Le blog de Gabriel

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mercredi, avril 10 2013

KRESSMANN TAYLOR Kathrine - Inconnu à cette adresse

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Inconnu à cette adresse, de KRESSMANN TAYLOR Kathrine

Editions Autrement (9 novembre 2011)

ISBN : 978-2746732049 ; 60 pages

4e de couv :

Martin Schulse, Allemand et Max Eisenstein, juif Américain, sont deux galeristes associés, aux Etats-Unis. Ils sont surtout deux amis fervents, deux frères. Malgré l'installation de Martin à Munich, ils poursuivent leur amitié à travers des lettres chaleureuses, passionnées. En juillet 1933 pourtant, les doutes et le malaise de Martin face aux remous du gouvernement allemand font vite place à un antisémitisme que ne tempère plus la moindre trace d'affection. D'une cruauté imparable, sa décision tombe comme une sentence : "Ici en Allemagne, un de ces hommes d'action énergiques, essentiels, est sorti du rang. Et je me rallie à lui." Max ne peut se résoudre à une telle révolution, sentimentale et politique.

Inspirée de quelques lettres réelles, cette courte nouvelle publiée en 1938 par une "mère au foyer" américaine surprend. Par sa forme diabolique superbement maîtrisée d'abord et son aspect visionnaire ensuite : en soixante pages à peine, l'auteur parvient en effet à capter avec justesse l'Histoire en marche et à nous faire saisir, à travers le drame intime des deux personnages, toute la tragédie qui se joue outre-Atlantique.

Mon avis :

Inconnu à cette adresse est une nouvelle épistolaire tout simplement magistrale. Le style est limpide, à tel point qu’on se dit « j’aurai pu écrire cela, ce pourrait être moi ». La nouvelle touche profondément, par cette accessibilité.
Précis et concis le récit va droit au but : la naissance de la haine, de l’indifférence, et l’horreur qui en découle. Le développement est d’une efficacité parfaitement redoutable.
Le lecteur pourra avoir un sentiment odieux et jubilatoire de vengeance en lisant la fin de la nouvelle et en comprenant ses rouages machiavéliques.
Une petite heure de lecture dont on aurait vraiment tord de se priver.

vendredi, mars 15 2013

VERCORS - Les animaux dénaturés

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Les animaux dénaturés, de Vercors

Le Livre de Poche (1 mai 1975) (1ere édition : Albin Michel, 1952)

ISBN : 978-2253010234 ; 363 pages

Roman de science-fiction qui ne dit pas son nom :)

4e de couv :

En Nouvelle-Guinée, une équipe de savants auxquels s'est joint le journaliste Douglas Templemore cherche le fameux " chaînon manquant " dans l'évolution du singe à l'homme. En fait de fossile, ils trouvent une colonie, bien vivante, de quadrumanes, donc de singes. Mais a-t-on jamais vu des singes troglodytes et enterrant leurs morts ?
Tandis que les hommes de science s'interrogent sur la nature de leurs " tropis ", un homme d'affaires voit en eux une potentielle main-d’œuvre à bon marché. La seule parade aux noirs desseins du sieur Vancruysen est de prouver l'humanité des tropis. Raisonner en zoologue plutôt qu’en paléontologue ne résoit qu’à demi le problème mais offre à Doug Templemore un moyen d’obtenir la preuve nécessaire.
Ce qui l’amène à risquer sa tête pour notre plus vif divertissement et notre édification. Sous le rire de cette satire allègre se pose la grave question de ce que nous sommes, nous les " personnes humaines ", animaux dénaturés.

Mon avis :

Au cours d’une conversation avec un ami, ce dernier m’a cité « on ne naît pas homme, on le devient », ce à quoi je lui réponds « on ne naît pas femme… » et Simone de Beauvoir. Et voilà mon excellent ami qui me répond que Beauvoir aurait repris une idée de Vercors, parue dans son roman Les animaux dénaturés, sur le thème du chaînon manquant. Voici qui m’intrigue et j’ai donc emprunté ce roman dans ma médiathèque préférée.
Tout en remerciant mon ami pour m’avoir fait découvrir cet excellent petit roman, je lui signalerai juste que Le deuxième sexe est paru en 1949 et Les animaux dénaturés en 1952[1].

A la lecture de la quatrième de couverture, on pourrait s’attendre à un roman d’aventure, dans lequel de gentils humanistes luttent contre de méchants esclavagistes. Oui, et non. Disons que ce que le roman n’a pas en « romanesque » (ni courses poursuite dans la jungle ou dans la ville, pas de combat acharné à coup de pieds et de poings) il l’a en finesse et en intelligence. En effet, la majorité du roman est composé par le procès de Douglas Templemore, accusé d’avoir commis un meurtre sur son fils, hybride (ou métis ?) humain / tropis né d’une fécondation artificielle.
Que l’on se rassure, je ne vous gâche pas le plaisir de lecture : le roman commence par le « meurtre », puis quelques chapitres narrent les préquels de la situation, avant de faire le récit du procès.

Dans ce récit, il y a énormément d’intelligence. En effet, il n’est pas aisé de faire un roman sur la question « qu’est-ce que l’humain ? »[2], encore moins lorsqu’on décide de mettre la question en scène à travers un procès.
Vercors a réalisé la prouesse d’allier l’humour (influence british oblige, l’histoire se déroule en Angleterre), un style fluide et léger, des personnages colorés, et une profondeur de réflexion.
Parce que l’on parle aussi de zoologie, d’anthropologie, d’éthique, de philosophie, afin de chercher une définition de l’humain, l’enjeu étant « si les tropis sont humains, Douglas a commis un meurtre ; si les tropis ne le sont pas, il a juste euthanasié un petit animal, et les tropis peuvent être réduit en esclavage dans des filatures de coton ».

Vercors passe habilement en revue tout les éléments que l’on peut croire comme faisant l’humanité. Il y a bien évidemment la biologie, mais c’est alors que surgit le problème du chaînon manquant : où se situe-t-il ? Côté animal ou côté humain ?

Au sujet de la technique faisant l’homme (p55-56) :

Et d’ailleurs, quand bien même un cheval apprendrait à jouer du piano comme Braïlowsky, il n’en deviendrait pas un homme pour autant. Ce serait toujours un cheval.
- Mais vous ne l’enverriez pas à l’abattoir, dit Douglas.

Au sujet du langage faisant l’homme (p58) :

- Mais alors, les oiseaux parleraient ?
- Si l’on veut – mais leurs chants sont trop pauvres en modulations disctinctes pour qu’on les puisse vraiment qualifier de langage.
- Alors les cris des tropis sont-ils assez riches ? Nous tombons dans l’histoire de tas de cailloux, soupira Doug. Combien faut-il de mots ou de son distinct pour périter le nom de langage ?
- C’est bien là le hic, dit Pop.

Sur la reconnaissance de l’autre comme étant un alter-égo (p64) :

(…) si nous nous trouvions affamés, sans vivres, et sans autre gibier alentour, mangeriez-vous un tropis sans remord ?

La question se pose aussi de savoir si les métis hommes-tropis sont eux-mêmes féconds. Sont-ils des mulets stériles ou les deux espèces sont-elles vraiment compatibles, semblables, identiques.

Il y a de même une crainte sourde qui est exprimée dans le roman (écrit en 1952, par un membre de la Résistance) sur une hiérarchie des races qui renaîtrait, certains tentant de prouver une hiérarchie entre les différents membres de l’humanité. L’ambiance mentale de l’époque retranscrite par Vercors n’est pas encore à l’égalité et on sent des pointes de racisme chez certains de ses personnages.

La réponse de Vercors à la question est particulièrement intéressante (ceux qui veulent lire le roman peuvent s’arrêter ici…).
Si certains animaux sont aussi capables d’abstraction, « l’esprit métaphysique est propre à l’homme » (p149), que celui-ci s’exprime par la religion, l’art ou la science. C’est aussi le décrochement de l’homme de la nature, cette perte de ce Paradis où il ne faisait qu’un avec cette nature, qui le défini comme humain.

P195-196 :

Or, pour interroger, il faut être deux : celui qui interroge et celui qu’on interroge. Confondu avec la nature, l’animal ne peut l’interroger. Voilà, il me semble, le point que nous cherchons. L’animal fait ‘‘un’’ avec la nature. L’homme fait ‘‘deux’’. Pour passer de l’inconscience passive à la conscience interrogative, il a fallu ce schisme, ce divorce, il a fallu cet arrachement. N’est-ce point la frontière, justement ? Animal avant l’arrachement, homme après lui ? Des animaux dénaturés, voilà ce que nous sommes.

