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La Mystique Sauvage de Michel HULIN

Editions Presses Universitaires de France (1993, rééd. 2008)

ISBN : 978-2130571155 ; 368 pages

4e de couv :

L'expérience mystique fait encore l'objet d'appréciations contradictoires : certains théologiens la considèrent comme l'unique voie d'accès possible au transcendant, d'autres la réduisent à des phénomènes hallucinatoires ou même à des formes de délire relevant de la psychiatrie (ce sentiment océanique évoqué par Romain Rolland, Freud le considère d'ailleurs comme une pathologie mentale). Mais de nombreuses personnes ont connu des extases comparables à celles décrites par des auteurs religieux. L'auteur les nomme des mystiques sauvages, en ce sens que leur expérience, spontanée ou provoquée, ne s'inscrit dans aucun cadre religieux défini. A partir de leurs témoignages, la réflexion philosophique menée par Michel Hulin montre comment cette expérience mystique peut dévoiler une part d'absolu alors même qu'elle se situe en lisière de la folie.

Michel HULIN est professeur de philosophie indienne et comparée à l'Université de Paris IV - Sorbonne.

Mon avis :

J'ai lu ce livre à la suite de L'Esprit de l'athéisme de Comte-Sponville qui traitait dans quelques chapitres de la spiritualité des athées et de leur possible projection dans l'expérience mystique. Comte-Sponville faisait référence à cet ouvrage pour l'analyse des expériences mystiques « sauvage », en dehors de tout cadre religieux (ou presque).

L'ouvrage est très intéressant, mais relativement ardu, pour certains passages au moins. J'avoue humblement n'avoir rien comprit à un ou deux chapitres.

La mystique sauvage, ou « sentiment océanique », selon l'expression de Romain Rolland dans sa correspondance avec Freud, n'est pas un état pathologique (même si la pathologie peut créer un terrain favorable) mais un état modifié de conscience (EMC). Il s'agit d'un sentiment d'expansion illimité, positive et consciente d'elle-même, qui voit un effacement de la frontière entre le Moi et le non-Moi. On se fond dans le monde tout en ayant le monde en soi, et il y a flux et reflux entre le monde et soi. Cette expérience s'accompagne d'un sentiment de joie brute, massive, suffocante, indicible, avec mise hors circuit de l'intellect.

Freud a analysé ce genre d'expérience comme un simple souvenir de l'état du fœtus dans le ventre de sa mère, faisant basculer le sujet d'un état de grande angoisse à une mélancolie sereine, apaisée et souriante. L'analyse (de Freud) est un peu légère (oui, dire ça est très prétentieux, j'aurai presque honte en le faisant).

Michel Hulin étudie assez longuement l'usage possible de la drogue pour atteindre les EMC en général et les extases mystiques en particulier. Les effets sont en effets quasi-similaires pour la sensation de dés-incarnation, l'élévation dans uns stratosphère spirituelle, ou l'effet de la syncope de la conscience. Mais loin d'inciter son lecteur à se jeter sur la première drogue qui passe, Michel Hulin précise bien que la recherche de ses états à travers l'usage des drogues, autrement que dans les rituels d'initiation type chamanique, c'est « vivre à crédit » : on voudrait avoir une extase sans pour autant y être prêt (avec la possibilité de ne plus avoir pied dans le réel, d'être submergé par angoisses et hallucinations).

De nombreuses analogies ont été fait entre les extases mystiques et les psychopathologies (entre autres telles qu'on peut les analyser dans les vies des saints et saints, ainsi que l'étude des sujets exaltés si fréquents au XIXe qui ont vu la Vierge). J'ai apprécié que Michel Hulin reconnaissent le côté psychopathologique des saints, sans pour autant dénaturer ou dénigrer la réalité et la profondeur de leurs expériences mystiques. Il analyse longuement le cas de « Madeleine », étudié par le Pr. Janet (à la Salpetrière, je crois) : cette jeune fille présente évidemment des symptômes de l'hystérie, entre autre, mais l'état d'épuisement extrême, tant physique que mentale, où elle est conduite par ses psychoses / névroses, la rend particulièrement sujet aux extases. L'interprétation de l'expérience sera dans tous les cas sujets à des interprétations dues à la culture du sujet : les chrétiens croiront voir la Vierge, les musulmans tel ou tel membre de la famille de Mahomet, les Bouddhistes tel ou tel mantra.

L'extase mystique est injuste. Elle peut arriver plusieurs fois à un athée au cours de sa vie, et ne jamais survenir pour un croyant fervent qui recherchera cet état de communion avec dieu (de son point de vue). J'ai trouvé qu'il y avait quelque chose de très taoïste dans cet état de on-vouloir qui englobe l'expérience, cette dernière étant tout sauf intellectuelle.

J'ai été relativement surprise par le chapitre sur l'ascèse, qui n'est quelque part qu'un listing de toutes les privations possibles des besoins les plus élémentaires : sommeil, nourriture, protection, communication, sexualité, etc. Cette privation est sensée (comme dans le cas de Madeleine) créer des conditions extrêmes pour l'apparition d'une extase, mais, peut-être plus important, la disparition de toutes les frontières entre le bien et le mal, de tous mécanismes dualisant, ce qui permettrait de percevoir le tout. La non-dualité serait alors la source de l'extase. Je trouve ça un peu étrange, voir spécieux, pour le moment.

En somme, je suis très contente de cette lecture, très instructive, même si parfois très ardue. Je le conseillerai.