureux qui, à mon avis, dépasse de beaucoup l'introspection psychanalytique. p59

Donc, cet ouvrage comporte de la matière à réflexion, mais ne développe pas de philosophie particulière. Alexandre Jollien s'est certes nourrit de la lecture de nombreux philosophes, avec une prédilection pour Nietzsche, pour se façonner en tant qu'humain, mais il manque encore un système personnel, qu'il a peut-être développé dans ses autres ouvrages.

Pour l'instant, je me demande encore si je ne suis pas une victime supplémentaire des médias (ou de l'amie qui m'a présenté la vie de cet homme, telle qu'elle l'avait vu dans l'une ou l'autre émission) : j'ai trouvé de bonnes choses, mais pas forcément ce à quoi je m'attendais.

Note

[1] On est dans des thématiques très « Bienvenue à Gattaca »:)

vendredi, avril 5 2013

SERRES Michel - Petite Poucette

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Petite Poucette, de SERRES Michel

Éditions Le Pommier – collection Manifestes (2012)

ISBN : 978-2-746506053

4e de couv :

Le monde a tellement changé que les jeunes doivent tout réinventer.  
Nos sociétés occidentales ont déjà vécu deux révolutions : le passage de l'oral à l'écrit, puis de l'écrit à l'imprimé. Comme chacune des précédentes, la troisième, tout aussi décisive, s'accompagne de mutations politiques, sociales et cognitives. Ce sont des périodes de crises.  
De l'essor des nouvelles technologies, un nouvel humain est né : Michel Serres le baptise «Petite Poucette» - clin d'oeil à la maestria avec laquelle les messages fusent de ses pouces. Petite Poucette va devoir réinventer une manière de vivre ensemble, des institutions, une manière d'être et de connaître... Débute une nouvelle ère qui verra la victoire de la multitude, anonyme, sur les élites dirigeantes, bien identifiées ; du savoir discuté sur les doctrines enseignées ; d'une société immatérielle librement connectée sur la société du spectacle à sens unique...

Ce livre propose à Petite Poucette une collaboration entre générations pour mettre en œuvre cette utopie, seule réalité possible.

Mon avis :

Je préfère annoncer tout de suite que la lecture de ce livre a été pour moi une incroyable déception. Pourtant, Michel Serres, professeur à Stanford University, membre de l'Académie française, est très loin d'être un imbécile et il a de plus un certain style. 
Et pourtant, je m'attendais à un avis éclairant de la part d'un philosophe sur les mutations technologico-socialo-civilisationalo-humaine apportées par les technologies de communication. Et il y avait des choses à dire. L'ouvrage se devait d'être ambitieux, quand on attends d'un philosophe qu'il nous donne matière à réflexion sur le présent et le futur. J'ai au final eu la sensation de me retrouver face à un grand vide.

Pourquoi donc autant de déception ? Tout d'abord, parce que Michel Serres enfonce des portes ouvertes. Non, il les pulvérise. Au bazooka. Voilà qui est vraiment désarmant. 
Le monde change ? Tiens donc ? Qui ne s'en était pas aperçu ? 
Quand j'ai commencé à travaillé (et ce n'était pas il y a si longtemps que ça), on passait du fax au mail, puis on est passé au travail avec des documents partagés sur serveur, et maintenant, on organise des événementiels avec des fichiers sur le Cloud. Le rapport au monde a changé ? Bien sûr et évidemment. Ca fait 60 ans que les géographes observent les modifications de notre rapports aux espaces, et Monsieur Serres semble s'en apercevoir que maintenant. Et ? Et rien. Le monde a changé. Bien.

Michel Serres oppose un individualisme (post?) contemporain à la vie collective d'antan[1], nous serions tous devenu incapable de vivre en collectivité et même en couple. Je pense que ce qui a changé (outre, c'est bien vrai, cette façon de « zapper » les relations humaines comme on zappe les programmes de la télévision), est surtout qu'on s'est rendu compte qu'on n'était plus obligé de constamment « subir » les autres. Il y a forcément quelqu'un, quelque part, avec qui vous pouvez avoir des échanges épanouissants, au lieu de vous emm**** à faire la conversation à votre voisin. Il ne reste plus qu'à trouver cette personne, et c'est là que repose le vrai défit. La mise en relation, le lien. J'y reviens.

Dans son enthousiasme pro-technologique un peu simplet, Michel Serres s'extasie sur la facilité de communication mis à la disposition de tout, chacun pouvant faire partager au monde son avis, son expérience[2]. Les amphithéâtres sont devenus le lieu du bavardage. A ce concept de bavardage proposé par M. Serres, chacun pouvant donner son avis dans cet espace de liberté qu'est Internet, je lui opposerais l'étalage de boue mentale. On trouve plus facilement sur FaceBook des « miam, j'ai mangé un gros gâteau au chocolat aujourd'hui, c'était trop trop bon » et autre « cro kawai le cha ! »[3] que des discours qui enrichissent l'humanité[4] [5]
Le problème du bavardage, c'est qu'il arrive à couvrir le flux de pensée qui pourrait être réellement enrichissant pour tous. En bibliothéconomie, on appelle ça « le bruit ». Le bruit, depuis une loi de 1995, est reconnu légalement comme une forme de pollution.

Michel Serre parle de repenser l'éducation des enfants, des adolescents, qui ont le savoir au creux de la poche, via leur smartphone. Oui, et non. Avoir accès au savoir n'est pas savoir[6]. Ce dont ne parle pas du tout notre philosophe serait par exemple que l'éducation à apporter aux jeunes générations est celle du lien à faire entre les connaissances acquises (qu'il faudra toujours acquérir), de la critique du contenu et des sources, du respect de la propriété intellectuelle aussi. Dans l'optique de créer du lien, qu'il soit intellectuel ou social, les nouvelles technologies peuvent être fantastiques, à condition d'apprendre à les utiliser et de savoir les critiquer.

Les idées sur la créativité par le chaos ont été le summum, Michel Serres semblant confondre techniques commerciales tendant à créé de la confusion mentale pour pousser à l'achat et méthode d'émulation intellectuelle. Pour reprendre l'exemple utilisé dans l'ouvrage, si je veux aller acheter des pois chiches et que la configuration du magasin me fait passer devant les biscuits, si je prends des biscuits bien que cela ne soit pas sur ma liste[7], je risque aussi d'oublier d'aller chercher mes pois chiches. C'est de l'égarement mental. 
Évidemment, mettre les sciences, les savoirs ou les gens en relation est susceptible de créer une richesse incroyable, mais la mise en relation elle-même doit être structurées. S'il n'y a que du chaos, il n'en sort que du chaos[8].

Le plus décevant est que Michel Serres ne donne au fonds aucune piste pour la refonte de la société, de l'éducation, de la politique. Bien sûr, il faut le faire, avec ces nouveaux outils. Mais faire quoi ? Comment ? Avec quelles ressources ? Il ne dit rien sur le sujet, simplement qu'il faut le faire. Soit.

Pour finir, le style est incroyablement lourd. J'ai eu du mal à me dépêtrer de certaines phrases, et pour un académicien, une telle écriture est vraiment dommage. Michel Serres utilise un vocabulaire parfois recherché, voir confidentiel, et des structures grammaticales élaborées, sans doute pour jouer sur une connivence avec le lecteur, une façon de montrer que « nous sommes entre gens éclairés et intelligents », mais encore faut-il rester compréhensible.

Malheureusement, je déconseille donc la lecture de Petite Poucette.

Notes

[1] où les affaires personnelles étaient celles de tout le monde. Un univers certes solidaire, mais avec une pression de la communauté sur l'individu extrêmement forte.

[2] On en reparlera pour les Chinois et le Nord Coréens...

[3] Ceci dit, cela intéressent des gens, la famille, les amis, et chacun est aussi libre de passer son chemin et d'aller voir ailleurs

[4] Ce que l'on peut aussi trouver au milieu des photos de chatons, c'est rare, mais ça arrive

[5] Je n'ai pas la prétention d'enrichir l'humanité. Ou si, un peu. Mais j'ai conscience de mon insupportable prétention. Je fais des efforts, je vous le promets.

[6] Je me rappelle de ma première incursion sur le Net, en 1996 (diantre), à me retrouver bête parce que je ne savais pas sur quel site aller...

[7] oui, je fais des listes...