P208-209 :

Cela montre aussi que l’on n’est pas un homme par une sorte de droit de nature, mais au contraire qu’il faut, avant d’être reconnu comme tel par les autres homme, avoir subi, pour ainsi dire, un examen, une sorte d’initiation.

L’humanité ressemble à un club très fermé : ce que nous appelons humain n’est défini que par nous seuls. Nos règlements intérieurs ne sont valables que pour nous seuls. C’est pourquoi il était tellement nécessaire qu’une base légale fût établie, tant pour l’admission de nouveaux membres que pour l’instauration de règlements applicables à tous.

P212 :

L’humanité n’est pas un état à subir. C’est une dignité à conquérir. Dignité douloureuse. On la conquiert sans doute au prix des larmes.

Le roman ne fait pas l’impasse sur les difficultés mises en évidence par les définitions : celle-ci va exclure naturellement des éléments qui pensaient leur nature humaine acquise.
Sommes-nous humains, où n’en avons-nous juste la forme ?
On pourra alors très avantageusement lire ‘‘Dune’’ de Frank Herbert et comprendre toute la signification du test du Gom Jabbar , qui permet de reconnaître les véritables humains.

Et pour l’anecdote, c’est avec une certaine satisfaction que je m’aperçois que mes réflexions sur la nature humaine, dans le cadre de mon travail sur les zombies, rejoignent celles que d’autres ont déjà eut. Il doit y avoir un fond de vérité ou de sagesse.

Un roman distrayant, amusant, intelligent et à mettre entre toutes les mains.

Notes

[1] Oui, c’est mesquin, mais je fais « tralalère » :)

[2] et Vercors y apporte une réponse des plus intéressantes, meilleure à mes yeux que celle qui n’étaient en vérité pas donnée dans les différents ouvrages de philo que j’ai pu lire il y a peu

vendredi, mars 1 2013

GARCIA MARQUEZ Gabriel - Chronique d'une mort annoncée

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Chronique d'une mort annoncée, de GARCIA MARQUEZ Gabriel

Grasset (1981), traduit de l'espagnol (Colombie) par Claude COUFFON

ISBN : 2-7242-3226-7 ; 200 pages

4e de couv :

Les frères Vicario ont annoncé leur intention meurtrière à tous ceux qu'ils ont rencontrés, la rumeur alertant finalement le village entier, à l'exception de Santiago Nasar. Et pourtant, à l'aube, ce matin-là, Santiago Nasar sera poignardé devant sa porte. 
Il a passé une nuit blanche avec les derniers fêtard d'un mariage. Il rentre du port où il est allé, comme une grande partir du village, accueillit l'évêque dont le passage constitue un événement. 
Pourquoi le crime n'a-t-il pu être évité ? Les uns n'ont rien fait, croyant à une simple fanfaronnade d'ivrognes ; d'autres ont tenté d'agir, mais un enchevêtrement complexe de contretemps et d'imprévus - souvent joyeusement burlesques -, et aussi l'ingénuité ou la rancœur et les sentiments contradictoires d'une population vivant en vase clos dans son isolement tropical, ont permis et même facilité la volonté aveugle du destin. Chronique d'une mort annoncée est un roman hallucinant où l'humour et l'imagination du grand écrivain colombien, prix Nobel de littérature, se débrident plus que jamais pour créer une nouvelle et géniale fiction sur les thèmes éternels de l'honneur et de la fatalité.

Mon avis :

L'écriture de Gabriel Garcia Marquez est toujours aussi fascinante : c'est un fleuve langoureux sur lequel il fait bon voyager en prenant le temps de regarder les fleurs. 
Ce roman est tout à fait déroutant, dans le sens où le titre annonce l'essentiel du contenu, et oui Santiago Nassar, personnage ni particulièrement sympathique, ni spécialement méchant, se fait tuer par les frères Vicario. 
L'auteur nous fait sautiller de personnage en personnage pour essayer de comprendre comment on a pu en arriver là. Tout le monde est informé des intentions des deux frères, certains tentent d'agir mollement, d'autres laisse faire en croyant que ce ne sont que sottises. 
Rapidement, Santiago Nassar meurt, dans ce village qui ne semble jamais dormir : entre ceux qui se couchent très tard et ceux qui se lèvent très tôt, il y a toujours quelqu'un pour faire le lien entre les heures et les événements. 
Ce qui est particulièrement passionnant est la manière dont Gabriel Garcia Marquez amène le pourquoi (le comment étant abondamment détaillé, jusque dans les détails les plus sanglants). Il commence par suggérer, il tourne un peu autour du pot, comme si nous étions entre gens dans la confidence, puis ébauche une explication, sans pour autant nous asséner une vérité qui n'aurait que peu d'intérêt. La suggestion et le doute restent d'avantage porteurs. 
Le tout est enveloppé dans le pittoresque colombien, jamais cliché, toujours déroutant. Des histoires d'amour étranges sont évoquées, sans que l'on ne sache jamais si tout cela est bien réel, ou si ce n'est que le fruit d'une illusion tropicale. 
Ce roman est plein de talent, d'intelligence et d'un peu de malice. On sourira avec l'auteur sur le tragi-comique des situations.

lundi, janvier 28 2013

GARCIA MARQUEZ Gabriel - De l'amour et autres démons

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De l'amour et autres démons, de GARCIA MARQUEZ Gabriel

Grasset (1995), traduit de l'espagnol (Colombie) par Annie MORVAN

ISBN : 978-2246498711

4e de couv :

Sierva Maria de Todos los Angeles, fille unique du marquis de Casalduero, avait douze ans quand elle fut mordue par un chien couleur de cendre portant une lune blanche au front. Enfermée au couvent pour faire exorciser une rage qu'elle n'a pas, prise entre les démons de l'Inquisition et cette passion toute neuve pour son exorciste, le père Cayetano Delaura, l'amante-enfant vivra un amour qui l'entraînera jusqu'à la destruction.
Contrepoint de l'épopée sentimentale qu'était L'amour aux temps du choléra, De l'amour et autres démons est, une fois encore, une pierre majeure dans la construction de l'univers fantastique et rebelle du grand écrivain colombien, qui renouvelle le miracle d'un art capable d'envahir les cœurs et les regards, perpétuant le mythe fondateur de la passion fatale. La perfection de l'écriture et la maîtrise narrative de Gabriel Garcia Marquez sont les forces souterraines qui donnent à ce roman sa magnificence tragique.

Mon avis :

L'écriture de Garcia Marquez a la nonchalance équatoriale tout en en ayant les saveurs et le mystère. Son monde est bigarré, fait de mélange insolite, comme si tout les continents s'étaient mélangés entre le domaine du marquis et le couvent des clarisses. L'Afrique y est partout, à travers ses langues, ses cultes, ses esclaves omniprésents, ses mystères. Les restes de l'Europe qui ont réussi à s'échouer sur le nouveau continent découvrent que leurs us et coutumes y sont absurdes et qu'il est plus agréable de faire la sieste sous les orangers. A Carthagène des Indes, au milieu du XVIIIe siècle, tout et tous se mélangent, au point de ne plus savoir qui ils sont vraiment, supposant que peut-être leurs descendants sauront un jour de quel mélange ils sont faits.

Le plus surprenant est encore ses personnages, qui semblent tous avoir fait un léger pas de côté en ce qui concerne leur santé mentale. Les fous ne sont pas si fous que cela, et ceux qui se raccrochent à leurs rêves européens sont ceux qui succombent à l'étrangeté ambiante et à l'amour. L'auteur saupoudre les situations trop sérieuses et cruelles d'une pincée de dérision, d'humour, d'un brin de folie, qui arrive à rendre le drame presque éthéré, comme si cela ne pouvait être la réalité de vies gâchées. Comme si tout ceci n'était qu'un rêve.

L'histoire est longue à se mettre en place (la 4e de couverture vous a déjà fait part des deux tiers du récit) mais le tout glisse comme un sirop délicat, savoureux. Garcia Marquez nous fait visiter la maison du Marquis de Casalduero, nous racontant ses secrets, la maladie d'amour de Bernarda, celle du marquis, comment, de manière improbable, ils ont donné naissance à Maria Sierva, dans laquelle chacun ne voit que les défauts de l'autre. Abandonnée à la compagnie des esclaves, Maria Sierva est une Noire dans un corps de Blanche, et de ce décalage naît l'incompréhension des parents. S'il s'y joint la suspicion de maladie, il ne faut qu'un pas pour qu'on suspecte une pauvre fille délaissée d'être possédée par les démons.

