
Les frontières de l'humain de Henri ATLAN et Frans B. M. de WAAL
éditions Le pommier / La cité des sciences – le collège de la Cité (2007)
ISBN : 978-2746503359 ; 110 pages
4e de couv :
L'intelligence et la culture ne suffisent pas à caractériser l'humain. Espèce parmi les espèces, nous partageons avec tous les vivants une histoire commune, des mécanismes communs que les chercheurs expérimentent de plus en plus finement. La tradition philosophique est contredite depuis un siècle par la biologie la vie a changé de statut. Les dernières découvertes établissent une continuité graduelle entre le non-vivant et le vivant. De la même manière, les récents travaux, en éthologie brouillent la frontière entre l'humain et le non-humain. Comme les chimpanzés et les bonobos, nous sommes les héritiers d'une longue lignée d'animaux sociaux. Il nous incombe cependant d'établir de 'nouvelles barrières ; de nature morale, sociale ou juridique, afin d'éviter de nouvelles formes d'inhumain.
Biologiste et philosophe, Henri Atlan est directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales à Paris. Biologiste et éthologue, Frans B. M. de Waal travaille à Atlanta au Yerkes Primate Center à Emory University.
Mon avis :
Encore un petit ouvrage de vulgarisation scientifique, tendance philosophie.
En quête d'une définition de l'humanité, les lectures se succèdent, se complètent, mais n'apportent pas toujours forcément de réponses « faciles ». Ce n'est pas du prêt-à-penser, fort heureusement, et ce livre se propose d'explorer les zones limites, floues et indécises.
Dans une première partie « Les frontières revisitées », c'est à nouveau une définition en creux de l'humanité qui se dessine, en la regardant depuis ses limites. Il manque toujours une définition claire, mais c'est très certainement tant mieux, car définir l'humanité serait prendre un parti philosophique. Si on retrouve ici les notions d'intelligence, de culture, de forme physique, de conscience, de mémoire, on y trouvera aussi les notions de dignité et de gloire, faisant entre l'estime de soi, et l'estime que les autres auraient de soi, ouvrant des perspectives intéressantes de réflexion.
J'ai simplement trouvé un peu choquant, page 21, d'espérer que la technologie nous libère de tout travail : celui qui nous permet de gagner notre subsistance comme le travail de l'accouchement. J'y voit une perte de sens de l'effort (je ne considère pas toutes les formes de travail comme étant des tortures, il existe bien aussi du travail choisi, et non subit) et l'image d'une humanité grandissant en cuve me donne des frissons dans le dos, comme un reniement de la chair.
La seconde partie « L'homme est un loup pour l'homme » brouille les frontières de l'humain, en montrant que si la morale est un des traits de l'humanité, cette dernière n'en a pas le monopole. A travers les études en éthologie, il apparait que les animaux font preuve d'empathie, de réciprocité et ont le sens de l'équité, et Frans B. M. de Waal en fait une démonstration extrêmement troublante. Certains grands singes y paraissent plus humains que nous.
Pour une fois, aussi, je me trouve d'accord avec Freud[1], dans sa définition selon laquelle la civilisation serait « née de la renonciation à l'instinct, de la maîtrise des forces de la nature et de l'élaboration d'un surmoi culturel. »
Un long passage traite aussi de la perception de l'œuvre de Darwin, et de sa théorie de l'évolution, souvent ressentie comme totalement amorale. C'est oublier que l'évolution n'est pas le règne de la « loi du plus fort », mais de l'adaptation. Or, la survie et l'adaptation à l'environnement passe par la sociabilité et la vie en société. Le développement de capacités d'empathie, de négociation, de réconciliation après conflit sont alors nécessaires à la survie. L'empathie est alors un avantage dans le développement des relations sociales permettant la survie du groupe. Être à l'écoute de l'autre permet aussi de savoir comment le manipuler, mais l'objectif est ici un peu moins « noble », évidemment...
C'est fou de voir jusqu'où peuvent nous mener des réflexions sur l'éthologie...
La lecture de cet ouvrage qui flirte avec les frontières de l'humain a pour résultat de rentre floues assez agréablement les limites qu'on pouvait croire nettes, ainsi que de remettre (un peu) l'homme à sa place, en le débarbouillant de ses airs supérieurs.
Voir aussi :
- Chauvier Stéphane - Qu'est-ce qu'une personne ?
- Pascal Picq, Michel Serres et Jean-Didier Vincent – Qu'est-ce que l'humain ?
Note
[1] qui d'habitude aurait plutôt tendance à m'énerver