[8] Et à force de trouver les pois chiches à côté des couches culottes, les clients vont se lasser, faire la gueule et déserter le magasin

mardi, novembre 13 2012

COULOMBE Maxime - Petite philosophie du zombie

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Petite philosophie du zombiepar Maxime COULOMBE
Éditions PUF, coll. La nature Humaine, 2012
ISBN : 978-2-13-058940-2 ; 152 pages

4e de couv :

Les zombies sont partout, au cinéma, à la télévision, dans nos rues, chez notre libraire. Grotesques et terrifiants, ils pourraient n’être qu’une tendance kitsch, un divertissement à la mode. Derrière sa démarche traînante et ridicule se cache pourtant une figure symptomatique de notre époque. Peur de l’épidémie ou fantasme de la catastrophe, aliénation moderne ou fascination pour la violence : le zombie et le monde apocalyptique qu’il crée nous parlent d’abord, intimement, de nous-mêmes.
Par l’obscène exhibition de la mort, l’ultime tabou de la société occidentale, il brise les limites de la condition humaine : celles de la conscience, de la vie, de la civilisation. Mais surtout, il trahit un fantasme émergeant dans notre culture, celui d’en finir.

Sociologue et professeur d’histoire de l’art contemporain à l’université Laval, Maxime Coulombe travaille sur les nouveaux imaginaires contemporains. Il a entre autres publié : Imaginer le posthumain : sociologie de l’art et archéologie d’un vertige (Presses de l’université Laval, 2009) et Le monde sans fin des jeux vidéo (Puf, 2010).

Mon avis :

Pour ceux qui ne voient dans les zombies que du cinéma populaire, visqueux, gluant et repeint à l'hémoglobine, voici de quoi les détromper : le zombie est aussi un sujet philosophique.

La partie sur l'histoire du zombie est très intéressante, permettant de comprendre les différentes utilisations qui ont été faite de cette figure magique.

Cet ouvrage n'apporte rien qu'un amateur éclairé n'ai pu déduire par lui même des différents univers de zombies, par les jeux vidéos ou par le cinéma, essentiellement, il a cependant l'immense avantage de le mettre un discours disons intuitif avec des éléments psychologique à travers Freud, philosophique avec Kant, et sociologique. Maxime Coulombe mets en ordre les émotions et les intuitions, tout en leur mettant en lumière leur profondeur.

J'ai particulièrement apprécié les analyses de la rupture que le zombie opère avec notre société hygiéniste, notre rapport à la chair constamment sous contrôle. Le zombie est aussi un fantasme de fin du monde, d'abandon soudain de l'humanité, de disparition, de retour à un état de nature.

Nous ne vivons pas dans une civilisation joyeuse et optimiste.

On appréciera aussi la construction très soignée du livre, la présentation simple, mais jamais simpliste, et accessible des différentes analyses.

La lecture de cet ouvrage reste totalement et parfaitement indispensable pour tous les amateurs de zombies.

samedi, mars 31 2012

Baudart Anne - Qu'est-ce que la démocratie ?

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Qu'est-ce que la démocratie de Anne BAUDART

Éditions Vrin
Collection chemins philosophiques

ISBN : 978-2711617104 ; 126 pages

4e de couv :

Qu'est-ce que la démocratie ?
- Est-il un "siècle d'or" de la démocratie ?
- Nos démocraties modernes sont-elles redevables à la fondation antique ?
- Le "peuple" est-il toujours à la hauteur de ses exigences ?
- Liberté et égalité sont-elles des valeurs incompatibles ?
- Quelles menaces pèsent aujourd'hui sur nos démocraties ?

Commentaire :
"Quel avenir pour la démocratie ?" Alexis de Tocqueville.
"Socrate, individualiste et démocrate ?" Karl Popper.

Anne Baudart, agrégée de Philosophie, est professeur en Première Supérieur et maître de conférence à l'Institut d'études politiques, à Paris.

Mon avis :

« Ce livre s'adresse aux étudiants des universités et des classes préparatoires mais aussi au grand public cultivé attendant un traitement direct et clair d'une question de philosophie générale. »

Tel est le petit « avertissement – bon conseil » du 4e de couverture.
Très franchement, si je n'avais pas fait de grec ancien et d'histoire de la Grèce ancienne, je pense que je n'aurai pas compris grand chose à la première partie « Fondement et devenir de la démocratie », qui traite essentiellement de la construction historique de la démocratie athénienne.
L'ouvrage est très construit et très argumenté, mais il manque un peu d'esprit de synthèse pour le grand public. Je pense qu'il n'est pas inutile de dire que tout l'enjeu de la question n'est pas de dire que la démocratie est « le pouvoir exercé par le peuple », mais de définir le « peuple ». A Athènes, après tout, ce grand exemple de démocratie, le peuple représentait 10% de la population, si ma mémoire est bonne. Quel exemple !
Bref, pour un non helléniste, la première partie pourra sembler un peu longue.

Les deux autres parties sont plus accessible pour le commun des mortels, on y parle de Platon, de Constant, de Rousseau, de Tocqueville.
Les commentaires de textes sont aussi calibrés pour des gens qui connaissent les œuvres de Tocqueville et de Karl Popper[1].
Cependant, si j'ai lu quantité de choses très intéressantes et d'un haut niveau, je reste incapable d'en faire une synthèse intelligible. Sans doute parce que la présentation, très riche, très intelligente et d'un haut niveau, ne contenait pas de synthèse. Ou alors j'ai raté quelque chose[2].

Ce petit ouvrage devrait, à mon sens, abattre les complexes culturels et mettre le savoir à la portée de tous. Et pourtant, je fais un complexe...

Notes

[1] pas de soucis pour le premier, personnellement, mais pour le second, j'ai eu plus de mal

[2] Ce qui est possible

mardi, novembre 1 2011

Stébé Jean-Marc - Qu'est-ce qu'une utopie ?

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Qu'est-ce qu'une utopie ? de Jean-Marc STEBE

Éditions Vrin

ISBN : 978-2711623419 ; 128 pages

4e de couv :

Qu'est-ce qu'une utopie ? Quelles sont les propriétés d'une utopie ? Pourquoi et comment une utopie s'éloigne-t-elle du mythe ? Dans quelle mesure la ville peut-elle être considérée comme essence de l'utopie ? Qu'est-ce qui anime les utopies urbaines ?

Jean-Marc Stébé est Professeur de sociologie à l'Université Nancy 2 et membre du Laboratoire Lorrain de Sciences Sociales

Mon avis :

Très franchement, j'adore ses petits livres intelligents qui vous mettent les idées au clair sur une question. Les éditions Vrins ont la collection « Chemins philosophiques », pour cela ; j'ai acquis un certains nombre de leurs titres, et pour le moment, je trouve que cette collection est une réussite.

De façon claire, nette, pédagogique, Jean-Marc Stébé marque la différence entre utopie et mythe, traite de leur construction, de leur caractère éminemment urbain.
J'ai aussi grandement apprécié que soit mis en lumière les risques de dérive totalitaire du modèle de l'utopie (c'est tout de même des monde dans lesquels on vous impose une forme de bonheur, coupé du reste du monde.
Pour vivre en utopie, il faut avoir totalement intégré la règle et avoir le sens critique d'une huître (p 25) :

Certain de son fait, le dirigeant utopien est en mesure d'imposer un sens moral si intériorisé par le peuple que le gouvernement des hommes cesse d'être un problème. Dès lors, le gouvernement des hommes cède face au gouvernement des choses, lesquelles s'administrent elles-même (entre la production communautaire et le libre accès aux magasins par exemple). A l'image du meilleur des mondes, les citoyens suivent les prescriptions normatives, s'adonnent sans rechigner au travail, limitent leur consommation, si bien que toute est parfaitement réglé ou plutôt « huilé » (…).

Je crains qu'avec les hommes « normaux », tels que je les connais, cet idéal ne fonctionne (absolument) pas. Il faudrait pouvoir laisser la place à l'expérimentation, au refus individuel. Mais ce n'est visiblement pas le but de l'utopie (p27) :

L'utopie entend en effet, quels que soient les auteurs, renouer avec un système de lois contraignantes qui s'imposent aux consciences individuelles au nom de l'harmonie cosmique.