Ce sont plus les pratiques des sœurs clarisses, de l'Inquisition et des Exorcistes qui portent la folie, alors que l'exotisme, le mélange des genres et des gens sur cette terre de brassage apporte l'amour et la fascination pour ce qui est différent, animé par une volonté de découverte de l'autre.

lundi, décembre 31 2012

ORSENNA Erik - Sur la route du papier

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Sur la route du papier, petit précis de mondialisation III, de Erik ORSENNA (de l'Académie Française)

Stock (2012)

ISBN : 978-2234063358 ; 324 pages

4e de couv :

« Un jour, je me suis dit que je ne l avais jamais remercié. Pourtant je lui devais mes lectures. Et que serais-je, qui serais-je sans lire et surtout sans avoir lu ? Pourtant, c est sur son dos que chaque matin, depuis près de soixante années, je tente de faire avancer pas à pas et gomme aidant mes histoires. Et que serait ma vie sans raconter ? Je n avais que trop tardé. L'heure était venue de lui rendre hommage. D'autant qu'on le disait fragile et menacé. Alors j'ai pris la route. Sa route.
De la Chine à la forêt canadienne, en passant par la Finlande, la Suède, la Russie, l'Inde, le Japon, l'Indonésie, Samarcande, le Brésil, l'Italie, le Portugal et bien sûr la France, j'ai rendu visite aux souvenirs les plus anciens du papier. Mais je me suis aussi émerveillé devant les technologies les plus modernes, celles qui, par exemple, arrivent à greffer des virus capables de tuer les bactéries, celle qui, grâce à des impressions électroniques, permettent de renseigner sur le parcours d'un colis les chocs qu'il a reçus et si les conditions d'hygiène et de froid ont tout du long bien été respectées.
Cher papier ! Chère pâte magique de fibres végétales ! Chère antiquité en même temps que pointe de la modernité ! La planète et le papier vivent ensemble depuis si longtemps : plus de deux mille ans. Le papier est de la planète sans doute le miroir le plus fidèle et par suite le moins complaisant. » E. O.

Mon avis :

Erick Orsenna de l'Académie française nous livre un ouvrage qui n'est ni un document, ni un roman. Vous n'y apprendrez pas grand chose sur la fabrication du papier, l'ouvrage étant terriblement peu technique, et ce n'est pas non plus un roman historique sur le papier à travers les âges. Il s'agit juste d'un ouvrage où Erik Orsenna (de l'Académie française), à fait de beau voyage (comment il est devenu super copain avec tous les WWF de la planète) et se raconte avec une certaine complaisance. C'est un style d'académicien, sans doute, mais je l'ai trouvé un peu creux, qui sert surtout à faire l'éloge de son égo (« ah ! Du temps où j'écrivais les discours de Mitterrand ! » ; « moi et mon travail au Conseil d'Etat ») et à pratiquer le name droping.
Ce livre m'a rappelé une autre douleur de littérature, Le rapport Gabriel de Jean d'Ormesson, qui est aussi vague, vide et vain.
Si vous voulez avoir l'impression d'avoir une discussion de salon avec Monsieur Orsenna, ce livre est parfait. Si vous vouliez connaître un peu mieux les subtilités de sa fabrication, de son commerce, de sa modernité, vous risquez d'être déçu, même si on y parle un peu d'origami.

samedi, décembre 15 2012

SOMERSET MAUGHAM - Mrs Craddock

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Mrs Craddock de William SOMERSET MAUGHAM

Traduit de l'anglais par Paul COUTURIAU Le Livre de Poche / Editions du Rocher (2004)

ISBN : 978-2253932260 ; 309 pages

4e de couv :

Mrs. Craddock est le premier tourbillon annonciateur du maelström des veuves où s'engouffre l'œuvre de Somerset Maugham. La future Mrs. Craddock, Bertha Ley, jouit d'un vaste domaine, d'une belle rente et d'un nom illustre. Elle vit seule avec une tante dont l'esprit n'a rien à envier à Madame du Deffand. Bertha Ley se nourrit de Montaigne, de Marc Aurèle et de Madame de Sévigné; elle s'est mis en tête d'épouser un de ses métayers, Mr. Craddock, parce qu'il a des mains fortes et viriles, parce que ses botte font naître en elle un frisson de plaisir, par leur seule taille, qui suggère une fermeté de caractère et une autorité des plus rassurantes. Somerset Maugham se révèle d'une rosserie réjouissante. Peu à peu il distille un acide cynique qui ronge les pages d'abord imprégnées de niaiserie sentimentale. Les belles bottes de Mr. Craddock broient une à une toutes les illusions de son épouse. ... Et Somerset Maugham de laisser entendre que souvent, dans un roman d'amour, le livre de la vie pour l'un est écrit en italiques, pour l'autre, il est composé en grosses lettres capitales. – Linda LE –

Mon avis :

Avec ce roman de Somerset Maugham, nous sommes toujours dans les variations sur le thème de l’amour, mais traité à la fois avec férocité et justesse. Bertha est admirablement peinte, avec son profond abandon de soi dû à l’amour, cette acceptation de presque tout.

C’est avec une grande lucidité qu’apparaissent les différences « basiques » et caricaturales entre hommes et femmes : les femmes, pour beaucoup, veulent de la tendresse et de la passion, alors que beaucoup d’hommes ne souhaitent vivre que dans la routine et n’ont pas conscience de l’impact d’une certaine indifférence.

Mais Edward n’était pas disposé à se laisser aimer. Tous les efforts de Bertha étaient vains. Son amour était un joyau dont il n’appréciait pas la valeur, qu’il négligeait et ne se souciait pas de perdre. Mais elle était trop malheureuse, trop déprimée pour ressentir de la colère. A quoi servirait d’ailleurs la colère ? Elle savait qu’Edward ne jugeait pas sa conduite offensante ; il rentrerait à la maison confiant, satisfait de lui, après avoir passé une bonne nuit et sans se douter de la souffrance qu’il lui avait infligée.

La passion de Bertha est totalement pathétique, mais quiconque a été un jour amoureux ne pourra que partager ses angoisses et ses souffrances. Pathétique, mais sympathique. Edward est un être totalement dépassionné, ni méchant, ni gentil, égoïste et aveugle comme le sont les enfants. L’histoire d’amour entre ces deux êtres se révèle donc être un immense gâchis.

- Oh, j’ai essayé de l’aimer. Vous savez combien je l’ai aimé, combien je l’ai adoré. J’aurais sacrifié ma vie pour lui avec le plus grand plaisir. J’aurais fait tout ce qu’il désirait ; je guettais ses moindre désirs et je m’empressais de les satisfaire avant même qu’ils n’aient été exprimés. Je me plaisais à penser que j’étais son esclave. Mais il a détruit jusqu’au dernier vestige de mon amour et aujourd’hui je ne nourris plus que mépris à son encontre, un mépris profond. Oh, j’ai essayé de l’aimer, mais il est trop stupide.

On pourra regretter quelques longueurs passagères, mais le style reste léger et agréable, avec des pointes caustiques. Somerset Maugham est sans merci tant pour Bertha que pour Edward, dont les petitesses nous ressemblent tellement. Il prend cependant le parti de Bertha, en la faisant grandir, alors qu’Edward s’enfonce dans sa médiocrité bienheureuse.

A la fois drôle et tragique, profond et léger, ce roman peut aider à soigner les chagrins d’amour.

mardi, octobre 30 2012

SHEPARD Zoé - Ta carrière est fi-nie !

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Ta carrière est fin-nie !]par Zoé Shepard
Editions Albin Michel, 2012
ISBN : 978-2-226-24381-2 ; 292 pages

4e de couv :

Placardisation : n.f. (du lat. Placibilitas : clémence, et arduus : difficile) : résultat de la crise d'autoritarisme d'un chefaillon frustré consistant à mettre à l'écart tout salarié qui n'exécute pas béatement ses ordres imbéciles.

Après le succès phénoménal d' « Absolument dé-bor-dée, ou comment faire les 35 heures... en un mois », Zoé Shepard retrouve dans cette nouvelle fiction sa mairie, dont elle a dénoncé les gabegies. Dévastateur et jubilatoire, le portrait accablant de l'administration française.

Mon avis :

… parce qu'il vaut mieux en rire qu'en pleurer … [1]

Je conseillerai de lire « Absolument dé-bor-dée » et de s'en tenir là.
J'avais lu ce roman d'une traite, en 7 heures de fou rire compulsif, appréciant le style léger mais corrosif, dénonçant les trop nombreux dysfonctionnements de l'administration française, un univers où l'on vous demande au moins un bac+5 pour faire des copier-coller, des « ctrl-A », « changement de police de caractère »[2].

