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Vers la sobriété heureuse de Pierre RABHI

Éditions Actes Sud (2010)

ISBN : 978-2-742-78967-2 ; 140 pages.

4e de couv :

« J’avais alors vingt ans, et la modernité m’est apparue comme une immense imposture. » - Pierre Rabbi -

Pierre Rabbi a en effet vingt ans à la fin des années cinquante, lorsqu'il décide de se soustraire, par un retour à la terre, à la civilisation hors sol qu'ont largement commencé à dessiner sous ses yeux ce que l'on nommera plus tard les Trente Glorieuses. Après avoir dans son enfance assisté en accéléré, dans le Sud algérien, au vertigineux basculement d'une pauvreté séculaire, mais laissant sa part à la vie, à une misère désespérante, il voit en France, aux champs comme à l'usine, l'homme s'aliéner au travail, à l'argent, invité à accepter une forme d'anéantissement personnel à seule fin que tourne la machine économique, point de dogme intangible. L'économie ? Ce n'est plus depuis longtemps qu'une pseudo-économie qui, au lieu de gérer et répartir les ressources communes à l'humanité en déployant une vision à long terme, s'est contentée, dans sa recherche de croissance illimitée, d'élever la prédation au rang de science. Le lien filial et viscéral avec la nature est rompu ; elle n'est plus qu'un gisement de ressources à exploiter - et à épuiser. Au fil des expériences de vie qui émaillent ce récit s'est imposée à Pierre Rabhi une évidence : seul le choix de la modération de nos besoins et désirs, le choix d'une sobriété libératrice et volontairement consentie, permettra de rompre avec cet ordre anthropophage appelé "mondialisation". Ainsi pourrons-nous remettre l'humain et la nature au cœur de nos préoccupations, et redonner, enfin, au monde légèreté et saveur.

Agriculteur, expert en agroécologie, écrivain et penseur français d'origine algérienne, Pierre Rabbi est l'un des pionniers de l'agriculture biologique et l'inventeur du concept des Oasis en tous lieux. Aux éditions Actes Sud, il a déjà fait paraître, en 2008, Manifeste pour la Terre et l'Humanisme.

L’indispensable table des matières :

  • Avant propos
  • Les semences de la rébellion
         - Le chant du forgeron 
         - La désillusion
         - Le déclin du monde paysan
  • La modernité, une imposture ?
         - Le progrès : entre mythe et réalité
         - La subordination au lucre 
         - Le bouleversement des repères universels 
  • La sobriété, une sagesse ancestrale
         - Un village africain 
         - Nous sommes en 1985
         - Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme
         - Le lien avec le caractère sacré de la vie 
  • Vers la sobriété heureuse
         - La pauvreté en tant que valeur de bien-être 
         - L’autolimitation volontaire 
         - Un changement humain 
         - Pour une indignation constructive 
         - Des songes heureux pour ensemencer les siècles

Mon avis :

Me voici dans l’embarras : tout en étant dans le principe d’accord avec les idées contenues dans cet essai, je ne peux pas être dithyrambique, ni même en conseiller la lecture. Je l’ai même trouvé assez décevant. Et ce n’est jamais agréable d’écrire ça, surtout pour un ouvrage qu’on est vraiment « allé cherché ».

Genèse. – Je discutais un jour avec mon ami C. qui s’insurge constamment contre l’idée de propriété immobilière qui selon lui est une immense arnaque (pour tout un tas de raison qui ne sont pas dans le sujet). Je lui rétorquais que pour un appartement, c’était éventuellement le cas, mais pas forcément pour une maison (avec un potager bio, c’est mon rêve). Et le voilà qui me répond que l’entretien de tout ce bazar serait un autre asservissement. Je lui dis alors que cela me plairait, à moi, et que c’est une question de choix : on peut choisir de faire des concessions au confort pour consommer moins, polluer moins, réduire son impact sur l’environnement. Ce sur quoi il était d'accord. Et voilà bien le sujet sur lequel nous sommes partis : faire ce choix de consommer moins, de ne pas jouer les gloutons sur la terre, de vivre plus en harmonie avec notre environnement. J’ai donc cherché de la littérature sur le sujet, et j’ai alors découvert Pierre Rabhi (je n’avais aucun souvenir de sa tentative de candidature à la présidentielle de 2002).

Je tiens à préciser que je n’ai pas regardé les vidéos de Pierre Rabhi sur YouTube.

Contre le consumérisme sauvage. – Telle est la grande idée de ce petit ouvrage, à laquelle il m'est idéologiquement difficile de ne pas souscrire, puisque j'essaye, modestement, de m'engager dans cette voie. On peut résister aux sirènes de la publicité en se recentrant sur l'utilité des objets que l'on achète et en n'ayant pas comme seul moyen de se sentir vivant le fait de dégainer sa carte bancaire.