Il est aussi intéressant de lire que l'utopie serait féministe (p32-33) :

Au regard de la centralité paradigmatique de la figure de la mère dans l'imaginaire utopique, il est logique de constater que les utopie sont très avantageuses pour les femmes, alors débarrassées des corvées ménagères grâce aux installations communautaires, libérées de la tutelle de l'homme et considérées comme son égal même si elles de participent ni au gouvernement, ni à l'élaboration des lois.

On conviendra que c'est une vision assez « particulière » de l'égalité homme-femme, tout comme dans les Monades urbaines de Robert Silverberg : tout le monde peut avoir des relations sexuelles avec tout le monde, mais il est de bon ton que ce soit les hommes qui choisissent.
Ici, la cité-mère « libère » les femmes, qui restent politiquement inactives ? On reparlera d'égalité, tiens...

Ceci dit, il est très intéressant de lire un ouvrage qui ne tombe pas dans l'extase très adolescente sur la construction d'un monde idéal. En montrer les forces, mais aussi les faiblesses, est un excellent exercice de réflexion.
En SF, le thème de l'utopie, lorsqu'il est présent, se fait dynamiter joyeusement, comme si une telle cité ne pouvait de toute façon pas convenir aux hommes. A croire que celui-ci ne s'épanouit que dans le malheur et la lutte contre l'univers entier.

Les textes suivis de leurs commentaires n'ont pas déchaîné l'enthousiasme de la foule composée de moi-même et … c'est tout. Et c'est déjà pas mal.

vendredi, octobre 28 2011

Swift Jonathan - Modeste proposition : Pour empêcher les enfants des pauvres d'être à la charge de leurs parents

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Modeste proposition : Pour empêcher les enfants des pauvres d'être à la charge de leurs parents ou de leur pays et pour les rendre utiles au public de Jonathan SWIFT

Mille et une nuits - La petite collection (2006)

ISBN : 978-2842059378 1 ; 55 pages

4e de couv :

On connaît Jonathan Swift comme l'auteur des Voyages de Gulliver. On connaît moins, en revanche, le féroce pamphlétaire, d'un humour et d'une radicalité que les situationnistes n'auraient pas reniés. Dans un monde déjà en proie à la famine et à l'exclusion, Swift suggère de réinsérer, à son étrange manière, tes pauvres dans le cycle économique. Dans sa Modeste proposition, il note à propos de la « viande de bébé » : « J'admets qu'il s'agit d'un comestible assez cher, et c'est pourquoi je le destine aux propriétaires terriens : ayant sucé la moelle des pères, ils' semblent les plus qualifiés pour manger la chair des fils. » Avec la même ironie du désespoir, Swift propose, dans son Projet de distribution d'insignes distinctifs aux mendiants de différentes paroisses de Dublin de « rationaliser » la mendicité ...

Mon avis :

Après avoir connu une légère déception avec les Instructions aux domestiques, voici un petit essai drôle, amusant, tellement le propos est énorme, gigantesque, tellement affreux et inhumain qu'on se retrouve obligé de rire face à une telle monstruosité.

Sur le ton du docte économiste, Swift fait part à ses contemporain de sa solution à la pauvreté, à la mendicité, à la surpopulation, et en bref, à tous les maux de l'humanité. Chacun remarquera que la solution est toujours d'actualité, en ces temps troublés de crise économique :

Un Américain très avisé que j'ai connu à Londres m'a assuré qu'un jeune enfant en bonne santé et bien nourri constitue à l'âge d'un an un mets délicieux, nutritif et sain, qu'il soit cuit en daube, au pot, rôti à la broche ou au four, et j'ai tout lieu de croire qu'il s'accommode aussi bien en fricassée ou en ragoût.

Mangeons les enfants des pauvres, c'est bon, c'est nutritif, c'est bon pour l'économie, ça créé de la richesse. Affreusement amusant, non ?

L'opus est suivi de la Proposition d'attribution d'insignes aux mendiants de toutes les paroisses de Dublin par le doyen de Saint-Patrick. Toujours avec sa plume caustique, Swift explique comme on peut s'occuper des pauvres, à condition de ce soit nos pauvres.

Cet ouvrage est très court mais reste incroyablement (et malheureusement) actuel, et délicieusement atroce.

lundi, octobre 24 2011

La Boétie - Discours de la servitude volontaire

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Discours de la servitude volontaire de Étienne de LA BOETIE
Traduit et présenté par Séverine Auffret

Mille et une nuits – La petite collection (1997)

ISBN : 978- 2910233945 1 ; 55 pages

4e de couv :

Publié en 1576, le Discours de la servitude volontaire est l'œuvre d'un jeune auteur de dix-huit-ans. Ce texte (ô combien actuel !) analyse les rapports maître-esclave qui régissent le monde et reposent sur la peur, la complaisance, la flagornerie et l'humiliation de soi-même. Leçon politique mais aussi leçon éthique et morale, La Boétie nous invite à la révolte contre toute oppression, toute exploitation, toute corruption, bref contre l'armature même du pouvoir.

Mon avis :

Tout le monde connaît La Boétie, même si tout le monde ne le sait pas. Étienne de La Boétie était l'ami de Montaigne « parce que c'était lui, parce que c'était moi. »
Ce n'est donc pas un auteur contemporain, mais il est effectivement éminemment moderne. Je tiens à remercier Séverine Auffret qui a traduit le texte en français moderne, afin de nous en livrer sans peine toute la substantifique moelle.

Étienne de la Boétie propose une critique de la servitude à travers les commentaires de l’histoire grecque et romaine principalement. Pour le lecteur actuel, il en ressorts un discours plein de fougue et de rébellion, avec un cachet suranné plein de charme[1].

La thèse est très simple : les peuples se soumettent eux-mêmes à des tyrans qui les oppressent par habitude et/ou par peur.
La critique des mécanismes du pouvoir (et de certains ressors psychologiques ?) sont dignes de Machiavel, fin, bien pensés, et toujours d'actualité.

Je me fais plaisir en livrant quelques citations :

Page 21-22 :

Il y a trois sortes de tyrans. Les uns règnent par l'élection du peuple, les autres par la force des armes, les derniers par succession de race. Ceux qui ont acquis le pouvoir par le droit de la guerre s'y comportent – on le sait et le dit fort justement – comme en pays conquis. Ceux qui naissent rois, en général, ne sont guère meilleurs. Nés et nourris au sein de la tyrannie, ils sucent avec le lait le naturel du tyran et ils regardent les peuples qui leur sont soumis comme leurs serfs héréditaires. Selon leur penchant dominant – avares ou prodigues –, ils usent du royaume comme de leur héritage. Quant à celui qui tient son pouvoir du peuple, il semble qu'il devrait être plus supportable ; il le serait, je crois, si dès qu'il se voit élevé au-dessus de tous les autres, flatté par je ne sais quoi qu'on appelle grandeur, il ne décidait de n'en plus bouger. Il considère presque toujours la puissance que le peuple lui a légué comme devant être transmise à ses enfants. Or dès que ceux-ci ont adopté cette opinion, il est étrange de voir combien ils surpassent en toutes sortes de vices, et même en cruautés, tous les autres tyrans. Ils ne trouvent pas meilleur moyen pour assurer leur nouvelle tyrannie que de renforcer la servitude et d'écarter si bien les idées de liberté de l'esprit de leurs sujets que, pour récent qu'en soit le souvenir, il s'efface bientôt de leur mémoire. Pour dire vrai, je vois bien entre ces tyrans quelques différences, mais de choix, je n'en vois pas : car s'ils arrivent au trône par les moyens divers, leur manière de régner est toujours à peu près la même. Ceux qui sont élus par le peuple le traitent comme un taureau à dompter, les conquérants comme une proie, les successeurs comme un troupeau d'esclaves qui leur appartient par nature.

Sur l'abêtissement des peuples à qui on offre du pain et des jeux, page 32 :

Ainsi, les peuples abrutis, trouvant beaux tous ces passe-temps, amusés d'un vain plaisir qui les éblouissait, s'habituaient à servir aussi niaisement mais plus mal que les petits enfants n'apprennent à lire avec des images brillantes.

Si quelques moments sont évidemment très savoureux et restent extrêmement actuels, je déplore très sincèrement que la critique s’arrête là et que La Boétie ait loué les rois de France, lui qui a su montrer la mécanique de manipulation des tyrans.
On lit tout de même, page 36-37 :

Car nous avons eu quelques rois si bons à la paix, si vaillant à la guerre que, bien qu'ils fussent nés rois, il semble que la nature ne les ait pas faits comme les autres et que le dieu tout-puissant les ait choisi avant leur naissance pour leur confier le gouvernement et la garde de ce royaume.