Autant le premier opus était jouissif, autant cette suite est du délayage qui manque un peu d'intérêt.
On pourra cependant apprécier que les fonctionnaires compétents soient d'avantage mis en avant : Michèle, Géant Vert, The Gentleman, parce qu'après tout, ce sont eux qui font que l'administration fonctionne. Oui, ils existent !
Il est aussi dommage que Zoé Shepard n'ait pas choisi un autre service que celui des « relations internationales », qui se prête trop facilement à la dérive vers le club de vacances.

Autant le premier était vraiment cathartique, autant celui-ci est relativement moyen, sur le contenu et l'écriture. Si bien que je n'ai pas grand chose à dire dessus, au final. L'humour de connivence a ici des ficelles un peu grosses.

Il y a un paragraphe tout à fait notable qui résume bien le propos de Mlle Shepard :

Se sentir mal au travail n'est pas l'apanage des catégories C ni des salariés en burn-out. Trimer comme un âne pour décrocher un concours puis arriver dans un no work's land et se faire mettre plus bas que terre toute la journée par une bande de nullités ravies d'exercer leur pouvoir démolit tout autant.

Par contre, jamais je ne pardonnerai un « de conserve », utilisé pour un « de concert » (vérification facile à faire sur le site du CNRTL...) qui m'a vrillé la rétine à deux reprises, p117 et p122.

EDIT : On me signale que "de conserve" est parfaitement français et accepté, par le Robert, par exemple. Soit. Mea culpa. N'empêche, c'est moche.

Notes

[1] Je ne m'appesantirai pas ici sur les attaques qu'a subies l'auteur suite à la publication de son premier roman, et la polémique qui a suivi, car ce n'est pas le lieu...

[2] Dans son roman, l'ensemble avait l'immense mérite d'être drôle

jeudi, septembre 27 2012

KHADRA Yasmina - Ce que le jour doit à la nuit

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Ce que le jour doit à la nuit de KHADRA Yasmina
???, 2007 Prix du roman France Télévision 2008 ISBN : 978-2-sait-plus ; 413 pages

4e de couv :

« Oran retenait son souffle en ce printemps 1962. La guerre engageait ses dernières folies. Je cherchais Émilie. J'avais peur pour elle. J'avais besoin d'elle. Je l'aimais et je revenais le lui prouver. Je me sentais en mesure de braver les ouragans, les tonnerres, l'ensemble des anathèmes et les misères du monde entier. »
Yasmina Khadra livre ici un grand roman de l'Algérie coloniale (entre 1936 et 1962), une Algérie torrentielle, passionnée et douloureuse, et éclaire d'un nouveau jour la dislocation de deux communautés amoureuses d'un même pays.
Salué dans le monde entier comme un écrivain majeur, Yasmina Khadra est traduit dans trente quatre pays. L'Attentat est en cours d'adaptation à Hollywood, et Les Hirondelles de Kaboul sera porté prochainement à l'écran par le cinéma français. Du même auteur aux Éditions de la Loupe, Les Hirondelles de Kaboul, L'Attentat (Prix des Libraires 2006), Les Sirènes de Bagdad....

Mon avis :

C’est un roman tout à fait correct, mais pas aussi flamboyant que ce à quoi je m’attendais.
Il est parcouru de très beaux passages, l’écriture sait se faire fine et poétique.
Younes / Jonas se retrouve entre de monde, à être « arabe » « tout en menant la vie des colons », ce qui aurait pu être l’occasion de développement de cas de conscience, d’indécision, de quête identitaire. A peine. Oui, ces thèmes sont abordés, mais de manière parfaitement marginale par rapport à l’histoire gravitant autour d’Emilie. Cette histoire « d’amour » m’a d’ailleurs semblé friser le ridicule à plusieurs reprises. Les esprits fleurs bleues amateurs de dilemme devoir / passion apprécieront sans doute.
Le final est catastrophique tellement il est consensuel.
C’est un roman plaisant et agréable, mais qui manque de caractère, avec lequel on passe cependant un bon moment.

mardi, septembre 18 2012

COHEN-SCALI Sarah - Max

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Max de COHEN-SCALI Sarah
Éditions Gallimard Jeunesse, collection Scripto (2012)

ISBN : 978-2-07-064389-9 ; 473 pages

4e de couv :

"19 avril 1936. Bientôt minuit. Je vais naître dans une minute exactement. Je vais voir le jour le 20 avril. Date anniversaire de notre Führer. Je serai ainsi béni des dieux germaniques et l'on verra en moi le premier-né de la race suprême. La race aryenne. Celle qui désormais régnera en maître sur le monde. Je suis l'enfant du futur. Conçu sans amour. Sans Dieu. Sans Loi. Sans rien d'autre que la force et la rage. Je mordrai au lieu de téter. Je hurlerai au lieu de gazouiller. Je haïrai au lieu d'aimer. Heil Hitler !"
Max est le prototype parfait du programme "Lebensborn" initié par Himmler. Des femmes sélectionnées par les nazis mettent au monde de purs représentants de la race aryenne, jeunesse idéale destinée à régénérer l'Allemagne puis l'Europe occupée par le Reich. Une fable historique fascinante et dérangeante qu'on ne peut pas lâcher.
Une lecture choc, remarquablement documentée, dont on ne sort pas indemne.

Mon avis :

Malgré sa publication aux éditions « Gallimard Jeunesse », ce roman ne convient pas aux jeunes lecteurs.

Nous faisons la connaissance de Max / Konrad juste avant sa naissance, alors qu'il semble avoir déjà parfaitement intégré ce que ses parents, l'Allemagne sa mère et le Führer son père, attendent de lui : être l'aryen parfait.
Max regarde autour de lui, grandit, et décrit ce monde qui lui semble si normal : les enfants qu'on élimine parce qu'ils ne correspondent pas à l'idéal aryens, les morts, les prisonniers, la cruauté des adultes, l'horreur qui reste teintée de normalité dans son esprit.

« Gueule d'Ange » ou « Tête de Mort », selon le point de vue, Max est une arme de sélection utilisée par les nazis. Il adhère complètement à l'idéologie du Reich, puisqu'il ne connait que ça. On suit ainsi ces premières années, ses rencontres qui tendent à lui montrer que la réalité n'est pas forcément ce qu'on lui a enfoncé dans le crâne. Bibiana puis Luka vont tenter de lui ouvrir les yeux.

Le résultat est assez glaçant, puisqu'on arrive à s'attacher à ce petit monstre. Sans doute parce qu'on espère toujours une évolution. Peut-elle seulement venir ?
Après tout, Max est un produit, fabriqué dans une usine à concevoir des aryens, élevé dans des usines à modeler des aryens.

Je regrette peut-être le ton monocorde, du début à la fin, donnant l'impression que Max, produit conçu, victime d'un déterminisme, ne pourrait pas évoluer. Le ton de « Max bébé » est en effet le même que celui de « Max à 9 ans ».

Ce roman est touchant, cruel et dérangeant.
Je recommande.

mercredi, août 15 2012

MAUGHAM William Somerset - Les quatre Hollandais

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Les quatre Hollandais de William Somerset MAUGHAM
Titre original :
Traduit de l’anglais par Joseph Dobrinsky, Jacky Martin, Pierre Nordon, Claude-Noël Thomas
Editions Robert Laffont – collection Pavillon Poche (2011)

ISBN : 978-2221114810 ; 710 pages

4e de couv :

Les trente nouvelles qui composent ce recueil, écrites par Somerset Maugham avant la Seconde Guerre mondiale, ont pour cadre la Malaisie, à l’époque de l’Empire colonial anglais. Une fois de plus, Maugham fait la part belle aux voyages et aux colonies et dépeint, au travers de portraits au scalpel, ceux qui ont fait le choix des îles, ces « Européens, ces fonctionnaires, planteurs, commerçants qui passaient en Malaisie leurs années actives ». L’auteur prend toujours le soin d’affubler ces personnages ordinaires d’un trait psychologique qui va bouleverser leur vie, d’inclure à son histoire un événement fortuit qui va irrémédiablement changer le cours des choses. Ainsi, les passions peuvent éclater et faire des ravages… On croise alors le chemin de ces quatre Hollandais, ces marins qui parcourent les mers du Pacifique et dont l’amitié à toute épreuve fait l’admiration de tous, jusqu’à l’arrivée d’une jeune Malaise à bord de leur navire... Ici et dans les nouvelles qui suivent, Somerset Maugham se fait l’analyste impitoyable de tous les secrets que peuvent receler le cœur humain.

Mon avis :

Après l’enthousiasme soulevé par « Les trois grosses dames d’Antibes », j’avoue une certaine déception à la lecture de « Les quatre Hollandais ».

