
Sept jours pour une éternité… de Marc LEVY
Éditions Pocket (2004)
ISBN : 978-2-26613-604-4 ; 310 pages.
4e de couv :
Pour mettre un terme à leur éternelle rivalité, Dieu et Lucifer se sont lancé un ultime défi... Ils envoient en mission leurs deux meilleurs agents... Lucas et Zofia auront sept jours sur terre pour faire triompher leur camp, décidant ainsi qui du Bien ou du Mal gouvernera les hommes... En organisant ce pari absurde, Dieu et Lucifer avaient tout prévu, sauf une chose... Que l'ange et le démon se rencontreraient... Avec ce troisième roman, l'auteur de Où es-tu ? et de Et si c'était vrai... nous fait croire de nouveau à l'incroyable, et nous entraîne dans un univers plein d'humour, de tendresse et de rebondissements.
Mon avis :
Pour le défi de littérature lancé par mon ami C. le but était de lire un Levy, un Musso et un Houellebecq. Voilà donc qui est déjà « torché » pour le Levy. Temps de lecture : un gros après-midi ; comptez en moyenne une ou deux journées de plage.
Il est un peu masochiste de lire un livre qui, on le sait rien qu’à la couverture, ne va pas nous plaire. J’ai au moins le mérite à présent de savoir pourquoi je ne lirais plus jamais de roman de Marc Lévy, mais cela me permet aussi de savoir pourquoi les gens aiment Marc Levy, dont tous les livres sont des best-sellers.
Présentons l’intrigue : de la romance au milieu de la lutte acharnée du Bien contre le Mal, dans une société tourmentée…
De la romance…
« Deux êtres que tout oppose vont unir leurs destins sous les auspices de l’amour. »
Ce serait « le prince et la bergère » se serait pareil. On sait, dès la quatrième de couverture, ce qu’il va se passer : ils se rencontrent, ils sont amoureux et l’histoire de compétition entre le Diable et Dieu va tourner en eau de boudin. C’est cousu de fil blanc. D’accord, mais alors, je veux de la romance, de la vraie, avec dilemme cornélien, tirades raciniennes et tout le bazar. La totale !
Sauf que la sauce ne prends pas : le personnage masculin est infect et sans aucun charme, il n’y a aucune alchimie amoureuse, il n’y a pas de magie hormonale, l’amour est tout simplement plaqué sur deux individus à peine esquissés. On ne croit pas du tout à cette histoire tirée par les cheveux, ou alors on veut bien faire semblant, mais sans aucune conviction, et c’est bien parce qu’on est à la plage et qu’on ne va pas mettre du sable dans une librairie pour trouver un autre roman plus convainquant. (et puis là, on bronze…)
Attention « spoiler », voici LA scène de fesses qu’on attend dès le quatrième de couverture et qui arrive enfin page 299 de l’édition de poche : « Puis, Lucas prit Zophia dans ses bras et, dans la confidence de la nuit, il l’aima tendrement ». C’est un peu décevant, en terme de romance. On ne demande pas de faire dans le vulgaire ou l’érotisme à outrance, ce n’est pas non plus du roman à l’eau de rose (un passage torride toutes les 50 pages), mais ça me semble un peu léger. C’est certainement assez chaste et sensible pour le cœur de cible qui n’attend pas chez Lévy des envolées lyriques et sensuelles (il y a d’autres types de littérature pour cela).
…au milieu de la lutte du bien contre le mal…
La bataille des anges contre les démons est très à la mode depuis deux décennies, avec un nouveau souffle donné au New Age chrétien tant par la littérature que par le cinéma. Ce n’est pas du tout original, mais c’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes, et puis ne s’agit-il pas d’un thème immortel, indémodable, immuable ? (voir Star Wars et Le Seigneur des Anneaux)
…dans une société tourmentée.
Notre combat entre ange et démon s’engage, sans qu’on comprenne comment. Il s'agit du maintient du port de fret de San Fransisco ou de son démantèlement, pour le livrer aux très méchants promoteurs immobiliers. C’est du social manichéen, c’est touchant, c’est très à la mode aussi. Ils auraient pu déclencher des guerres, des émeutes, des catastrophes naturelles, que sais-je encore ? mais non, on va défendre les intérêts des familles des dockers. C’est mignon mais un peu mou du genou, surtout qu’on est tout de même à des années lumière d’un roman social selon Fajardie. Le combat entre le Bien et le Mal reste enfermé dans une routine médiocre, sans prendre des allures wagnériennes. Dommage.
Zophia est l’ange cliché ambulant, qui aide les sans-abri, les drogués, les vieilles dames, les handicapés, les enfants malades et sa chanson préférée est « What a wonderful world » (p 107). On infuse le personnage dans les poncifs pour en faire une femme parfaite et atteindre le degré zéro de l’originalité.
Lucas est le méchant vraiment méchant, un vilain dégoûtant qui essuie ses doigts gras sur les rideaux, qui est malappris, mal poli, méprisant, suffisant, le cliché de l’arrogant plein de fric, qui sème la panique et la zizanie sur son passage. Le démon typique, sans une once d’originalité à nouveau.
Je renchéris sur Monsieur Boulet, dont le super vilain s’appellerait Monsieur Pinchon, porterait des pulls roses autour du cou, aurait une coupe au bol et une moustache, et jouerait au golf. J’aimerai bien des anges un peu plus rock’n’roll aussi…
Un des éléments qui me fait penser que je ne suis vraiment pas « cœur de cible des romans de Marc Lévy » est que son ange est sexué. Le démon aussi, d’ailleurs, mais c’est plus accepté pour les démons, même s’ils sont tout de même sensés être des anges déchus… passons. Lévy fait de l’anthropomorphisme à tout crin et donne des passions trop humaines à ces créatures célestes.
