29 nov. 2010
Bellagamba Ugo - Tancrède : une uchronie

Tancrède : une uchronie de Ugo BELLAGAMBA
Les moutons électriques éditeurs, collection La bibliothèque Voltaïque (2009)
ISBN : 978-2915793734 ; 255 pages
Prix Utopiales européen des pays de la Loire 2010 (ex aequo)
4e de couv :
Année 1096. Lorsque son oncle, Bohémond de Tarente, décide d'abandonner Syracuse et de répondre à l'appel à la Croisade lancé par le pape Urbain II, le prince Normand Tancrède de Hauteville y voit la récompense de ses prières vibrantes. Quitter un Occident qui, inexorablement, s'enténèbre, et marcher sur Jérusalem pour délivrer le Tombeau du Christ et baigner dans la lumière de Dieu... Quel destin plus glorieux pourrait-il y avoir pour un jeune chevalier qui a grandi dans l'ombre d'un grand-père conquérant et d'une mère qui lui a enseigné la foi et la dignité ? Pourtant, par-delà Pont-de-Fer, Antioche, et les premiers carnages, la Terre Sainte se révèle bien différente de tout ce que Tancrède avait imaginé. La médiocrité y côtoie le sublime, la vanité le recueillement, et l'Infidèle s'y révèle plus honorable que le Croisé. Dans cet univers à la géopolitique complexe, le cheminement d'un chevalier ne peut être simple. Tour à tour apostat et assassin, paria et maître, de l'Anatolie à la Mer Caspienne, Tancrède devient l'acteur historique qui d'abord en son for intérieur puis par ses actes, est appelé à changer le destin de deux mondes, en accomplissant la plus difficile des conquêtes : celle de son identité.
Historien du droit et des idées politiques, enseignant- chercheur à l'Université de Nice-Sophia-Antipolis. Ugo Bellagamba a été notamment révélé par La Cité du Soleil, ambitieux recueil mêlant utopie, uchronie et space opera, qu'il qualifiait lui-même " d'acte de naissance ". Depuis, il n'a de cesse de jeter des ponts entre passé et futur, à l'exemple d'un Robert A. Heinlein auquel il a consacré l'essai, Solutions non satisfaisantes (coécrit avec Eric Picholle), paru aux Moutons électriques. Tancrède, son premier roman en solo, est aussi une uchronie affûtée et très personnelle qu'il a mûri pendant près de dix ans. Si elle conjugue le souffle d'un Gemmel à la subtilité d'un Silverberg, elle se veut surtout un appel à l'ouverture et à l'humilité face aux enjeux d'aujourd'hui.
Mon avis : partie 1, pour ceux qui vont le lire
Je n’ai pas tout de suite compris pourquoi le roman avait été primé lors d’un festival de science-fiction… J'ai compris ensuite, alors que tout se dissimule sous l'apparence d'un roman historique. Regardez attentivement la couverture, souvenez-vous du nom de l'éditeur, et laissez de côté toute attente. Laissez-vous surprendre par l'agréable supercherie narrative. En jouant le jeu tel que semble le souhaiter l'auteur dans sa préface, l'ensemble m'a paru fort agréable. L’introduction informe le lecteur que M. Bellagamba, au cours de ses recherches, serait tombé accidentellement sur des mémoires parcellaires de Tancrède de Hauteville, conservé à la bibliothèque du Caire. Le roman présent en est une reconstitution, prenant en compte et signalant les passages transcrits, traduits et accommodés au goût moderne, le reste étant une reconstitution de ce qu’auraient pu être les mémoires de Tancrède. Le roman se présente donc comme un incroyable journal intime qui aurait traversé le temps.
Voici les aventures du noble Tancrède, chevalier pur, courageux, pétri d'une foi véritable et profonde, confronté aux réalités du monde et de la première Croisade. Nous avons droit à une très intéressante découverte du monde musulman médiéval, simplifiée sans être simpliste. Le tableau qui en est peint laisse au contraire transparaître toute la complexité de la l’Orient au début des Croisades, sans pour autant s’empêtrer dans des détails trop savants qui alourdiraient la narration : Ugo Bellagamba a su rendre claire des relations complexes entre croisés, entre orient et occident, entre Turcs, Abbassides, Chiite, Sunnite, et tous les éléments de cette mosaïque que constitue toujours l'Orient.
L’ouverture d'esprit de Tancrède est d’ailleurs une bouffée d'air frais dans le désert : il observe les peuples et tente de comprendre la complexité des liens qui les unissent ou des éléments qui les opposent. Le personnage n’est pas là pour pourfendre, mais pour vivre sa foi, et découvre les langues, des coutumes, des relations, en somme, la complexité de la vie.
Le récit de la Croisade est dépeint avec réalisme aussi bien politique et militaire, faisant partager au lecteur la terreur dans les batailles et l’horreur dans les sièges prolongés. Ugo Bellagamba sait faire partager le goût métallique du sang, instillant en nous le trouble que ressent son personnage.
Fort heureusement, il n’est pas question que de combats sanglants, d’utilisation de la religion comme prétexte pour faire de la politique ou assouvir sa soif de richesse. Le plus intéressant reste encore la métamorphose intérieure de Tancrède et du monde à travers ses yeux, ainsi que la résurrection d’un amour des sciences.
