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Discours de la servitude volontaire de Étienne de LA BOETIE
Traduit et présenté par Séverine Auffret

Mille et une nuits – La petite collection (1997)

ISBN : 978- 2910233945 1 ; 55 pages

4e de couv :

Publié en 1576, le Discours de la servitude volontaire est l'œuvre d'un jeune auteur de dix-huit-ans. Ce texte (ô combien actuel !) analyse les rapports maître-esclave qui régissent le monde et reposent sur la peur, la complaisance, la flagornerie et l'humiliation de soi-même. Leçon politique mais aussi leçon éthique et morale, La Boétie nous invite à la révolte contre toute oppression, toute exploitation, toute corruption, bref contre l'armature même du pouvoir.

Mon avis :

Tout le monde connaît La Boétie, même si tout le monde ne le sait pas. Étienne de La Boétie était l'ami de Montaigne « parce que c'était lui, parce que c'était moi. »
Ce n'est donc pas un auteur contemporain, mais il est effectivement éminemment moderne. Je tiens à remercier Séverine Auffret qui a traduit le texte en français moderne, afin de nous en livrer sans peine toute la substantifique moelle.

Étienne de la Boétie propose une critique de la servitude à travers les commentaires de l’histoire grecque et romaine principalement. Pour le lecteur actuel, il en ressorts un discours plein de fougue et de rébellion, avec un cachet suranné plein de charme[1].

La thèse est très simple : les peuples se soumettent eux-mêmes à des tyrans qui les oppressent par habitude et/ou par peur.
La critique des mécanismes du pouvoir (et de certains ressors psychologiques ?) sont dignes de Machiavel, fin, bien pensés, et toujours d'actualité.

Je me fais plaisir en livrant quelques citations :

Page 21-22 :

Il y a trois sortes de tyrans. Les uns règnent par l'élection du peuple, les autres par la force des armes, les derniers par succession de race. Ceux qui ont acquis le pouvoir par le droit de la guerre s'y comportent – on le sait et le dit fort justement – comme en pays conquis. Ceux qui naissent rois, en général, ne sont guère meilleurs. Nés et nourris au sein de la tyrannie, ils sucent avec le lait le naturel du tyran et ils regardent les peuples qui leur sont soumis comme leurs serfs héréditaires. Selon leur penchant dominant – avares ou prodigues –, ils usent du royaume comme de leur héritage. Quant à celui qui tient son pouvoir du peuple, il semble qu'il devrait être plus supportable ; il le serait, je crois, si dès qu'il se voit élevé au-dessus de tous les autres, flatté par je ne sais quoi qu'on appelle grandeur, il ne décidait de n'en plus bouger. Il considère presque toujours la puissance que le peuple lui a légué comme devant être transmise à ses enfants. Or dès que ceux-ci ont adopté cette opinion, il est étrange de voir combien ils surpassent en toutes sortes de vices, et même en cruautés, tous les autres tyrans. Ils ne trouvent pas meilleur moyen pour assurer leur nouvelle tyrannie que de renforcer la servitude et d'écarter si bien les idées de liberté de l'esprit de leurs sujets que, pour récent qu'en soit le souvenir, il s'efface bientôt de leur mémoire. Pour dire vrai, je vois bien entre ces tyrans quelques différences, mais de choix, je n'en vois pas : car s'ils arrivent au trône par les moyens divers, leur manière de régner est toujours à peu près la même. Ceux qui sont élus par le peuple le traitent comme un taureau à dompter, les conquérants comme une proie, les successeurs comme un troupeau d'esclaves qui leur appartient par nature.

Sur l'abêtissement des peuples à qui on offre du pain et des jeux, page 32 :

Ainsi, les peuples abrutis, trouvant beaux tous ces passe-temps, amusés d'un vain plaisir qui les éblouissait, s'habituaient à servir aussi niaisement mais plus mal que les petits enfants n'apprennent à lire avec des images brillantes.

Si quelques moments sont évidemment très savoureux et restent extrêmement actuels, je déplore très sincèrement que la critique s’arrête là et que La Boétie ait loué les rois de France, lui qui a su montrer la mécanique de manipulation des tyrans.
On lit tout de même, page 36-37 :

Car nous avons eu quelques rois si bons à la paix, si vaillant à la guerre que, bien qu'ils fussent nés rois, il semble que la nature ne les ait pas faits comme les autres et que le dieu tout-puissant les ait choisi avant leur naissance pour leur confier le gouvernement et la garde de ce royaume.

C'est peut-être du second degré ? Je suis incapable de le voir. Je comprendrais cependant que La Boétie n'ait pas eut envie de se retrouver emprisonné ou mis à l'index par la Sorbonne, mais pour un texte qui est si courageux dans sa critique, je trouve dommage (mais comprends les raisons) que celle-ci explose en plein vol.

La Boétie met aussi bien en valeur la dévotion idiote que nous pouvons avoir pour les gouvernants, un respect, une attention particulière qui se transforme en soumission.

Une autre chose regrettable est qu’il ait sous estimé la puissance de la force armée ou d’une administration sur les individus. La violence armée d'une garde prétorienne a fait des ravages dans l'Antiquité, et peut encore en faire au Proche-Orient par exemple (au hasard) ; la puissance destructrice d'une machinerie administrative peut encore broyer des individus, des groupes, des catégories de citoyens, comme des justiciables ou des chômeurs.

Bref, une saine lecture qui fait réfléchir.

Notes

[1] il est préférable d'avoir de bonnes notions en histoire antique pour lire l'ouvrage, bien que cela ne soit pas indispensable, mais cela risque de rendre la lecture un peu ennuyeuse pour certains