01 mar. 2011
Giono Jean - Colline

Colline de Jean GIONO
Le livre de poche (1992)
ISBN : 978-2253002895 ; 159 pages
4e de couv :
Un débris de hameau où quatre maisons fleuries d'orchis émergent des blés drus et hauts. Ce sont les Bastides Blanches, à mi-chemin entre la plaine et le grand désert lavandier, à l'ombre des monts de Lure. C'est là que vivent douze personnes, deux ménages, plus Gagou l'innocent. Janet est le plus vieux des Bastides. Ayant longtemps regardé et écouté la nature, il a appris beaucoup de choses et connaît sans doute des secrets. Maintenant, paralysé et couché près de l'âtre, il parle sans arrêt, « ça coule comme un ruisseau », et ce qu'il dit finit par faire peur aux gens des Bastides. Puis la fontaine tarit, une petite fille tombe malade, un incendie éclate. C'en est trop ! Le responsable doit être ce vieux sorcier de Janet. Il faut le tuer ! Dans Colline, premier roman de la trilogie de Pan (Un de Baumugnes, Regain), Jean Giono, un de nos plus grands conteurs, exalte dans une langue riche et puissante les liens profonds qui lient les paysans à la nature.
Mon avis :
Sur le plan de l’« intrigue », la quatrième de couverture vous a déjà tout raconté, ce qui pourrait être éditorialement maladroit. Ce n’est cependant pas cela qui est intéressant dans Colline, mini-roman on ne peut plus chronologique et linéaire. L’important est de lire comment des hommes et des femmes se désembourbent de ce qui leur apparaît comme une colère divine, celle de la colline ou celle de Janet par son intermédiaire.
Janet est une figure de sorcier qui a apprit le langage de la colline. Il sait l’écouter, il sait aussi lui parler. Alors qu'il est mourant, ses souvenirs remontent à la surface pour s’écouler enfin hors de lui et il se met aussi à raconter le manque de respect des hommes pour la nature. La colline est vivante ; elle bouge, elle parle, à condition de savoir l’écouter. Janet apparaît aussi comme un sorcier maléfique, l’homme dont le chat de malheur annonce la catastrophe, celui qui a apprit à blesser la colline et lui ordonner de venir se venger sur les vivants.
On tombe très rapidement dans le merveilleux, alors que tout pourrait être rationnel et logique. C’est le ressenti des hommes qui comptent alors : Jaume sent lui aussi la présence de la colline, il ressent le pouvoir de Janet. Chaque chose devient magique, chaque évènement est la manifestation d’une colère divine que Janet attire sur les habitants des Bastides Blanches. C’est peut-être la colère de la colline qui maintient Janet en vie, et lorsque les hommes ont suffisamment payé, cette dernière s’apaise et Janet peut enfin partir ? Ou à l’inverse, c’est Janet qui provoque cette colère, et lorsqu’il n’a plus assez de vie en lui et qu’il meurt enfin, la colline perd de sa rudesse et redevient favorable à la vie des hommes ? Ou est-ce encore la mort de Gagou, dévoré par le feu, qui enfin contente la nature en colère ? A plusieurs reprises, Janet parle du « patron », celui que l’on ne nomme pas, mais qui est partout présent, un Pan mythologique qui parcours les collines, celui à qui le chien va rendre hommage quand le chasseur pense « qu’il chasse seul ». C’est l’aspect chamanique de la relations à la nature que j’ai trouvé intéressante, même si elle reste assez manichéenne, à travers un respect de la terre, des animaux, des herbes, du ciel. Nous sommes dans les prémices littéraires de la pensée écologique.
Pour toutes les explications mythologiques et la sur-interprétation scolaire, il suffit de se reporter à la longue introduction et au dossier qui suit le texte. Si les présences de Pan et l’idée de forces mystérieuses sont très clairement présentes dans le roman, la mythologie grecque apparaît comme digérée et n’est pas aussi présente ou transparente dans le texte que le rédacteur du dossier voudrait le faire croire. Ce qui est bien plus agréable, d’ailleurs.
Être un humain au milieu du grand tout universel, ce n’est être pas grand-chose. Que la terre remue et l’eau ne coule plus à la fontaine, mettant en péril la vie, menaçant le village d’abandon. Que la maladie s’abatte sur une petite fille, et la vie semble soudain terriblement fragile, nous réduisant à l’impuissance avec nos maigres remèdes. Qu’un monstre de feu dévore les collines, et nous ne sommes plus que des animaux qui nous ferons griller la chair. Et les uns sans les autres, nous sommes encore plus fragiles, à l’image d’Ulalie qui semble finalement condamnée à la solitude.
Pagnol présente une Provence qu’on a transformé en caricature, sous la plume de Giono coule la Provence qui vit, secrète, pleine de sueur et de travail, une terre assez ingrate que l’on doit implorer chaque jour pour en obtenir quelque chose et un ciel qui se mérite. Tout est très charnel, chez lui, avec ses hommes qui vibrent jusqu’au plus profond de leur « viande ».
Giono use d’un style visant à reproduire le parlé campagnard provençal, mais qui est travaillé dans sa simplicité et dans sa poésie crue. La vie y est décrite simplement, mais le merveilleux est partout.