C'est peut-être du second degré ? Je suis incapable de le voir. Je comprendrais cependant que La Boétie n'ait pas eut envie de se retrouver emprisonné ou mis à l'index par la Sorbonne, mais pour un texte qui est si courageux dans sa critique, je trouve dommage (mais comprends les raisons) que celle-ci explose en plein vol.

La Boétie met aussi bien en valeur la dévotion idiote que nous pouvons avoir pour les gouvernants, un respect, une attention particulière qui se transforme en soumission.

Une autre chose regrettable est qu’il ait sous estimé la puissance de la force armée ou d’une administration sur les individus. La violence armée d'une garde prétorienne a fait des ravages dans l'Antiquité, et peut encore en faire au Proche-Orient par exemple (au hasard) ; la puissance destructrice d'une machinerie administrative peut encore broyer des individus, des groupes, des catégories de citoyens, comme des justiciables ou des chômeurs.

Bref, une saine lecture qui fait réfléchir.

Notes

[1] il est préférable d'avoir de bonnes notions en histoire antique pour lire l'ouvrage, bien que cela ne soit pas indispensable, mais cela risque de rendre la lecture un peu ennuyeuse pour certains

jeudi, août 18 2011

Serre Michel - L'incandescent

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L'incandescent de Michel SERRE

Le Livre de Poche (2005) Collection Littérature & Documents

ISBN : 978-2253112709 ; 410 pages

4e de couv :

Alors que l'homme apparut voici sept millions d'années, le vivant voici quatre milliards et l'Univers treize, nos " humanités " peuvent-elles se restreindre à une histoire de quelques millénaires à peine ? Ce temps façonna nos corps, nos affects et nos intelligences. Raconté par les sciences contemporaines, prises ensemble, son Grand Récit enseigne que les hommes, la connaissance et la philosophie doivent plus à la nature qu'à leurs civilisations respectives, récentes. Ce livre a l'immense ambition de promouvoir une culture en harmonie avec nos savoirs. L'humanisme accède ainsi à l'universel. Dans cette méditation philosophique bouleversante, Michel Serres réconcilie l'homme et la nature. Le portrait qu'il brosse de ce nouveau sujet, nous, l'Incandescent, aussi riche de promesses que la lumière blanche l'est de couleurs, l'entraîne à découvrir une nouvelle métaphysique et à proposer des solutions au problème du mal.

Mon avis :

Bon, il fallait arrêter là les dégâts. J'ai fait l'effort de finir le Musso, maintenant, j'ai aussi le droit de ne pas me punir avec mes lectures.
Je clame donc haut et fort que non, je n'ai pas réussit à finir cet essai de Michel Serre. J'ai dit « Stop », je n'en puis plus, je veux lire des écrits qui me plaisent.

Et au départ, cette lecture était issue d'une envie. C'est le problème des « to read pile » : les envies d'un moment ne correspondent plus forcément à l'état d'esprit nouveau du moment de lecture. Parfois, le moment est passé et il ne faut plus revenir dessus.

Je n'ai trouvé aucun discours construit dans cet ouvrages, mais juste une succession de pensées teintée de philosophie, s'imbriquant assez difficilement, s'articulant d'une manière assez peu accessible pour mes pauvres neurones. Il y a sans doute un sujet, mais je suis incapable de dire lequel. Au bout d'un temps, mes yeux parcourent les lignes et mon cerveau ne comprend plus. J'ai buggué. Il faut me rebooter.

Mon autre problème est que je n'ai pas du tout accroché sur le style. J'ai trouvé ça pompeux, très « regardez comme je peux faire pleuvoir des références montrant l'ampleur de ma culture classique ! ». Aucun des concepts utilisé n'est clairement défini (ou alors, je ne l'ai pas vu) et les expressions comme « le Grand Récit » sont boursouflées au possible. L'envolé lyrique chez Michel Serre n'a pas non plus la force philosophique d'un écrit de Nietzsche…

L'histoire de la mémoire et de la montagne fut un moment pénible : comment peut-on dire que la montagne a une mémoire ? La mémoire est une capacité de rappel du passé propre au vivant doué de conscience, qu'elle réponde à un stimuli ou qu'elle soit sollicitée. Un caillou n'a pas de conscience ; il peut porter la marque du passé, mais il n'a pas de mémoire. Ce fut très énervant... mais peut-être que, sous le coup de l'émotion, je ne vois que ce que je veux bien voir.

J'ai noté cependant des idées très intéressantes sur l'appartenance et l'identité. Peut-être que je le reprendrais un jour, plus tard. Peut-être.

Bref, c'est sans doute très bien, mais ça ne m'a pas plu. L'histoire s'arrête pour moi p 243. Et c'est sans doute fort dommage pour moi.

mardi, décembre 28 2010

Chauvier Stéphane - Qu'est-ce qu'une personne ?

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Qu’est-ce qu'une personne de CHAUVIER Stéphane

Éditions Vrin (2003), Chemins philosophiques

ISBN : 978-2711616244 ; 128 pages

4e de couv :

Qu'est-ce qu'une personne ? Une personne est-elle une substance ou une conscience ? Peut-on devenir une autre personne ou change-t-on seulement de personnalité ? N'y a-t-il de personnes qu'humaines et tout être humain est-il une personne ? Que devons-nous aux personnes et n'avons-nous de devoirs qu'à l'égard des personnes.

Stéphane Chauvier est professeur de philosophie à l'Université de Caen.

Mon avis :

Pourquoi j'ai lu ce livre ? Il m'a été conseillé par un ami qui avait lui même demandé conseil à son professeur d'éthique (je crois), afin de m'orienter dans des tentatives de définition de l'humanité, de la personne et la place potentielle de zombies dans tout ça. Le cas des zombies est effectivement pris en exemple. Une fois.

Je crois que cela tombe sous le sens, mais je préfère préciser : ce petit ouvrage n'est pas d'un abord très facile, contrairement au précédent. C'est un discours philosophique, pas du Anna Gavalda. Il faut prendre son temps, parfois un dictionnaire, mais c'est bon pour les neurones.

Si à idées complexes, syntaxe parfois complexe, il faut rendre hommage à Monsieur Chauvier en matière de pédagogie : le vocabulaire est expliqué et explicité (gloire ! Gloire !) ; la présentation des idées est limpide ; les exemples explicites, nets et permettent de bien intégrer la démonstration ; quelques récapitulations permettent de s'assurer d'avoir compris correctement l'ensemble. C'est merveilleusement didactique.

Je reprends le plan en ajoutant mes très modestes commentaires :

1.La personne et son hypostase. Le concept d'hypostase est repris de Boèce (ne prenez pas de dictionnaire tout de suite, c'est fort bien expliqué : une hypostase est un étant individuel qui est d'une certaine nature ou essence et qui comporte certains « accidents » (qui participent a son individualisation)). Une personne peut se définir comme une hypostase de nature rationnelle, ayant conscience de soi, quelque soit l'hypostase, capable d'intention et d'action, et de les exprimer.

2.Le point de vue de la première personne. La personne est une hypostase qui pense égologiquement. Elle se définit par la pensée qu'elle a d'elle même. J'ai trouvé cette partie un peu plus difficile que le reste, et n'ai pas immédiatement compris le raisonnement visant à démontrer qu'une personne qui pense être Napoléon n'est certes pas Napoléon, mais que sa pensée comme quoi elle est Napoléon est constitutive de sa personne. Est-ce à dire que les psychoses sont constitutives de certaines personnalités ? Donc, si on « soigne » la psychose, la personnalité n'est-elle pas démembrée ?

3.Peut-on devenir une autre personne. Pour faire simple, une personne s'inscrit dans le temps et a une capacité d'évolution, mais l'on peut tout à fait changer de personnalité tout en restant la même personne (c'est un résumé très grossier). Une identité peut cependant se briser ou se diviser (dans certains cas de schizophrénie, par exemple).

4.Seuls les êtres humains sont-ils des personnes ? Selon la définition qui en est donnée, il est tout à fait possible qu'il puisse exister d'autres personnes, des exo-personnes dans le cas d'extraterrestres, des proto-personnes dans le cas des grands singes, par exemple.