L’ouvrage ne montre rien du tout, quand on y réfléchit bien. Il nous parle certes d'expériences vécues de non-consommation subie, dans un premier temps, puis choisie, bien vécue, intégrée comme un choix de vie et comme un choix philosophique. Je ne demandais pas un guide pratique de la non consommation, quoique cela aurait été utile, mais l'auteur parle essentiellement dans son ouvrage de la vertu de la vie simple des peuples « primitifs », tendance « le bonheur, c’est une noix de coco et le poisson que tu viens de pêcher avec ta lance ».

Pierre Rabhi semble nous proposer un retour à un néolithique, aller, soyons généreux, à un âge du fer « heureux », si tant est qu'il ait existé. Parce que « c’était mieux avant », même si l’auteur se défend, après l’avoir fait pendant 60 pages, de prôner un retour aux heureux temps anciens. Je repense à mon ami C. qui n’a aucune affinité avec le monde agricole, et qui vivrait la maison avec jardin comme un asservissement à la taille des arbres et la tonte de la pelouse. Faire l’agriculteur, ce n’est pas sa tasse de thé. Mais c’est tout ce qui lui sera proposé dans cet ouvrage : Demain, tous agriculteurs bio ! Ce destin me conviendrait (à condition d'avoir l'ADSL), mais il ne pourrait convenir à tous.

Pierre Rabhi critique l’addiction à la technologie, ce en quoi je le rejoint : la surenchère permanente peut nous faire perdre le sens des réalités et la vraie saveur des relations humaines. Je crains cependant qu’un homme ait un jour été complètement accroc à son biface, qu’il dormait avec et lui disait des mots doux.

Pourquoi la technologie existe-t-elle ? Parce que l’homme n’est pas physiquement adapté à l’environnement : il n’est pas très costaud, il ne court pas vite, il n’a pas de pelage pour lui tenir chaud, il est fragile, et il se les gèle. Mais il a un gros cerveau et un pouce opposable, alors il essaye de trouver un moyen de survivre dans ces contrées hostiles. Le problème est qu’il a cru qu’il pouvait adapter l’environnement à lui, ce qui n'est vraiment pas très sage.

Je n'ai personnellement pas envie de retourner à l'âge du fer (et même, soyons super sympa, à la période de La Tène). Je n'ai pas envie de vivre dans la crainte du lendemain, la peur de manquer, la peur de la faim, d'une attaque ou d'une invasion. La technologie doit nous aider à mieux vivre, pas à être son esclave (on s'adapte à Windows, mais Windows ne s'adaptera jamais à vous, malgré ce que peut en dire la pub). Ce discours du « C'était mieux avant » dessert vraiment le propos, je trouve, en délayant une nostalgie anti-constructive. Évidemment, le temps souple d'avant la mécanisation[1] pouvait laisser la place à l'improvisation, à l'imprévu et à la créativité. Mais qui pourrait encore oser dire que nous vivrions mieux sans un peu de technologie, sans eau courante, sans eau chaude, sans électricité, avec une mortalité infantile élevée, avec une espérance de vie de 40 ans, sans instruction, sans soins médicaux. On serait tellement mieux si on avait jamais inventé le feu, peut-être ?

Il me semble qu'il ne faut pas revenir en arrière, il faut se servir de la technologie pour mieux vivre en respectant l'environnement et en limitant l'impact des activités humaines sur les milieux naturels, mais de ça, il n'est nul question dans cet ouvrage.

J’éprouve aussi un certain agacement dès que je lis l’expression « terre nourricière ». La terre ne nourrit rien du tout : cultiver des légumes, c’est difficile ; il faut apprendre les règles de la nature et les respecter ; il faut connaître les plantes et tout faire pour qu’elles se sentent bien (pour faire de beaux légumes, évidemment, je ne me nourris pas de la beauté de la feuille du navet). C’est beaucoup de travail et de sueur (de larmes ?). La terre est, et c’est tout. Elle n’est pas « nourricière », « mère » ou encore « sympa ». Il faut arrêter l’angélisme New Age. Allez dire « notre Mère la Terre » après un tremblement de terre. L’anthropomorphisme réalisé sur la terre m’exaspère. On peut l’aimer, on peut la trouver belle, on doit bien évidemment la respecter, avoir une profonde reconnaissance pour ce que la vie nous accorde, et si l'on sait comment la soigner, on pourra retirer des produits du sol, mais ça ne se fait pas tout seul. Je suis largement d'accord pour dire qu'il faut respecter la nature et lui être reconnaissant, mais penser que parce qu'on est gentil, la nature va l'être avec nous, c'est ce bercer de dangereuses illusions.