Autant à travers les nouvelles du premier recueil, on goûtait à l’exotisme tout en suivant les quêtes de certains personnages de « vivre autrement », sans rechercher encore et toujours gloire, argent, réussite sociale ; autant dans ce recueil on tombe dans les récits de vaudeville, entre la femme, le mari, l’amant, un meurtre au milieu, et les descriptions de la Malaisie où se déroulent la plupart des nouvelles ne suffisent pas à sauver l’ensemble.

Les descriptions sont globalement pauvres : nous avons la traditionnelle description des personnages, tellement académique que les professeurs d’anglais devraient s’en servir pour enrichir le vocabulaire des étudiants, mais elles n’apportent strictement rien à la narration. Les descriptions de l’environnement sont aussi malheureusement peu satisfaisantes : on reste à la surface des choses, à la carte postale. Pour ce « grand connaisseur de l’âme humaine » qu’est Somerset Maugham, j’attendais des récits laissant poindre la complexité du Sud Est asiatique, les relations entre les mosaïques de population et les colons anglais. Ces éléments apparaissent dans les nouvelles, mais le traitement est assez superficiel et donc décevant. Oh, oui, c’est pas bien que le colon anglais raciste traite mal ses boys malais. Et ? … Et rien… Le problème est aussi qu’au bout de 60 nouvelles maintenant, le mécanisme de la nouvelle, l’arrivée et la nature de la chute, deviennent parfaitement transparents[1]
.

Quelques nouvelles tirent leur épingle du jeu : celle du bourreau de Saint-Laurent-du-Maroni, Un emploi officiel, où le bonheur qui arrive à l’endroit le plus incongru du monde ; la nouvelle qui clos le recueil, Neil MacAdam montre aussi une utilisation originale du « triangle amoureux ».

La narration à la première personne, commune chez Maugham, n’est aussi pas forcément au goût de tout le monde, surtout lorsque le narrateur se pose en observateur détaché, en juge, distant et hautain.

Bref, j’ai éprouvé un certain soulagement en arrivant à la fin de la dernière nouvelle. Je vais lire des romans sans maîtresses, amants et autres maris pendant un certain temps…

Note

[1] C’est une chose très agaçante et frustrante, d’ailleurs : arriver à analyser les mécanismes narratifs sans être fichu d’en faire autant

dimanche, juillet 8 2012

DAENINCKX Didier - Cannibale

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Cannibale de Didier DAENINCKX
Editions Gallimard (2000) – folio

ISBN : 978-2070408832 ; 107 pages

4e de couv :

1931, l'Exposition coloniale. Quelques jours avant l'inauguration officielle, empoisonnés ou victimes d'une nourriture inadaptée, tous les crocodiles du marigot meurent d'un coup. Une solution est négociée par les organisateurs afin de remédier à la catastrophe. Le cirque Höffner de Francfort-sur-le-Main, qui souhaite renouveler l'intérêt du public, veut bien prêter les siens, mais en échange d'autant de Canaques. Qu'à cela ne tienne ! Les « cannibales » seront expédiés.

Inspiré par ce fait authentique, le récit déroule l'intrigue sur fond du Paris des années trente - ses mentalités, l'univers étrange de l'Exposition -tout en mettant en perspective les révoltes qui devaient avoir lieu un demi-siècle plus tard en Nouvelle-Calédonie.

Mon avis :

J'ai ramené ce petit roman des Imaginales 2012, où chaque conférence vous donne envie de lire 3 livres[1].
Parler de l'altérité, de la colonisation, des expositions coloniales et de leur manière très particulière de considérer l'autre, voilà qui me semblait très intéressant.
Cet ouvrage a en plus l'avantage de se dévorer tout seul, les pages se tournent sans qu'on s'en aperçoive.

Je regrette que Didier Daeninckx n'ai pas joué le jeu du point de vue du Canaque débarqué dans le Paris des années 1930. Évidemment, la circulation automobile et piétonne d'une capitale européenne doit avoir quelque chose de monstrueux aux yeux de personnes qui n'y sont point habituées. Mais il y a des mots, des expressions, des savoirs, qui ne germent pas dans l'esprit des gens dès qu'ils mettent un pied dans une ville. Il y a trop d'éléments européens et urbains projetés dans l'esprit des Canaques.

Au final, j'ai trouvé que les histoires étaient toutes deux rapidement évacuées (le « sauvetage » de l'amoureuse comme « voilà un blanc qui m'a sauvé la vie et qui mérite votre respect ») et manquaient un peu de densité.

Ceci dit, la lecture est très agréable, il y a quelque chose d'envoûtant, et si l'occasion se présentait, vous auriez tord de vous priver.

Note

[1] au moins

mardi, mai 1 2012

RENAUD Jean [trad.] - La Saga des Orcadiens

La Saga des Orcadiens

Traduit et présenté par Jean RENAUD Aubier (1990)

ISBN : 978-2700716426 ; 332 pages

4e de couv :

La Saga des Orcadiens est l'une des plus anciennes sagas islandaises, chef d'œuvre de la littérature médiévale : elle date, dans sa version originale, de la fin du XIIe siècle. Précieux document sur l'expansion viking, elle est la source principale de l'histoire des Orcades, petit archipel isolé au nord de l'Écosse mais dont l'intense activité, tant politique que culturelle, a de quoi nous surprendre. Pendant trois siècles, les « jarls » les plus prestigieux se succèdent à la tête de ces îles : l'un d'eux, selon la saga qui nous révèle leur bouillant univers, à la croisée des mondes scandinaves et celtiques, n'est certes pas une simple chronique historique : elle est avant tou une création littéraire, un récit vivant, passionnant, empreint d'une étonnante force dramatique.

Mon avis :

« Grünfjordson parti aux Orcades avec sept navires, il y fit beaucoup de massacre et remporta beaucoup de butin. »
C'est un peu caricatural, mais les pages s'enchainent sur ce ton.

J'avais des envies d'Écosse, de grand nord, de vikings et de grands espaces. J'ai déjà lu, il y a quelques années, des sagas islandaises, et sous des aspects parfois un peu arides, ce fut une bonne surprise : on y découvre le quotidien, le système judiciaire, les moeurs et aussi le merveilleux.

Cette fois-ci, un peu plus aride[1] et quand on n'est pas un spécialiste de l'histoire de l'Écosse / Norvège, découvrir ce qui se cache derrière tous les épisodes sanglants me semble hors de ma portée.

Ceci dit, j'ai tout de même beaucoup apprécié les chapitres hagiographiques sur Saint Magnus, ainsi que le « récit de la croisade ».
Sinon, ça manque de femmes (exception dans le « récit de la croisade », où apparaît une femme prétexte à la poésie, même si on est loin de la poésie des troubadours), ça manque de vie, on ne sent pas le quotidien bouillant. Juste des guerres et des massacres. Il faut aussi relativiser les massacres dont les récits s'enchainent comme des perles : les armées, c'est sans doute 30 bonshommes, les tueries, c'est sans doute de 5 bonshommes. Sinon, on en viendrait à se demander comment la population n'ai pas totalement disparue des Orcades et du Caithness.

Ce fut intéressant, mais pas forcément ce à quoi je m'attendais. J'espérais plus de vie.

Note

[1] sur le plan stylistique, Ursula Le Guin, en comparaison, c'est Proust. Vous êtes prévenus.

jeudi, avril 26 2012

William Somerset Maugham - Les trois grosses dames d'Antibes et 29 autres nouvelles

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Les trois grosses dames d'Antibes et 29 autres nouvelles de William SOMERSET MAUGHAM

Traduit de l'anglais par Joseph DOBRINSKY et Jacky MARTIN Robert Laffont – pavillon poche (2010)

ISBN : 978-2221114780 ; 693 pages

4e de couv :

Médecin de formation, grand voyageur et agent secret, Somerset Maugham mit à profit ses diverses expériences pour en tirer la matière de son œuvre d'écrivain. Raymond Chandler et George Orwell ont dit tout haut l'admiration qu'ils vouaient à ce formidable raconteur d'histoires. Ses très nombreuses nouvelles, en particulier, ont fait de lui l'un des auteurs les plus populaires de sa génération et lui ont valu le surnom de " Maupassant anglais ". Voici le premier d'une série de quatre livres regroupant, selon un plan établi par Maugham lui-même, l'intégralité de ces nouvelles. On y suit en voyeur les trajectoires d'individus en proie à un destin toujours fertile.