5.Tout être humain est-il une personne ? Bernard Martino vous avait convaincu que le bébé est une personne ? Stéphane Chauvier vous prouve philosophiquement que non. Au cours d'une démonstration difficile, l'auteur démontre que s'ils ne sont pas des personnes (pas de pensées égologiques) les foetus et bébés n'en sont pas moins des personnes en devenir et que c'est le point de vue d'autres personnes qui peut leur donner un statut particulier (ou pas). J'ai trouvé la démonstration laborieuse mais serait bien incapable d'en faire une meilleure. J'aurais préféré un travail sur l'autre exemple donné en introduction au chapitre : celle de la personne dans un état végétatif n'ayant plus toutes ses facultés mentales suite à une dégradation du cerveau. La définition de la personne peut en effet aider à répondre à ces questions éthiques et morales : avortement, euthanasie ou meurtre ?

6.Conclusion : ce que les personnes nous imposent. Cette partie comporte une idée qui m'a parue très intéressante, celle de la protection (par les personne) de la vulnérabilité des êtres sensibles. Moralement, c'est aussi une façon de montrer que ce n'est pas parce que nous n'avons pas toujours affaire à des personnes que nous avons tous pouvoir sur eux.

A cette brillante et passionnante démonstration suivent des textes de John Locke, extrait de Essai sur l'entendement humain et de Henri Sidgwick, The Methods of Ethics, suivis eux-mêmes de leurs commentaires, reprenant les idées exposées précédemment.

Je trouverai sans doute ça dans d'autres ouvrages, mais la prolongation en terme d'applications morales et juridiques me semble un point intéressant à développer.

Application pratique avec quelques questions de science-fiction :

Dans Stargate Univers, grâce aux pierres de communication, l'esprit de membres de l'équipage du Destiny (vaisseau en pilote automatique dans les confins de l'univers) peut se retrouver dans le corps de personnes se trouvant sur Terre. Les esprits échangent leurs corps, en sommes. Nous sommes donc effectivement en présence d'hypostase ayant une pensée égologique, capable de se définir, sauf que l'hypostase n'est pas celle de l'esprit d'origine. Et bien je ne serais pas d'accord pour dire qu'il s'agit de la même personne, la pensée faisant la personne. Certains personnages le disent eux mêmes : ils ont parfois du mal à s'habituer à ce corps d'emprunt qui ne digère pas de la même façon. Les interactions entre corps et « mental », à grand coup d'hormones, qui sont pourtant aussi constitutives de notre comportement, doivent forcément être différentes dans le corps d'un autre. Stéphane Chauvier précise dans un de ses chapitres que c'est CETTE hypostase avec CETTE capacité à la pensée égologique qui fait une personne, j'espère donc modestement qu'il serait d'accord avec moi.

Dans La vieille anglaise et le continent, l'excellente novella de Jeanne A. Debat, c'est l'esprit de la vieille dame qui se retrouve « transfusé » dans le corps d'un cétacé. Ce point mérite relecture, mais il me semble que la conscience de l'humaine se dilue dans celle du cétacé (prééminence du corps ?).

Dans 2001 l'odyssée de l'espace, HAL, le super-ordinateur, me semble avoir tous les attributs d'une personne. Éteindre HAL, est-ce un meurtre ?

mardi, décembre 21 2010

Picq Pascal, Serres Michel et Vincent Jean-Didier, dans... Qu'est-ce que l'humain ?

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Qu’est-ce que l’humain de PICQ Pascal, SERRES Michel et VINCENT Jean-Didier

Editions Le Pommier (2010), Universcience éditions

ISBN : 978-2746504974 ; 118 pages

4e de couv :

Qu'est-ce que l'humain ? Ou comment deux savants assez philosophes et un philosophe assez savant éclairent la distinction classique entre nature et culture. Notre tradition culturelle posait une barrière quasiment étanche entre l'animal et l'humain. Nous savons aujourd'hui que nous partageons avec nos cousins les plus récents l'immense majorité de notre matériel génétique. Alors qu'est-ce qui spécifie l'humain ? Trois réponses, venues de trois disciplines: la neurobiologie, en un va-et-vient entre sciences cognitives et biologie du système nerveux, la paléoanthropologie, à la charnière de la théorie de l'évolution et de la préhistoire, et la philosophie.

Pascal Picq, paléoanthropologue, est maître de conférences au Collège de France. Michel Serres, philosophe, est professeur à Stanford University et membre de l'Académie française. Jean-Didier Vincent, neurobiologiste, est professeur à l'institut universitaire de France et à la faculté de médecine de Paris-Sud, et directeur de l'institut de neurobiologie Alfred-Fessard du CNRS.

Mon avis :

Il y a des dîners-conférences auxquels j’aurai bien aimé assister. Ce livre présente trois interventions données lors du banquet d’ouverture du Collège de la Cité des sciences et de l’industrie, 2002. Cet opuscule est accessible à tous (niveau fin de Seconde d’un bon élève, je dirais) et la forme du discours permet de garder une certaine légèreté de forme et de faire quelques traits d’humour très agréables.

Quoi de plus commun qu’une fleur, mais comment définir la fleur ? Quoi de plus banal que l’humain, puisque nous le sommes, mais comment décrire cette notion ? Travaillant en ce moment sur moultes réflexions afin de définir l’humain, l’humanité, sa nature (si elle en a une) et ses limites, voici que je découvre totalement par hasard, sur une étagère de ma librairie préférée, ce petit ouvrage qui traite en partie du sujet qui me tient à cœur.

Jean-Didier Vincent : L’homme interprète passionné du monde.

La première approche de l’homme présentée dans cet opuscule peut être qualifiée de cognitive. Sans entrer dans les méandres du fonctionnement du cerveau, ce qui ferait l’humain serait la capacité à de définir à la fois avec et contre, dans un groupe social, mais en étant différent des autres individus. Le langage est pour cela un outil particulièrement intéressant, permettant de faire corps avec le groupe et de se définir comme individu.

Une des facultés très humaines (mais dont l’humanité n’a pas le monopole) est de créer du lien, par l’ocytocine, l’hormone du lien social, de l’attachement et de l’amour, mais aussi par le langage. Un autre élément présenté par Jean-Didier Vincent est que l’humain est en formation permanente. Son cerveau (et son esprit) se modèle dans les 16 premières années, mais il continue son évolution et son renouvellement de neurone tout au long de sa vie. C’est un immature perpétuel. Une première idée de l’humanité est ainsi intéressante, en définissant un homo sapiens communicans en constante évolution ?

Si Jean-Didier Vincent fini son intervention par « ce qui fait l’humain, c’est l’esprit », il faut encore alors définir de façon très pointue ce qu’est l’esprit.

Pascal Picq : L’humain à l’aube de l’humanité.

Cette intervention est très appréciable en ce qu’elle replace l’homme à sa juste place dans la nature, en tant qu’une des branches des primates (ce qui ne manquera pas d’attirer les foudres des créationnistes de tous poils). Les hommes ont tenté de se distinguer de l’animalité tout en créant des systèmes de classification qui le place au centre de la nature. Il faut cependant savoir modérer son anthropocentrisme et retrouver un peu d’humilité, qui ne nous ferait pas de mal.

J’ai tout de même (re)trouvé dans cette partie les critères qui servent de fondements à la définition de l’humanité, et qui sont partagés avec les grands singes, à un certain degrés : bipédie, utilisation d’outil, comportements culturels, guerre, interdit sexuel, vie sociale, chasse et partage de nourriture, sexualité non reproductrice, politique, moral et mensonge, agression et réconciliation, communication symbolique, conscience de soi, rires et pleurs. Ce petit tableau de la formation lente de l’humanité est à relire.

Michel Serres : Le temps humain, de l’évolution créatrice au créateur d’évolution.

Après l’attaque des sciences dures contre les sciences molles, la revanche des sciences humaines contre les sciences inhumaines, voici les merveilleuse sciences douces.

L’humain pourrait se définir par sa maîtrise du temps et sa capacité à se réinventer lui-même, à inventer ou modifier son environnement. L’humanité historique telle que nous la connaissons n’est pas grand-chose par rapport aux temps de la création de l’univers, aux temps géologiques. Sa formation apparaît donc comme très rapide. Si j’ai bien compris le propos, la rapidité de cette (trans)formation résulte de l’utilisation d’outils. L’outil permettait des économies de temps, permet une non spécialisation des membres et organes, et donc un multi-usages total, un accroissement des possibilités.