L’amour de l’ange devrait être égale pour tous et tout. C’est ce qui est un peu bizarre chez les anges d’ailleurs : ils vous aiment autant qu’un arbre ou un cailloux, parce que tout est création de Dieu.
Le démon ne serait pas censé avoir de sexe, mais pousserait les humains à la débauche. (le démon du baiser du démon est convainquant… lui)
Le fait est que la lectrice de Lévy se fout de théologie ou d’exégèse, ce qui compte, c’est la romance. Sauf que si on réfléchit trois secondes, la romance ne peut que faire flop.
Je trouve surprenant de lire un roman français qui se passe aux États-Unis, comme si une telle histoire ne pouvait pas se passer ailleurs qu’Outre-Atlantique. En l’occurrence, il s’agit de San Fransisco (parce que Los Angeles, ç’eut été vraiment trop).
Je pense déceler une influence des Chroniques de San Fransisco d’Armistead Maupin dans certains personnages, dont bien évidemment Reine, et dans l’œuvre en général. C'est assez diffus et vague, dilué dans certains chapitres.
La construction du roman de Lévy est facile, réalisée autour de trois détails piochés dans les clichés urbains ou sur Wikipédia (ville étagée, tramway, Golden Gate). Le fait est que l’intrigue « sociale » qui est la seule à ancrer le roman dans une réalité, pourrait se dérouler dans n’importe quelle ville portuaire comprenant des docks. La source (au vu des remerciements) est plus que probablement marseillaise, mais je me suis plu à imaginer que la romance se déroulait à Dunkerque. Sauf que Dunkerque, ça ne fait pas vraiment rêver comme destination exotique (toutes mes excuses aux dunkerquois, mais bon, Cannes ou Paris, c’est plus Glamour).
Le pire est pourtant très rapidement atteint avec l’introduction de la CIA, pour en faire « centrale d’intelligence des anges ». L’annonce du développement du sigle est censée provoquer une déferlante émotionnelle chez le lecteur (« Aaaaah ! Ça y est ! On va nous parler des anges ! » oui, parce que les démons, c’est forcément les vilains, donc, on s’en fiche un peu). Personnellement, émotionnellement parlant, cela m’a plutôt inspiré de la pitié.
De manière globale, l’écriture est simple, voir simpliste. Pas de mot trop compliqué, pas de grammaire trop alambiquée, on peut très facilement lire en diagonale. C’est aussi le néant absolu de la description. Imaginez la ville et les héros comme vous voulez, pas le moindre détail du roman ne viendra contredire votre imagination.
L’espace d’un instant, j’ai eu un frisson : Marc Lévy semble avoir une très faible considération du niveau de culture de ses lecteurs, pour préciser en note de bas de page que la « Grosse Pomme » est un surnom pour la ville de New York (il en parle deux lignes plus haut, donc c’est aussi un affront pour l’intelligence et l’esprit de déduction du lecteur). Il me fait cependant mentir quelques pages plus loin avec un « Semblable à la quadrature du cercle, l’existence de Jules se réduisait à une équation d’insolubles iniquités. » (p 91) et avec un « amblyope » (p 101) cherché dans le dictionnaire (d’ailleurs, la présence du terme n’était ni utile ni justifiée).
Je sentais venir la blague de mauvais goût, sans trop y croire. Monsieur (ou Dieu) est un aficionado des lancements de fusées. Il se plaint aussi du fait que tout le monde, dans sa boutique, a un prénom, sauf lui. Il décide donc, en lien avec sa passion, de se faire prénommé Houston. Donc, vous ne couperez pas à un navrant « Houston, nous avons un problème ». Voilà pour l’humour.
Pourquoi cela plait-il tant ? Parce qu’objectivement, ce n’est pas très bien écrit, l’intrigue est médiocre et cousue le fil blanc, les personnages sont des clichés et aucune émotion ne se dégage de l’ensemble. Pourquoi tant de succès, alors ? Disons que c’est du divertissement consommé à pas cher. C’est du pain béni pour France Loisirs : de la littérature fast food, qui fait passer le temps des ménagères de moins de 50 ans. On ne réfléchit pas du tout, c’est détendant, les neurones ne risquent pas la luxation de synapse.
Je ne dis pas que c’est condamnable, qu’il faudrait abolir ce genre de roman, et encore moins que les lectrices (et lecteurs) de Marc Lévy sont des imbéciles, une vile populace qu’il faudrait éduquer à la vénération des écrits de Kant. Non Madame ! Ce type de littérature existe parce qu’il répond à un besoin en divertissement très accessible. Il y a des gens qui ne veulent pas « se prendre la tête » pendant leurs loisirs, sans se sentir accablés de toute la misère et les malheurs du monde. On ne réfléchit pas, on n’apprends rien (sauf le mot « amblyope », il faut reconnaître, tout de même), on n’a pas non plus de sentiment esthétique, on ne rit pas beaucoup non plus (malheureusement, parce qu’au moins, dans « Une dinde à New York », on rit beaucoup), mais on se détend en passant le temps assez agréablement.
Maintenant, est-ce que ce genre de roman restera dans les mémoires de la littérature française ? Oui, mais au même titre que les romans feuilletons qui paraissaient dans les journaux de la Belle Epoque. On le citera pour l’anecdote, sans plus.
Le pense que Musso, au moins, sera émouvant.
Quitte à se détendre les neurones, je préfère quand même la prose d’Anna Gavalda. Au moins, c’est (très) bien écrit et c’est riche émotionnellement.
Best-seller ne signifie pas « monument de la littérature » mais « livre le plus acheté » « qui a obtenu un grand succès de librairie ». Pour faire d’un roman un best-seller, on n’est même pas obligé de le lire.