L’écriture est justement équilibrée entre fluidité et sophistication, avec quelques beaux effets d’annonce et d’enchaînement du récit, principalement autour d’un certain plat de viande…
Ce roman est avant tout une forme de science-fiction : on part du réel pour entrer dans l’imaginaire, comme si le passage en Orient avec les croisés nous faisait entrer dans un monde parallèle. Le décalage se fait à tout petits pas, à peine perceptibles au départ, pour devenir flagrant à la fin du roman. Souvent, les romans nous plonge directement dans l’uchronie, or dans ‘‘Tancrède’’, on y entre lentement, avec une succession de légères déviations du court de l’histoire. Le procédé est très original et le résultat est intéressant : on entre dans un récit de science-fiction sans même s’en rendre compte.
‘‘Tancrède : une uchronie’’ est un petit roman prenant, dynamique, éclairant, passionnant. Je n’en ai fait qu’une bouchée et j’en conseille la lecture.
Je suis casse-pied, mais cela ne vous empêchera pas de lire ce livre
L'enveloppe du roman historique peut induire certaines attentes de la part du lecteur : justesse, précision historique, soin des détails, et toute l'érudition que Monsieur Bellagamba dit clairement ne pas avoir voulu respecter à la lettre. « Géopolitique » et « œcuménisme » m'ont cependant paru trop modernes dans le texte. Mais j'ai l’esprit particulièrement buté, parfois.
Ensuite, soit j’en perd mon latin et ma grammaire latine à totalement fichu le camps, soit il y a une énorme faute de typographie, a vous vriller la rétine, p11 : « Non nobis, domine, non nobis sed nomini tuo da gloriam. Amen. » Instinctivement, j’aurai mis « ad gloriam », et dans ce cas, ça aurait du sens, parce que je ne vois pas ce qu’un impératif viendrait faire ici. Du détail ? On s’en fiche ? Sans doute… Pas moi.
Mon avis : partie 2, pour ceux qui l'ont déjà lu. Les autres, s’abstenir, ça vous gâcherait tout
Le récit de la bataille de Jérusalem est le véritable pivot du roman, l'instant où se fait la bascule entre l'Occident chrétien et l'Orient musulman. La construction du roman est impeccable, équilibrée.
J’ai éprouvé une certaine gêne sur la fin du roman, parce que la transformation est au final si radicale, si extrême, que le côté plausible paraît un peu faible. On passe certes de l’autre côté du miroir, mais je trouve dommage que ce soit pour y commettre les mêmes erreurs sur le thème du fanatisme. Tancrède est « gratiné », en tant que Chrétien, et tout autant par la suite. Nous avons même une préfiguration de la sentence prêtée à Arnaud Amaury lors de la destruction de Béziers : « tuez les tous, Dieu reconnaîtra les siens ». La déviation légère de l'histoire au cours de la première partie devient flagrante après la bataille de Jérusalem.
C’est avec cette deuxième partie que l’on plonge dans l’aspect subtil de science-fiction de ‘‘Tancrède’’, avec l’exploitation du savoir antique, une mise en pratique technique, ce qui est assez jubilatoire et pourfend aussi quelques idées reçues. La science-fiction historique est aussi plus prégnante dans cette partie, où les décalages avec ce que l’on connaît des évènements de cette époque sont bien plus marqués. Le roman nous laisse imaginer un présent
Si les deux héros, Tancrède et Gaston, tente d’allier paix politique et envolée du savoir, les buts effectifs auxquels tendent leurs actions me gênent : Tancrède veut une conquête de l’Occident chrétien et Gaston élabore des machines sophistiquées pour exterminer son prochain… Une religion, qu'elle vénère Dieu, Allah ou la Science me paraît dangereuse, mais c'est tout personnel.
L'arrivée de « la fille » au pied des pyramides, cependant, a commencé à modérer mon enthousiasme. Le personnage me semble d’ailleurs sous-exploité, sentimentalement parlant, ce qui aurait pu donner une dimension un peu plus humaine au héros, qui reste un ange exterminateur. Tancrède n’est pas un joli cœur et l'idylle n'a pas sa place dans sa vie. Le « retournement sentimental » final est évident sur le moment mais a une saveur assez étrange.
En se construisant, Tancrède construit aussi le rêve, grandeur nature, d’un monde de paix. Un instant, j'ai vu l'idéal de Tancrède comme ce que pourrait / devrait être le Moyen Orient actuel, certains conflits mis en scène ayant des résonances profondément contemporaines. Les ambitions géopolitiques des musulmans en Méditerranéen semblent assez inquiétantes : on est très loin de la fraternité entre les peuples. Quitte à faire de l'uchronie, créer un monde de tolérance, ç'eu été pas mal. Contrairement à d'autres lecteurs, j'ai trouvé que l'acceptation de la foi de l'autre, et non la conversion, était la grande absente du récit. C’est un des chemins possibles, mais pas celui pris par Tancrède. C’est cependant un coup de pied intéressant au derrière de l’angélisme et du politiquement correct.
Le chapitre avec Alexis Comnène est un pur moment de jouissance dramatique et la fin du roman nous laisse une image un peu plus humaine de Tancrède, gommant ce fameux côté « ange exterminateur », Tancrède n’est alors plus uniquement le jouet de forces qui le dépasse mais qu’il va finalement réussir à équilibrer.
Tancrède : une uchronie est réellement un ouvrage de science-fiction, le titre comprend le mot « Uchronie », qu'il ne faut pas prendre à la légère. Même les amateurs d’histoire pourront y trouver leur compte, à condition d’accepter ce jeu de lecture.