C’est le gain de temps qui permettrait à l’homme d’évoluer plus vite. Non spécialisé, il utilise des outils ou des techniques pour modifier son environnement en fonction de ses besoins : il n’attends pas une sélection naturelle pour la formation d’un mouton à laine épaisse ; il procède lui-même à la sélection. Le propre de l'homme serait de manipuler la durée, raccourcissant le temps pour obtenir ce qu'il souhaite, de la création d'un objet à la transformation de la nature.

J'ai sans doute trahit honteusement les propos en essayant de les condenser quelque peu. Dans tous les cas, je ne saurai que recommander cette lecture des plus éclairantes et stimulantes.

mercredi, novembre 17 2010

Comte-Sponville André - le capitalisme est-il moral ?

sponville_capitalisme Le capitalisme est-il moral ? André COMTE-SPONVILLE, Le Livre de Poche (2006) ISBN : 978-2253117223 ; 251 pages

4e de couv :

Le capitalisme est-il moral ? Nul ne peut se soustraire à la question puisque aucun d'entre nous n'échappe ni à la morale ni au capitalisme. Par son travail, son épargne et sa consommation, chacun participe à un système économique que les uns justifient et que d'autres condamnent au nom de concepts éthiques. Deux démarches intellectuelles que le philosophe André Comte-Sponville passe au crible de l'analyse lucide. Une grille de lecture étonnamment claire, qui débouche sur un appel à la responsabilité.

Mon avis :

Pour ce deuxième ouvrage que je lis de Monsieur Comte-Sponville, celui-ci brille toujours par sa clarté, la fluidité du propos, les transitions et enchainements qui coulent de sources, une façon d'être concis et précis tout en usant d'un vocabulaire accessible à tous.

André Comte-Sponville se classant de lui-même politiquement à gauche, la réponse sous tendue par le titre serait un "non" plutôt clair. Ce n'est pas aussi simple, mais beaucoup plus subtil : le capitalisme n'est pas moral, ni immoral, il est amoral. Comme une science, fut-elle humaine, l'économie n'a pas à se soucier de morale. Les hommes qui la font et la pratiquent, en revanche, oui.

Sans déflorer le propos que je ne pourrais que mal interpréter ou résumer de façon malhabile (et l'ouvrage est assez court pour que l'on prenne le temps de se plonger dans sa lecture), la théorie des ordres qui y est développée est applicable très largement. A grands traits, l'ordre n°1 est l'ordre technico-scientifique. Il n'est pas moral et n'a pas à l'être. La gravité est mesurable, mais pas morale. L'ordre n°2 est juridico-politique, et permet de dire ce qui est permis et ce qui ne l'est pas. L'ordre n°3 est celui de la morale. L'ordre n°4 est celui de l'éthique ou de l'amour. Les hommes ont cependant tendance à confondre les ordres : c'est là la faute du Dr Rush dans StarGate Univers, il veut être obéit parce qu'il est savant, or l'un n'a rien à voir avec l'autre. Qui n'a pas un collègue qui pense que parce que vous partagez le même bureau, vous êtes forcément son meilleur copain ? Confusion des ordres... moi, j'appelais ça confusion des genres, mais au fond, cela revient au même.

La démonstration est habile et convaincante. Je relève cependant quelques points qui me semblent sujets à discussion. Les actions morales seraient celles qui sont gratuites, effectuées sans attendre quoique ce soit en retour. Si tel est le cas, je dois être la personne la plus immorale de la planète, parce que rien ne me semble gratuit. J'aime ma mère, c'est pour moi une évidence mais pas une obligation. Mais si je prends soin d'elle, c'est aussi parce que j'espère de l'attention et de l'écoute de sa part, un peu d'amour en échange du mien. Je passe du temps à écouter les ami(e)s heureux ou en détresse par amitié que j'espère sincère, mais j'espère de même qu'ils soient là pour partager mes bons moments et mes peines. Je parle des livres que je lis pour aider d'autres dans leurs choix, mais j'espère (follement) pouvoir aussi instaurer un dialogue, un échange, qui sera enrichissant de part et d'autre. Est-ce que cela fait-il de moi quelqu'un d'immoral ? Le travail ne serait pas une aliénation... J'aime mon travail, mais pas forcément tous les jours. Il est parfois intellectuellement stimulant, mais ces moments sont un peu trop rares à mon goût. Certains n'aiment pas leur travail (j'ai des exemples, mais je ne dénoncerai personne) et sont là uniquement parce qu'il faut bien gagner sa croûte. Faut-il aussi rappeler que tout le monde n'a pas la possibilité ou la chance d'être professeur de philosophie ? Oui, j'ai l'impression, parfois, de vendre mon énergie et mon temps conscient tout simplement parce que je n'ai pas le choix, de faire des choses que je ne voudrais pas faire, de me fondre dans le moule de ce que je ne suis pas. Et quand j'aime ce que je fais, ce n'est plus vraiment du travail... Sur la fin, j'ai eu l'impression d'un certain dédouanement des hommes et des femmes qui sont des acteurs financiers, une justification de la tranquillité d'une gauche bien dans ses pantoufles. Ce n'est peut être qu'une vue de l'esprit. Les sentiments diffus, ça ne s'explique pas forcément. L'économie n'est pas morale, mais ceux en sont des acteurs devraient l'être.

Dans tous les cas, pour qui s'intéresse à la moral, ce petit livre est complet, compréhensible et enrichissant.

lundi, novembre 1 2010

Hulin Michel - La mystique sauvage

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La Mystique Sauvage de Michel HULIN

Editions Presses Universitaires de France (1993, rééd. 2008)

ISBN : 978-2130571155 ; 368 pages

4e de couv :

L'expérience mystique fait encore l'objet d'appréciations contradictoires : certains théologiens la considèrent comme l'unique voie d'accès possible au transcendant, d'autres la réduisent à des phénomènes hallucinatoires ou même à des formes de délire relevant de la psychiatrie (ce sentiment océanique évoqué par Romain Rolland, Freud le considère d'ailleurs comme une pathologie mentale). Mais de nombreuses personnes ont connu des extases comparables à celles décrites par des auteurs religieux. L'auteur les nomme des mystiques sauvages, en ce sens que leur expérience, spontanée ou provoquée, ne s'inscrit dans aucun cadre religieux défini. A partir de leurs témoignages, la réflexion philosophique menée par Michel Hulin montre comment cette expérience mystique peut dévoiler une part d'absolu alors même qu'elle se situe en lisière de la folie.

Michel HULIN est professeur de philosophie indienne et comparée à l'Université de Paris IV - Sorbonne.

Mon avis :

J'ai lu ce livre à la suite de L'Esprit de l'athéisme de Comte-Sponville qui traitait dans quelques chapitres de la spiritualité des athées et de leur possible projection dans l'expérience mystique. Comte-Sponville faisait référence à cet ouvrage pour l'analyse des expériences mystiques « sauvage », en dehors de tout cadre religieux (ou presque).

L'ouvrage est très intéressant, mais relativement ardu, pour certains passages au moins. J'avoue humblement n'avoir rien comprit à un ou deux chapitres.

La mystique sauvage, ou « sentiment océanique », selon l'expression de Romain Rolland dans sa correspondance avec Freud, n'est pas un état pathologique (même si la pathologie peut créer un terrain favorable) mais un état modifié de conscience (EMC). Il s'agit d'un sentiment d'expansion illimité, positive et consciente d'elle-même, qui voit un effacement de la frontière entre le Moi et le non-Moi. On se fond dans le monde tout en ayant le monde en soi, et il y a flux et reflux entre le monde et soi. Cette expérience s'accompagne d'un sentiment de joie brute, massive, suffocante, indicible, avec mise hors circuit de l'intellect.

Freud a analysé ce genre d'expérience comme un simple souvenir de l'état du fœtus dans le ventre de sa mère, faisant basculer le sujet d'un état de grande angoisse à une mélancolie sereine, apaisée et souriante. L'analyse (de Freud) est un peu légère (oui, dire ça est très prétentieux, j'aurai presque honte en le faisant).