Mon avis :

Ce gros recueil de trente nouvelles de William Somerset Maugham fera taire les méchantes langues sur la supposée futilité des écrits de cet auteur[1].
Ce qui surprend, c'est avant tout la variété des cadres des nouvelles : Tahiti, la Malaisie, Séville, la Côte d'Azur. Je subodorais que Maugham resterait assez mondain et européen ; point donc, il a largement mis à profit sa connaissance du vaste monde et des humains qui le peuplent.
J'ai apprécié à la fois cet exotisme et l'image qui est donné de l'empire anglais, du Pacifique, de l'arrogance des Européens (surtout dans les nouvelles tahitiennes). Les nouvelles tahitiennes et malaisiennes m'ont particulièrement plu car elles m'ont ouvert des mondes et des conceptions du monde que je ne connaissais pas (le point de vue anglais sur la colonisation de l'Asie, le métissage, est fascinant).

Le style reste léger et fin (cela se lit tout seul, les pages se tournent vraiment toutes seules). On sent beaucoup d'ironie et de sens critique sur sa propre civilisation, sur les comportements de ses pairs. Certains thèmes, histoires out figures que l'on trouve dans les nouvelles se retrouvent dans Le fil du rasoir, seul roman de cet auteur avec lequel je puisse faire des comparaison : on y retrouve très largement la nouvelle la déchéance d'Edward Barnard, avec une variation dans le traitement. Étrangement, ce n'est pas une sensation de redite, qui se dégage, mais plutôt d'unité.

De l'alcoolisme à la quête du bonheur en passant par les petites lâchetés du quotidien ou par l'égoïsme le plus total, le genre humains est passé au crible. On sent une certaine affection de l'auteur pour ces personnages qui ont décidé d'agir à rebours des codes moraux, du bien penser, de la convenance sociale. Il s'agit parfois d'une admiration pour des personnages qui font des choix courageux que l'on n'aurait pas la force d'assumer soi-même (la déchéance d'Edward Barnard, le serment par exemple).

Somerset Maugham écrit, à mes yeux, de la littérature à la fois distrayante et intelligente.

Et je viens de voir que Les quatre Hollandais et vingt-neuf autres nouvelles était paru en 2011, ce qui m'enchante : de la lecture en perspective.

Note

[1] Souchon est impardonnable, définitivement

mercredi, avril 11 2012

J. M. Coetzee - Disgrâce

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Disgrâce de J. M. Coetzee

Traduit de l'anglais (Afrique du Sud) par Catherine Lauga du Plessis
Éditions Point
J.M. Coetzee est prix Nobel de littérature pour l'ensemble de son œuvre (2003)
Booker Prize, 1999
National Book Critics Circle Award
prix du Meilleur livre étranger, 2002

ISBN : 978-2757825785 ; 272 pages

4e de couv :

David Lurie, cinquante-deux ans, deux fois divorcé, enseigne à l'université du Cap. Une jeune étudiante, parmi ses nombreuses conquêtes, finit par l'accuser de harcèlement sexuel. Contraint à la démission, David se réfugie auprès de sa fille Lucy. Mais les temps ont changé et sa retraite vire au drame. La bourgeoisie sud-africaine doit payer pour les crimes de l'apartheid...

Mon avis :

Le début de cette histoire aurait pu se dérouler n'importe où : un professeur d'université, ayant une vie quelque peu pathétique et une vie sentimentale[1] assez lamentable[2], est accusé de harcèlement sexuel par une de ses étudiantes. Il a réussi à mettre cette dernière dans son lit presque par hasard.
Ayant vécu cette relation comme une histoire d'amour, David Lurie se retrouve incapable de procéder à la pénitence que la société attend de lui.

C'est lorsqu'il trouve refuge dans la ferme de sa fille Lucy, jeune femme qui se caractérise par sa force d'âme, son embonpoint, et son homosexualité, que tout bascule et que deux histoires se télescopent : celle du drame de David et le drame de Lucy.
Il est question d'un côté d'un homme qui n'a pas conscience d'avoir violé une jeune femme, de l'autre d'une autre jeune femme qu'on a avilie afin de la chasser de sa ferme et prendre ses terres.

Il n'est jamais précisé avant au moins la moitié du roman quels sont les personnages Blancs et quels sont les personnages Noirs, car telle semble être la volonté de David et Lucy : arriver à vivre en faisant abstraction de la couleur de peau.
Petrus n'arrive pas à faire ce qu'il demande à Lucy, à savoir mettre en pratique ce : « c'est affreux, mais c'est fini maintenant ». Si l'apartheid est fini, il ne faudrait alors pas chercher vengeance.
David refuse d'expier pour des crimes qu'il n'a pas le sentiment d'avoir commis, quand Lucy fait tout pour être forte, digne et assume les erreurs, les peurs et la haine des autres.
L'horreur est souvent dans les sous-entendus monstrueux, qui doucement trouvent une formulation, deviennent des idées, des paroles, qui sont enfin prononcées, et dont on s'aperçoit qu'elles ne sont au final pas si éloignée de la vérité.

Le style est d'une grande clarté, d'une très agréable fluidité, tout en développant une rare subtilité. Je pense particulièrement à la façon dont apparaît dans l'esprit du lecteur (par l'entremise de David) la cause, ou la raison, du drame vécu par Lucy. La mise en parallèle de l'histoire du père et de la fille permet aussi de prendre conscience d'une situation qu'ont pu rencontrer ceux qui ont vécu la chute de l'apartheid, entre ceux qui n'avaient pas eu conscience de mal agir[3] et ceux qui ont dû payer pour des crimes qu'ils n'avaient pas personnellement commis, mais comme s'ils étaient les boucs émissaires pour purifier la société du fonctionnement de tout un système malsain.

Il n'y a pas, à mon avis, de complaisance ou de prise de parti déplacée, mais simplement des personnages confrontés à des situations qui au fond les dépassent.

Notes

[1] le 4e de couv dit n'importe quoi

[2] à différencier d'une vie sexuelle, qui n'est pas pour autant très brillante

[3] C'est une sensation assez étrange qui est éveillée : David n'est pas « méchant », mais il reste un vrai sale type, un criminel. Et on arrive à comprendre son point de vue, sans l'approuver, loin s'en faut

jeudi, mars 22 2012

Fitzgerald Francis Scott - l'envers du Paradis

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L'envers du Paradis de Francis Scott FITZGERALD

Editions Gallimard ; Collection L'Imaginaire
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Suzanne MAYOUX
Titre original : This side of Paradise
Première édition : éditions Scribner (1920)

ISBN : 978-2070299546 ; 290 pages

4e de couv :

Alors, soudain, tout changea, quand se leva le premier vent violent du succès et le délicieux voile de brume qu’il apporte. C’est un temps très bref et précieux, car lorsque cette brume s’élève, en quelques semaines ou en quelques mois, on trouve que le meilleur est passé.
Cela commença à l’automne 1919, j’étais comme un seau vide, si abruti après avoir écrit tout l’été que je m’étais embauché pour réparer les toits des wagons dans les ateliers de la Northern Pacific. C’est alors que le facteur sonna à ma porte, et ce jour-là je plaquai mon travail et je courus dans les rues, arrêtant les autos pour dire à mes amis et connaissances que mon roman, « l’envers du paradis », avait été accepté par un éditeur. Cette semaine-là, le facteur sonna et sonna, et je payai mes terribles petites dettes, achetai un costume et me réveillai chaque matin dans un monde d’excitation et de promesses ineffables.

Mon avis :

Voilà ce que c'est que de ne pas lire les œuvres d'un auteur dans l'ordre dans lequel il les a écrit : on a encore en bouche le goût de son chef d'œuvre et on trouve son premier roman franchement fadasse.
Autant Tendre est la nuit est magnifique, autant L'envers du Paradis me plonge dans des abîmes de perplexité déçue.

Je ne suis personne pour critiquer le talent de Fitzgerald et le premier et premier succès. Je pense que l'histoire, dans son ensemble a mal vieillit, tout comme le style et les personnages.

Amory Blaine est en quête d'amour et de sophistication, mais ce personnage est assez répugnant : vain et imbu de sa personne, très fier de lui et trop sûr de son intelligence, superficiel comme il est difficile de l'être (davantage, il pourrait être un dandy, mais en 1920, la notion est démodée), assoupi dans sa paresse, mais tout lui est dû. Bref, c'est un personnage tout à fait antipathique à mes yeux. Il va d'amourette insignifiante et psychodrame sentimental à deux sous, tout en brillant passablement mal à Princeton. Ce roman est l’histoire d’une certaine descente aux enfers, en espérant qu’il ait ensuite la force d’œuvrer à l’amélioration de son sort (en commençant par le travail, par exemple).