Il m’a semblé aussi déceler un sexisme latent, bien que Pierre Rabhi tienne un discours allant dans le sens de l’égalité des sexes. C’est dire si le conditionnement social est fort et qu’il faut vraiment faire un immense travail pour se débarrasser de tout réflexe sexiste. Je suis moi aussi victime de ces réflexes sexistes, parfois, donc je ne jetterai pas la pierre. On peut cependant lire pages 101-102 toute la profondeur du paradoxe. « Jusqu’à preuve du contraire – exception faite de Marie Curie –, aucun des domaines d’innovation sur lesquels se fonde le paradigme de la modernité technico-scientifique n’a été historiquement marqué par l’apport du féminin. Pas le moindre piston, carburateur, émetteur d’ondes électromagnétiques[2] , etc., qui soit issu du féminin. Cette réalité, loin d’être anodine, met en évidence les caractéristiques d’un masculin voué au culte outrancier de la puissance, qui nous vaut un monde aussi violent, et que le féminin protecteur de la vie aurait surement modéré. » Les hommes ne viennent pas de Mars et les femmes ne viennent pas de Vénus. Si les femmes n’ont pas donné naissance à de grandes inventions dans la même proportion que les hommes, c’est peut-être en raison du peu d’attention que l’on accordait à leur éducation, en dehors de la couture, de la cuisine, du soin des enfants et l’économie domestique. Si on ne laisse pas la parole à quelqu’un ni les moyens se s’exprimer, qu’on ne s’étonne pas qu’il ne dise rien. Les humains ont inventé la bombe atomique, mais aussi la pénicilline. Il ne faut pas forcément jeter le bébé avec l'eau du bain.

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Il existe quelques saintes exceptions, et non des moindre, telle que Marie Curie ou Ada Lovelace. Je suis totalement pour l’égalité des droits entre hommes et femmes, mais pas à coup de n’importe quels arguments. C'est ce genre de discours qui décrédibilise tout le travail des féministes, donc, cela m'énerve.

Ce que j’aurai voulu lire aurait peut être été de l’ordre du « connais-toi toi-même », ce qu’une bonne diète médiatique peu aider à faire[3]. Loin des sollicitations et de l’agitation télévisuel, essentiellement, il est possible de s’interroger sur ses propres besoins, et non sur les envies fabriquées par la publicité.

Je suis complètement d'accord sur le fait que l'on ne devrait acquérir que ce dont on a besoin, que chercher à produire toujours plus est un non sens, parce que les ressources en elles-mêmes sont limitées. Il faut de même laisser aux ressources renouvelable le temps... de se renouveler. Mais produire un peu plus à aussi un autre but : celui de créer des échanges pour acquérir ce que l'on n'est pas capable de produire soi-même.

En prônant le retour à la nature et au jardinage bio, Pierre Rabhi évacue effectivement totalement un autre fait : pour faire ses petites conserves, pour cultiver la terre, pour s'assurer un minimum de confort, il faut des casseroles, des outils, des bocaux, ce genre de petites choses. Il faut toujours produire ces petites choses[4], donc, il faut toujours une industrie, des mines et des usines, et il faut toujours des échanges économiques qui induisent que pour acheter des produits manufacturés, il faut produire des surplus alimentaires.

Dans cet avenir de "Cosette aux champs", je me demande ce que deviendra la production artistique. Si on ne peut répéter une pièce de théâtre qu'après l'usine ou les travaux des champs, la qualité de la création théâtrale va sacrément chuter. Après une dure journée de labeur, si on en a encore le temps et l'énergie, on pourra peut-être s'occuper un peu de son épanouissement personnel. Peut-être.

L’ouvrage rempli de référence à la vie de son auteur, dans un style agréable, simple et doux, ce qui en fait un ouvrage vivant et accessible à tous. C'est intéressant, mais il dit des choses intéressantes de travers, je trouve. En tout cas, c'est un petit ouvrage qui donne beaucoup à réfléchir, malgré ses maladresses. C'est assez stimulant pour les neurones.

Notes

[1] Voir l'article de Jean-Claude FARCY, Le temps libre au village (1830 – 1930), dans L’avènement des loisirs, 1850 – 1960

[2] Dans le contexte, ce sont des éléments négatifs. L’auteur cite ici des outils de pollution.

[3] ce qui est bien montré dans l'ouvrage

[4] parce que moi, je ne suis pas souffleur de verre...