Michel Hulin étudie assez longuement l'usage possible de la drogue pour atteindre les EMC en général et les extases mystiques en particulier. Les effets sont en effets quasi-similaires pour la sensation de dés-incarnation, l'élévation dans uns stratosphère spirituelle, ou l'effet de la syncope de la conscience. Mais loin d'inciter son lecteur à se jeter sur la première drogue qui passe, Michel Hulin précise bien que la recherche de ses états à travers l'usage des drogues, autrement que dans les rituels d'initiation type chamanique, c'est « vivre à crédit » : on voudrait avoir une extase sans pour autant y être prêt (avec la possibilité de ne plus avoir pied dans le réel, d'être submergé par angoisses et hallucinations).

De nombreuses analogies ont été fait entre les extases mystiques et les psychopathologies (entre autres telles qu'on peut les analyser dans les vies des saints et saints, ainsi que l'étude des sujets exaltés si fréquents au XIXe qui ont vu la Vierge). J'ai apprécié que Michel Hulin reconnaissent le côté psychopathologique des saints, sans pour autant dénaturer ou dénigrer la réalité et la profondeur de leurs expériences mystiques. Il analyse longuement le cas de « Madeleine », étudié par le Pr. Janet (à la Salpetrière, je crois) : cette jeune fille présente évidemment des symptômes de l'hystérie, entre autre, mais l'état d'épuisement extrême, tant physique que mentale, où elle est conduite par ses psychoses / névroses, la rend particulièrement sujet aux extases. L'interprétation de l'expérience sera dans tous les cas sujets à des interprétations dues à la culture du sujet : les chrétiens croiront voir la Vierge, les musulmans tel ou tel membre de la famille de Mahomet, les Bouddhistes tel ou tel mantra.

L'extase mystique est injuste. Elle peut arriver plusieurs fois à un athée au cours de sa vie, et ne jamais survenir pour un croyant fervent qui recherchera cet état de communion avec dieu (de son point de vue). J'ai trouvé qu'il y avait quelque chose de très taoïste dans cet état de on-vouloir qui englobe l'expérience, cette dernière étant tout sauf intellectuelle.

J'ai été relativement surprise par le chapitre sur l'ascèse, qui n'est quelque part qu'un listing de toutes les privations possibles des besoins les plus élémentaires : sommeil, nourriture, protection, communication, sexualité, etc. Cette privation est sensée (comme dans le cas de Madeleine) créer des conditions extrêmes pour l'apparition d'une extase, mais, peut-être plus important, la disparition de toutes les frontières entre le bien et le mal, de tous mécanismes dualisant, ce qui permettrait de percevoir le tout. La non-dualité serait alors la source de l'extase. Je trouve ça un peu étrange, voir spécieux, pour le moment.

En somme, je suis très contente de cette lecture, très instructive, même si parfois très ardue. Je le conseillerai.

lundi, septembre 13 2010

Comte-Sponville André - L'esprit de l'athéisme

sponville_esprit_atheisme L'Esprit de l'athéisme : Introduction à une spiritualité sans Dieu, d'André COMTE-SPONVILLE,

Le Livre de Poche (2008)

ISBN : 978-2253124665 ; 215 pages

4e de couv :

Peut-on se passer de religion ? Dieu existe-t-il ? Les athées sont-ils condamnés à vivre sans spiritualité ? Autant de questions décisives en plein "choc des civilisations" et "retour du religieux". André Comte-Sponville y répond avec la clarté et l'allégresse d'un grand philosophe mais aussi d'un "honnête homme", loin des ressentiments et des haines cristallisés par certains. Pour lui, la spiritualité est trop fondamentale pour qu'on l'abandonne aux intégristes de tous bords. De même que la laïcité est trop précieuse pour être confisquée par les antireligieux les plus frénétiques. Aussi est-il urgent de retrouver une spiritualité sans Dieu, sans dogmes, sans Église, qui nous prémunisse autant du fanatisme que du nihilisme. André Comte-Sponville pense que le XXIe siècle sera spirituel et laïque ou ne sera pas. Il nous explique comment. Passionnant.

Mon avis :

Cet été, nous discutions avec une amie, dans la piscine, et je ne sais plus de quelle manière, nous en étions à parler de morale, religion, laïcité et athéïsme. Oui, je sais, j’ai de drôle de conversation en plein mois de juillet, dans une piscine... Mon amie me disait qu’elle lisait Le capitalisme est-il moral ? du même auteur, et nous en étions venu à discuter des bienfaits comparé de la lecture d’Onfray et de Comte-Sponville. Elle me disait qu’elle n’avait jamais pu aller au dela de la page 20 du Traité d’athéologie d’Onfray à cause de toute la haine et du mépris qu'elle avait ressenti à cette lecture, alors que je le trouvais plein de force, d'enthousiasme (ce qui est tout de même un comble !) et assez rafraichissant, quoique pas toujours très objectif et manquant de méthode scientifique dans ses démonstrations. D’un autre côté, mon amie parlait aussi des valeurs chrétiennes, ou plus largement religieuses, qui pouvaient être aussi bien d’usage chez les athées. L’idée m’a dérangé, sur le moment, face à ces “valeurs universelles religieuses”, mais la conversation m’a vraiment donné envie d’en découvrir plus sur cet auteur et sur son ouvrage. Voilà qui est fait.

Je donne maintenant parfaitement raison à mon amie : Onfray est un excité du bulbe, très destructeur, dont l’athéisme est basé sur les incohérences des Livres (avec un manque cruel de notes de bas de page contenant les références aux études critiques). Comte-Sponville, c’est tout le contraire : il respire la sérénité dans son absence de foi, le style est d’un calme olympien, la démonstration est rigoureuse, et la liberté de chacun respectée. Comte-Sponville ne dira à personne que c’est idiot de croire en un dieu ; ne pouvant prouver l’existence ou la non-existence de dieu, chacun doit être libre de penser comme il l’entend. Ce que Comte-Sponville met bien en avant, et qui m’a frappé, parce que j’avais du mal à formuler ces idées, et que l’on peut parfaitement être athée sans être amnésique. Oui, notre culture est gréco-romano-judéo-chrétienne. Essayez d’aller dans un musée sans ce bagage-là et essayez de comprendre les œuvres. Essayez de comprendre notre calendrier, tout simplement, sans avoir des notions de 2000 ans de culture religieuse. Parce qu’il s’agit bien d’une culture, que l’on peut / doit la connaître, même si on n’y adhère pas (je n’aime pas Picasso, mais je sais reconnaitre du Picasso). D’ailleurs, on ne peut maintenant que difficilement vivre en société (sauf à élever des moutons dans le Mercantour, et encore), sans avoir des rudiments de connaissance de l’Islam et un verni de culture juive. Comte-Sponville en parle d’ailleurs avec beaucoup de pertinence en parlant des “juifs athés”, soit des personnes de tradition juive, mais ne croyant pas en dieu. L’auteur ne se prive pas non-plus de critiquer le fanatisme athée, celui de ses hurleurs qui veulent faire taire tous les clochers de France.

Le livre de Comte-Sponville est axés sur trois questions : Peut-on se passer de religion ? Dieu existe-t-il ? Quelle spiritualité pour les athées ?

Les deux premières sont assez mathématiques, en ce qu’il s’agit d’une exploration philosophique de différents auteurs, de Lucrèce à Kant en passant par Pascal et Spinoza. Le tout est bien construit, très lisible, la démonstration est presque mécanique. Il a même réussi à me donner envie de lire du Kant (alors que j’ai un souvenir particulièrement douloureux de l’introduction de la Critique de la raison pure... 6 heures pour 15 pages, à peu de choses près). Comte-Sponville parle beaucoup à l’esprit. J’ai apprécié que la question de la morale ne soit pas évacuée, bien que je puisse marquer mon désaccord avec mon amie, maintenant. Ce n’est pas des valeurs religieuses qu’il faut conserver, laïciser, mais des valeurs humaines (qui ont parfois été reprises et interprétées par les religions, mais qui disent tout et son contraire). On ne peut développer de valeur morale valable uniquement dans la crainte de dieu, d’un père ou d’un gendarme, mais par une très exacte et très équilibré conscience de soi et du monde. J’appèlerai ça l’empathie (tous ça est du ressort de la réflexion personnelle) (on remarque que Dan Simmons développe la même idée dans Hypérion et Endymion). Il ne faut pas non plus confondre croyance et savoir. Une foi n’est pas un savoir, une absence de foi non plus.

Dieu existe-t-il ? On n’en sait pas grand chose, l’une ou l’autre réponse serait valable, mais j’avoue que la démonstration (bien qu’un peu sèche) de Comte-Sponville est particulièrement convaincante.