La portée scandaleuse de ce roman a aussi totalement disparu, délayée qu’elle a été dans l’évolution des mœurs. Qu'est-ce qui est scandaleux ? Les filles se laissent embrasser ? Les jeunes gens s'alcoolisent au plus haut point ? Alors que leurs camarades pourrissent sous un champ de bataille ? Ils perdent leur capacité par une suractivité dans des futilités ? Plus rien n'est choquant. Faut-il ajouter « malheureusement » ? Il y a une évidente aspiration à plus de liberté, plus de vie, mais l’ensemble laisse une sensation gluante : la fortune doit tomber du ciel dans les bras des garçons et les filles sont de jolies potiches qui doivent faire de beaux mariages pour assurer leur subsistance.

Le style de ce premier roman n’a pas la splendeur des suivant, me semble-t-il.

En fait, tout cela m'a semblé terriblement vain.

Mais Tendre est la nuit est un pur chef d'oeuvre tout à fait formidable, lisez-le.

samedi, mars 10 2012

David Lodge - Thérapie

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Thérapie de David LODGE

traduit de l'anglais par Suzanne V. Mayoux

Rivage poche – Bibliothèque étrangère

ISBN : 978-2743603298 ; 512 pages

4e de couv :

Lawrence Passmore a mal au genou. Mais son problème est beaucoup plus vaste. Il se livre en vain à toutes les thérapies possibles. Plus il se sent malheureux, plus les difficultés conjugales et professionnelles semblent s'accumuler. Ses tentatives d'aventures sexuelles sont loin de lui apporter la compensation souhaitée. Jusqu'à la trouvaille finale...
David Lodge nous fait ressentir avec une drôlerie inimitable l'accablement croissant de son narrateur. Au passage, il dresse un portrait caustique du monde de la télévision... et des thérapeutes. C'est une vérité profonde de notre univers quotidien qui passe à travers le divertissement.

Mon avis :

Thérapie est un roman fi et léger, parfaitement distrayant, à l'humour assez piquant, plein d'ironie tragique et d'ironie tout court.
Tout commence par un mal de genoux, par fulgurance, qui inquiète Lawrence « Tubby » Passemore, auteur de sitcom à succès, marié, fortuné, conducteur de ce qu'il appelle lui même sa Richemobile, entre Londres et sa maison à la campagne. Un homme qui aurait tout pour être heureux.
Sauf que rien ne va vraiment.

Lawrence « Tubby » Passemore est passé par la médecine traditionnelle pour son genou, il passe par l'acupuncture, l'aromathérapie, et bien évidemment la psychanalyse. Le narrateur éprouve un malaise de l'existence, sans qu'il arrive à mettre le doigt dessus, à en connaître les origines et la vraie nature. Comme il semble avoir une vie bien remplie et relativement normale, ce n'est qu'assez tard que vient enfin le mot de « dépression ».

L'électrochoc viendra du divorce demandé par sa femme, brisant ce qui lui restait de normalité apparente.

La construction du roman en quatre partie fonctionne bien, avec de faux changements de point de vue, qui ne sont en réalité qu'un effort d'objectivité du regard que Lawrence tente de porter sur sa vie. La dernière partie est d'ailleurs fort surprenante, ce que j'ai trouvé assez agréable, d'ailleurs, tant dans le contenu que dans la forme.

Le plus surprenant est encore la place que prend la philosophie de Kierkegaard, « saint patron des dépressif » dans le roman. Loin d'être ennuyeux, les nombreuses occurrences de récit et commentaires sur la vie du philosophe et sur ses travaux sont comme une porte qui s'ouvre sur un récit dans le récit, et sur une autre façon d'appréhender et de comprendre la dépression et cette fameuse question du choix que l'on regrettera toujours, quoiqu'il arrive (ce qui nous mène à cette fameuse quatrième partie du roman).

J'ai beaucoup apprécié l'humour so british de ce roman, qui parsème la lecture de petits sourires pleins d'ironie, de complicité, de tendresse pour ce grand bêta, avec ses réactions puériles, sa fuite en avant ou au contraire cette façon de se laisser s'avachir, ou sa façon de se secouer.

Ce roman est de la détente intelligente.

mercredi, février 15 2012

William Somerset MAUGHAM - Le fil du rasoir

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Le fil du rasoir de William Somerset MAUGHAM

Éditions Point Signature (2010),

Traduit de l'anglais par Renée-L Oungre

ISBN : 978-2757816783 ; 415 pages

4e de couv :

« La guerre a laissé des traces sur Larry : en revenant il n'était plus le même qu'en partant » : Larry et Isabel s'aiment depuis leur jeunesse mais ne partagent plus les mêmes rêves. Ancien pilote de chasse miné par la guerre, il est assoiffé d'absolu. Elle est ambitieuse, mondaine et adore fréquenter les aristocrates, qu'ils soient européens ou américains. Il décide de rompre et s'en va arpenter le monde ; elle n'aura de cesse de tenter de le reconquérir.

William Somerset Maugham est né en 1874 à Paris. Orphelin à l'âge de dix ans, il doit quitter la France pour l'Angleterre où l'attend un oncle pasteur. Oppressé par le manque de liberté morale des Anglais, il décide de voyager autour du monde. Auteur prolifique de romans, nouvelles et pièces de théâtre, on lui doit, entre autre Servitude humaine et La passe dangereuse.

Mon avis :

Ce fut une très agréable surprise. Je m’attendais à un roman un peu mondain et s’il y a des mondanités et du snobisme chez Somerset Maugham, ce n’est pas au détriment d’un récit.
Le fil du rasoir raconte deux quêtes, menées par Larry et Isabel, qui les mènent à la séparation.

Ce roman n’est pas qu’un jeu de référence mondaine de gens fortunés, quoique l’on puisse sentir un certain amusement dans les références successives aux hôtels, aux restaurants, aux villas et aux résidences de la Côte d’Azur. Comme chez Fitzgerald, derrière les paillettes se cachent la souffrance, l’humanité, un besoin de consolation, une envie de vivre.
La recherche de sécurité matérielle se confronte à une quête intellectuelle, spirituelle, quasi mystique. Chacun a de bonne raison de choisir son chemin, mais Isabel n’arrive pas à lâcher prise et à laisser Larry faire et assumer ses choix.

Si l’histoire principale tourne autour de Larry et Isabel, le talent de l’auteur est aussi de nous raconter, au passage, sans avoir l’air d’y toucher, les vies d’Elliott le mondain, de Suzanne le modèle-artiste, ou encore de Sophie, la fille perdue, ou comment chacun essaye de gagner sa place au soleil.
Elliott, l’oncle d’Isabel, est le mondain par excellence, superficiel à souhait, n’étant sur terre que pour briller en société et user de son influence. Mais dans quel but ? Le personnage est entier, savoureux, généreux, tout en étant régulièrement exaspérant de vanité.

Les personnages sont très bien construits et arrivent à donner corps à l’ensemble de l’œuvre. Ce sont davantage eux qui restent en mémoire plutôt d’une histoire. La construction en mosaïque est habille, stimulant l’imagination et l’intelligence, et c’est avec un grand plaisir que l’on découvre successivement les différents épisodes de la vie de Larry, et des autres.

Par contre, l'édition manque cruellement de soin. J'ai plusieurs fois buté sur des tournures de phrases vraiment étranges, qui ne sont pas du ressors du style, mais du problème de traduction et d'un manque de relecture évident.

Horreur des horreurs, les fautes horribles, le manque d'attention portée à la relecture de l'ouvrage. Je n'ai pas relevé les premières, parce qu'au début, on se dit toujours qu'on se trompe, mais là :
p188 : « (…) qui n'accueillaient pas avec une char leur excessive (…) » laisser passer un truc pareil, c'est tout de même hallucinant ! Mais ce n'est pas fini...
p213 : « J'ai tout simplement nus une idée (...) », voilà qui est original.
p216 : « Navez-vous jamais pensé à divorcer ? », l'apostrophe n'est pas une coquetterie.
p373 : « (…) une influence quelconque sur une peuple remuant (...) »

Bref, l'édition n'est pas soignée. Une faute, ça passe ; deux, c'est beaucoup ; plus, cela donne une très mauvaise image de la maison d’édition et ce n’est pas un travail sérieux.

mercredi, janvier 18 2012

Giono Jean - les vraies richesses

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Les Vraies Richesses de Jean GIONO

Le Livre de Poche (1992) (première édition : Grasset , 1937)

ISBN : 978-2253060291 ; 159 pages

4e de couv :

Dans Les Vraies Richesse, j'ai marqué tout ce que j'avais gagné, véritablement ma richesse. La seule que je nos souhaite, camarades. Vous m'interrogiez sur la joie : à quoi servirait de vous répondre si vous ne saviez pas en même temps de quoi je suis riche, si vous ne saviez ce que je désire pour vous. A partir de ces champs dont je vais vous parler, mêlée à la sérénité des herbes et des vergers, dans la paix de ces maisons armurées de ruches, gronde chaque jour la loi de Dionysos qui fait lutter les hommes avec ivresse contre le travail. Mais dès que vous entrerez dans ce monde, vous trouverez tout de suite une joie : celle des gestes naturels. – Jean Giono –

Les Vraies Richesse ou la passion de la vie naturelle. Jean Giono revient sur les grands thèmes de Que ma joie demeure et entame une défense lyrique des valeurs primordiales de l'existence : plaidoyer en faveur d'un contact direct et sensuel avec le monde, appel à la reconquête des gestes et des pensées authentiques, débarrassées des méditations de la techniques... Récits, anecdotes, réflexions : une prose fervente et prémonitoire qui témoigne du soucis écologique de l'un de nos grands écrivains rebelles aux excès de la modernité.

