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Qu’est-ce qu'une personne de CHAUVIER Stéphane

Éditions Vrin (2003), Chemins philosophiques

ISBN : 978-2711616244 ; 128 pages

4e de couv :

Qu'est-ce qu'une personne ? Une personne est-elle une substance ou une conscience ? Peut-on devenir une autre personne ou change-t-on seulement de personnalité ? N'y a-t-il de personnes qu'humaines et tout être humain est-il une personne ? Que devons-nous aux personnes et n'avons-nous de devoirs qu'à l'égard des personnes.

Stéphane Chauvier est professeur de philosophie à l'Université de Caen.

Mon avis :

Pourquoi j'ai lu ce livre ? Il m'a été conseillé par un ami qui avait lui même demandé conseil à son professeur d'éthique (je crois), afin de m'orienter dans des tentatives de définition de l'humanité, de la personne et la place potentielle de zombies dans tout ça. Le cas des zombies est effectivement pris en exemple. Une fois.

Je crois que cela tombe sous le sens, mais je préfère préciser : ce petit ouvrage n'est pas d'un abord très facile, contrairement au précédent. C'est un discours philosophique, pas du Anna Gavalda. Il faut prendre son temps, parfois un dictionnaire, mais c'est bon pour les neurones.

Si à idées complexes, syntaxe parfois complexe, il faut rendre hommage à Monsieur Chauvier en matière de pédagogie : le vocabulaire est expliqué et explicité (gloire ! Gloire !) ; la présentation des idées est limpide ; les exemples explicites, nets et permettent de bien intégrer la démonstration ; quelques récapitulations permettent de s'assurer d'avoir compris correctement l'ensemble. C'est merveilleusement didactique.

Je reprends le plan en ajoutant mes très modestes commentaires :

1.La personne et son hypostase. Le concept d'hypostase est repris de Boèce (ne prenez pas de dictionnaire tout de suite, c'est fort bien expliqué : une hypostase est un étant individuel qui est d'une certaine nature ou essence et qui comporte certains « accidents » (qui participent a son individualisation)). Une personne peut se définir comme une hypostase de nature rationnelle, ayant conscience de soi, quelque soit l'hypostase, capable d'intention et d'action, et de les exprimer.

2.Le point de vue de la première personne. La personne est une hypostase qui pense égologiquement. Elle se définit par la pensée qu'elle a d'elle même. J'ai trouvé cette partie un peu plus difficile que le reste, et n'ai pas immédiatement compris le raisonnement visant à démontrer qu'une personne qui pense être Napoléon n'est certes pas Napoléon, mais que sa pensée comme quoi elle est Napoléon est constitutive de sa personne. Est-ce à dire que les psychoses sont constitutives de certaines personnalités ? Donc, si on « soigne » la psychose, la personnalité n'est-elle pas démembrée ?

3.Peut-on devenir une autre personne. Pour faire simple, une personne s'inscrit dans le temps et a une capacité d'évolution, mais l'on peut tout à fait changer de personnalité tout en restant la même personne (c'est un résumé très grossier). Une identité peut cependant se briser ou se diviser (dans certains cas de schizophrénie, par exemple).

4.Seuls les êtres humains sont-ils des personnes ? Selon la définition qui en est donnée, il est tout à fait possible qu'il puisse exister d'autres personnes, des exo-personnes dans le cas d'extraterrestres, des proto-personnes dans le cas des grands singes, par exemple.

5.Tout être humain est-il une personne ? Bernard Martino vous avait convaincu que le bébé est une personne ? Stéphane Chauvier vous prouve philosophiquement que non. Au cours d'une démonstration difficile, l'auteur démontre que s'ils ne sont pas des personnes (pas de pensées égologiques) les foetus et bébés n'en sont pas moins des personnes en devenir et que c'est le point de vue d'autres personnes qui peut leur donner un statut particulier (ou pas). J'ai trouvé la démonstration laborieuse mais serait bien incapable d'en faire une meilleure. J'aurais préféré un travail sur l'autre exemple donné en introduction au chapitre : celle de la personne dans un état végétatif n'ayant plus toutes ses facultés mentales suite à une dégradation du cerveau. La définition de la personne peut en effet aider à répondre à ces questions éthiques et morales : avortement, euthanasie ou meurtre ?

6.Conclusion : ce que les personnes nous imposent. Cette partie comporte une idée qui m'a parue très intéressante, celle de la protection (par les personne) de la vulnérabilité des êtres sensibles. Moralement, c'est aussi une façon de montrer que ce n'est pas parce que nous n'avons pas toujours affaire à des personnes que nous avons tous pouvoir sur eux.

A cette brillante et passionnante démonstration suivent des textes de John Locke, extrait de Essai sur l'entendement humain et de Henri Sidgwick, The Methods of Ethics, suivis eux-mêmes de leurs commentaires, reprenant les idées exposées précédemment.

Je trouverai sans doute ça dans d'autres ouvrages, mais la prolongation en terme d'applications morales et juridiques me semble un point intéressant à développer.

Application pratique avec quelques questions de science-fiction :

Dans Stargate Univers, grâce aux pierres de communication, l'esprit de membres de l'équipage du Destiny (vaisseau en pilote automatique dans les confins de l'univers) peut se retrouver dans le corps de personnes se trouvant sur Terre. Les esprits échangent leurs corps, en sommes. Nous sommes donc effectivement en présence d'hypostase ayant une pensée égologique, capable de se définir, sauf que l'hypostase n'est pas celle de l'esprit d'origine. Et bien je ne serais pas d'accord pour dire qu'il s'agit de la même personne, la pensée faisant la personne. Certains personnages le disent eux mêmes : ils ont parfois du mal à s'habituer à ce corps d'emprunt qui ne digère pas de la même façon. Les interactions entre corps et « mental », à grand coup d'hormones, qui sont pourtant aussi constitutives de notre comportement, doivent forcément être différentes dans le corps d'un autre. Stéphane Chauvier précise dans un de ses chapitres que c'est CETTE hypostase avec CETTE capacité à la pensée égologique qui fait une personne, j'espère donc modestement qu'il serait d'accord avec moi.

Dans La vieille anglaise et le continent, l'excellente novella de Jeanne A. Debat, c'est l'esprit de la vieille dame qui se retrouve « transfusé » dans le corps d'un cétacé. Ce point mérite relecture, mais il me semble que la conscience de l'humaine se dilue dans celle du cétacé (prééminence du corps ?).

Dans 2001 l'odyssée de l'espace, HAL, le super-ordinateur, me semble avoir tous les attributs d'une personne. Éteindre HAL, est-ce un meurtre ?