Si les deux premières parties sont très démonstratives, la troisième est un petit bonheur en soi. Ne pas croire en dieu n’interdit absolument pas d’avoir une vie spirituelle active. On peut faire une expérience de l’absolu sans nourrir de croyance religieuse, ce qui est assez rassurant, se sentir comme partie d’un tout, intimement imbriqué dans ce tout, sans laisser de place à l’égo ou à un petit vélo mental qui s’arrêterait enfin de pédaler (souvent dans le vide). Je compte faire quelques lectures supplémentaires sur le sujet (et je remercie l’auteur d’avoir glissé des références dans son texte).

A lire. Et à relire.

jeudi, mars 11 2010

Onfray Michel - Traité d'athéologie

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Traité d’athéologie : physique de la métaphysique de Michel ONFRAY

Le livre de poche (2006)

ISBN : 978-2253115571 ; 315 pages

4e de couv :

« Les trois monothéismes, animés par une même pulsion de mort généalogique, partagent une série de mépris identiques : haine de la raison et de l'intelligence ; haine de la liberté ; haine de tous les livres au nom d'un seul ; haine de la vie ; haine de la sexualité, des femmes et du plaisir ; haine du féminin ; haine des corps, des désirs, des pulsions. En lieu et place et de tout cela, judaïsme, christianisme et islam défendent : la foi et la croyance, l'obéissance et la soumission, le goût de la mort et la passion de l'au-delà, l'ange asexué et la chasteté, la virginité et la fidélité monogamique, l'épouse et la mère, l'âme e l'esprit. Autant dire la vie crucifiée et le néant célébré? » M.O. En philosophie, il y eut jadis une époque « Mort de Dieu ». La nôtre, ajoute Michel Onfray, serait plutôt celle de son retour. D'où l'urgence, selon lui, d'un athéisme argumenté, construit, solide et militant.

Mon avis :

Je connaissais de nom Michel Onfray, avais entendu parler de l’université populaire de Caen, avais vu ce livre entre les mains de ma grand-mère (une dangereuse anarchiste révolutionnaire le couteau entre les dents, je le rappelle ; les grand-mères, c'est forcément subversif) et n’avais plus le lui emprunter par la suite pour le lire. La chose est à présent réparée.

Ceci est un essai, usant parfois d’un ton pamphlétaire, idéologiquement et philosophiquement marqué. Que l’on soit d’accord ou non avec les thèses présentées ici, elles sont quand même l’avantage qu’être construites et argumentées, sans pour autant manquer de vie.

Petite présentation des thèses de M. Onfray : Le traité d’athéologie est là pour démonter ce que veulent construire les traités de théologie. Au début était une réflexion sur la mort de Dieu, qui n’a pourtant jamais été aussi vivant. Il est impossible de tuer Dieu puisqu’il relève du bestiaire mythologique, au même titre que le centaure ou l’hippogriffe. On ne peut pas tuer une idée. Dieu serait donc là pour remplir le vide de l’humanité, sa peur de la mort, l’absurdité de la vie, sa vanité. « Dieu mort supposerait le néant apprivoisé » (par la philosophie). Nous sommes loin du compte, car Dieu est toujours partout. Dans ce contexte l’athée est le sans dieu anormal, sans moral, incarnation du mal. Le mouvement athée des Lumières serait astucieusement passé sous silence par les manuels de littérature et les historiens. Pour éviter que les idées ne se propagent ? La grande peur est l’absence de morale dans le monde en l’absence de Dieu, mais si Dieu existe dans notre monde, où est la morale ? L’existence supposée de Dieu, de sa morale, de ses commandements, n’a jamais empêché guerres et massacres.

Pour les non pratiquants, on ne croit plus en Dieu mais en « quelque chose » après la mort, quelque chose qui explique l’univers, quelque chose qui justifie l’absurdité du monde. On moque les églises, mais on y retourne vite lors des importants évènements de la vie, naissances, mariages ou décès.

L’influence d’une religion ou d’une autre sur les hommes tiens à leur lieu de naissance. « On naît chrétien comme on naît Breton ou Picard ». Un français naîtra dans une culture chrétienne (il suffit de marcher dans les centres historiques, d’entrer dans un musée, d’ouvrir un classique de la littérature pour s’en apercevoir). La science elle-même reste imprégnée de ces conceptions de l’esprit et de la matière, du corps : la bioéthique reste encore un problème d’éthique judéo-chrétienne. « L’athéisme suppose un travail sur ces formatages devenus invisibles mais prégnants dans le détail d’une vie quotidienne corporelle (…) ».

Après avoir montré la persistance du religieux dans nos sociétés, Michel Onfray tente de décortiquer les « textes sacrés » pour en tirer la substantifique moelle. Les religions (et surtout les trois monothéisme méditerranéens qui sont passées à la moulinette) se nourrissent d’ignorance, de soumission, de messes et de prières qui font travailler la mémoire, mais surtout pas l’intellect. Obéissance et soumission sont les maîtres mots, selon Onfray, comme s’il était impossible de se créer une éthique sans obligations ou sanctions transcendantes. L’histoire du « pêché originel » reste celle où il aurai fallu préférer la soumission à la connaissance, la religion à la philosophie. Par sa haine de la connaissance, la religion catholique aurait ainsi freiné pendant dix siècles les progrès des la sciences, au nom de son combat contre le matérialisme (qui peut par exemple démontrer l’erreur physique de la transsubstantiation), en un mot, mettre le feu à la boutique.

Un des soucis majeur est aussi de donner une crédibilité historique aux textes « sacrés ». Les évangiles retenus par l’église catholique ne résisteraient pas à une étude critique et historique : merveilleux, contradiction, anachronisme, invraisemblances historiques s’accumulent. Jésus existe, oui, mais comme personnage de fiction. (J’apprécierais une démonstration plus poussée avec des études comparatives de textes, mais ce n’est pas là le sujet du livre). Onfray critique d’avantage la construction idéologique et politique autour de Jésus que le contenu de la croyance. Le problème réside principalement dans l’instrumentalisation d’un mythe messianique à des fins politiques : en période de trouble politique grave, il y a eu plusieurs révolutionnaires qui ont agité les foules, seuls Jésus est resté. Pour rester dans la critique du christianisme, Onfray présente Paul de Tarse comme un névrotique au dernier degré, la révélation sur le chemin de Damas étant médicalement interprétable comme une crise d’hystérie, tentant de se faire homme normal dans le monde en demandant au monde d’être à son image : hystérique, impuissant, masochiste, misogyne, etc. Une grande partie des préceptes de vie des chrétiens serait malheureusement issus des « écrits » de Paul. Onfray décline ensuite la manière dont l’église chrétienne s’est accoquinée avec le pouvoir romain, devenant une arme pour ce dernier (elle prône la soumission), une aide indispensable.

Chacun se considérant comme le peuple élu, il ne faut pas tuer les gens de sa religion, mais ceux des autres… c’est dans tout les cas un Jihad, une guerre sainte.

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C’est un petit pamphlet intéressant à lire, avec des passages assez savoureux, quelques bons jeux de mots. Cela reste un pamphlet. Mais je lui reproche un manque d’approche scientifique : les démonstrations devraient être plus importantes ; le texte enrichit de références ; la bibliographie plus lisible ; sa construction globale plus compréhensible. Évidemment, faire de l’étude historico-géographico-lexico-truc autour des évangiles et de l’ensemble du nouveau testament aurait moins excité les foules (le traité d’athéologie a eut un très grand succès médiatique). Mais cela m’aurait intéressé, en tout cas. J’ai juste eu l’impression qu’on m’a servit un peu de vérité, mais aussi un peu de flanc. Le problème est aussi celui du ton et des bons mots, qui ont tendance à faire perdre sa crédibilité au fond du texte.

La thèse d’Onfray est donc que les trois religions monothéiste ne créent que soumission, haine de soi, haine de l’autre, ignorance, misogynie, soif de revanche, masochisme, petite lâcheté, mais surtout n’incite pas à penser. Il serait donc peut-être temps de dépasser ce stade religieux. Encore une fois, on détruit, mais il n’est nul part question des valeurs que l’on peut promouvoir grâce à l’athéisme, d’une éthique, d’une stimulation de l’intelligence qui nous permettrait de vivre ensemble. Ce petit pamphlet détruit, mais ne construit rien.

Voir aussi : L'esprit de l'athéisme d'André Comte-Sponville.