Mon avis :

J'avoue que ce livre m'a semblé un peu tiède et n'a pas soulevé chez-moi des montagnes d'enthousiasme. Peut-être parce que j'ai commis l'erreur de le lire sans avoir lu au préalable Que ma joie demeure et que cet ouvrage était une réponse aux questions des nombreux fans de Giono.

Le texte lui-même se découpe en trois parties :
1.Un récit de la vie parisienne
2.Un dialogue entre Œdipe et Antigone
3.Comment Mme Bertrand a décidé de faire elle-même son pain
C'est une œuvre clairement à thèse, dans laquelle Jean Giono tente de montrer à ses lecteurs quelles sont les vraies richesses humaines : connaissances, certes, mais surtout techniques, savoirs faire, expériences, sentiments, communion avec la nature, sentiment de vie naturelle.
Il s'agit de se détacher du dieu Argent pour retourner au vrai culte du dieu Pan, ou plutôt Dionysos. On pourra d'ailleurs savourer certains passages, écrits en temps de crise financière grave (ce livre est écrit après la crise de 1929 et avant 1939) qui sont d'une actualité surprenante.

J'ai trouvé dommage, dans un premier temps, que le lyrisme de Giono ne soit pas au rendez-vous. Les trois parties du livres s'articulent très difficilement ; en fait, j'ai eut la sensation qu'elles ne s'articulait pas du tout. Ensuite, la description de la vie parisienne est à la fois vraie et caricaturale, manquant de nuance. Je n'ai pas du tout saisi l'intérêt du dialogue Œdipe / Antigone. La dernière et plus importante partie est truffée de belles idées sur la vie en communauté (bien que l'idéal présenté par Giono ne sera certes pas au goût de tous). Le souffle lyrique de Giono est cependant absent.

Dans sa camapagne idéalisée ici (alors qu'elle l'était moins dans le cycle de Pan, il me semble), Giono me semble avoir tendance à enjoliver le travail paysan. Le poète n'a vraisemblablement jamais poussé une charrue.

L'ouvrage, très court, demande peut-être une seconde lecture, ne serait-ce que pour réanalyser tous les arguments pour combattre le dieu Argent.

lundi, janvier 9 2012

Delerm Philippe - La première gorgée de bière

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La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules de Philippe DELERM

Éditions Gallimard, collection d'Arpenteur (première édition : 1997)

ISBN : 978-2070744831 ; 94 pages

4e de couv :

« C’est facile, d’écosser les petits pois. Une pression du pouce sur la fente de la gousse et elle s’ouvre, docile, offerte. Quelques-unes, moins mûres, sont plus réticentes - une incision de l’ongle de l’index permet alors de déchirer le vert, et de sentir la mouillure et la chair dense, juste sous la peau faussement parcheminée. Après, on fait glisser les boules d’un seul doigt. La dernière est si minuscule... L’écossage des petits pois n’est pas conçu pour expliquer, mais pour suivre le cours, à léger contretemps. Il y en aurait pour cinq minutes mais c’est bien de prolonger, d’alentir le matin, gousse à gousse, manches retroussées. On passe les mains dans les boules écossées qui remplissent le saladier. C’est doux ; toutes ces rondeurs contiguës font comme une eau vert tendre, et l’on s’étonne de ne pas avoir les mains mouillées. Un long silence de bien-être clair, et puis : - il y aura juste le pain à aller chercher. »

Né en 1950, Philippe Delerm a notamment publié La cinquième saison, Le buveur de temps, Mister Mouse et, récemment, Sundborn ou les jours de lumière.

Mon avis :

Le Japon avait les haïku, Philippe Delerm nous offre ses plaisirs minuscules.
Les deux me semblent particulièrement comparable, puisqu'il s'agit dans les deux cas de petits instantanés de vie, des instants fugaces que l'on attrape au vol. L'art écrit est ici très près de la photographie.

Ces 34 récits qui ne dépassent jamais les deux ou trois pages font l'effet d'un album de photographies que Philippe Delerm commente avec beaucoup de tendresse, d'attention pour les petites choses, et un soupçon de nostalgie.

En soi, c'est délicieux, de s'arrêter sur ces plaisirs minuscules. Cela fait un excellent livre de détente du dimanche soir, ou un livre de vacances à la campagne, que l'on va picorer pour avoir la sensation de retrouver le vrai goût des choses. Oui, il faut piocher les petits récits de ce livre, je déconseille la lecture d'une traite, car il pourrait devenir lassant, malgré sa fraîcheur.

S'il avait fait quelques pages de plus, il aurait risqué de sombre dans un « c'était mieux avant » aussi nostalgique que geignard, digne du fils Delerm. Fort heureusement, on sort de ce petit opus avec un peu de joie au cœur, un peu de tendresse et l'esprit en paix.

jeudi, janvier 5 2012

Fitzgerald Francis Scott - Tendre est la nuit

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Tendre est la nuit de Francis Scott FITGERALD

Editions Le Livre de Poche
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jacques TOURNIER
Titre original : Tender is the Night
Première édition : éditions Scribner (1934)

ISBN : 978-2253052296 ; 414 pages

4e de couv :

Tendre est la nuit est l'histoire, largement autobiographique, de la décomposition d'un être fait pour être aimé, trop romantique pour pouvoir résister à son époque, trop tendre, malgré son apparente désinvolture, pour savoir sagement vieillir
C'est plus particulièrement l'histoire de l'amour de Dick et de Nicole, dont nous faisons connaissance à travers les yeux émerveillés d'une jeune actrice qui ne résiste pas au charme de Dick.
Mais ce couple très ni cache un secret... Ce roman domine, avec Gatsby le Magnifique, l'oeuvre de Francis Scott Fitzgerald, l'émouvant représentant de la fameuse « génération perdue ».

Mon avis :

Tout commence et tout fini sur la Côte d'Azur, entre Antibes et Cannes, lors de l'invention de la « saison d'été », la région étant jusqu'alors uniquement fréquentée par les hivernants.
Nous ne naviguons pas parmi les grands princes et puissants du monde, mais parmi des gens suffisamment fortunés pour faire de l'oisiveté leur activité principale. Tous n'est alors plus qu'une question de goût, de savoir-vivre, de sophistication, de classe et d'excentricité.
Tout ceci transparaît merveilleusement bien dans le regard de Rosemary, la débutante qui fait son entrée dans le monde.
Ce petit monde de l'entre-deux guerre fera son tour entre Rome, Paris et la Suisse, toujours en voyage, entre un train et un hôtel, le tout, évidemment dans un luxe pourtant assez discret (« vous viendrez bien grignoter quelques grains de caviar »).

La construction est très habile et d'une rare modernité. Fitzgerald use du retour en arrière en maître : globalement, le livre 2 est l'histoire de la rencontre entre Dick et Nicole, mais Fitzgerald a su suffisemment aiguiser notre appétit, entre la peinture de ce couple extraordinaire et la mention d'un secret, qu'il répond à une attente (impatiente) du lecteur. Nous avons alors notre content d'horreur, de situations scandaleuses, d'amour naissant, de sentiment de dépendance d'un individu envers un autre.

Tendre est la nuit raconte l'histoire d'une relation basée sur la maladie mentale.

Fitzgerald est aussi un grand maître de l'inversion.
Une des questions soulevée est « dans ce couple, qui a l'ascendant sur qui ? ». Et l'évidence qui serait que Dick est le patron et Nicole une charmante complice disparaît peu à peu : parce que c'est Nicole qui a l'argent. Non pas qu'elle rappelle ce fait à Dick, elle est bien au dessus de ça ; Dick en a tout simplement une conscience très aigüe qui le ronge, tente de se noyer dans l'alcool, et fini dans une sorte d suicide social.

Tendre est la nuit est dans tous les cas un petit bijou d'écriture, où la frivolité n'est qu'apparence, un fin voile au dessus d'abysses psychologiques.

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