Le blog de Gabriel

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03 sept. 2012

SAFRAN FOER Jonathan - Faut-il manger les animaux ?

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Faut-il manger les animaux ? de SAFRAN FOER Jonathan
Editions de l'Olivier (2010)

ISBN : 978-2879297095 ; 362 pages

4e de couv :

Comment traitons-nous les animaux que nous mangeons? Convoquant souvenirs d'enfance, données statistiques et arguments philosophiques, Jonathan Safran Foer interroge les croyances, les mythes familiaux et les traditions nationales avant de se lancer lui-même dans une vaste enquête. Entre une expédition clandestine dans un abattoir, une recherche sur les dangers du lisier de porc et la visite d'une ferme où l'on élève les dindes en pleine nature, J.S. Foer explore tous les degrés de l'abomination contemporaine et se penche sur les derniers vestiges d'une civilisation qui respectait encore l'animal. Choquant, drôle, inattendu, ce livre d'un des jeunes écrivains américains les plus doués de sa génération a déjà suscité passions et polémiques aux Etats-Unis et en Europe.

Né en 1977 à Washington, Jonathan Safran Foer fait des études de lettres à Princeton. En 1999, il part pour l'Ukraine afin d'y retracer la vie de son grand-père. De ce voyage naît son premier roman, Tout est illuminé, qui devient un événement littéraire international. Il publie en 2005 son deuxième roman, Extrêmement fort et incroyablement près.

Mon avis :

Pour avoir adopté le régime végétarien pendant un certain temps[1], je savais à peu près ce que je trouverai dans cet ouvrage. A peu près, mais pas à ce point.

Ce qui est très appréciable est que l'ouvrage n'est pas rédigé sur le ton du militant va-t'en-guerre haineux qu'adoptent parfois certains végétariens ou végétaliens et qui les dé-crédibilisent totalement[2]. Il n'est pas possible non plus de dire que l'auteur ne cherche pas à nous convaincre : il a une thèse, il la développe, ainsi que ses arguments, mais il s'appuie sur des faits, des études scientifiques, des enquêtes sur le terrain, des témoignages.

L'ouvrage est américain, donc les « normes » ou « labels » ne sont pas forcément transposables en Europe ou en France. Mais quelle est la signification d'un « label rouge », d'un « élevé en plein air ». Avoir un accès au plein air signifie-t-il que l'accès est effectivement utilisé ? Et comment défini-t-on le « plein air » ? Après de rapides recherches, les conditions de vie et de mort du poulet français sont moins terribles que celles des poulets américains, sur le papier, mais qui contrôle ? Même mes œufs bio semblent vidés du sens que je leur donnais : pondu par des poules ayant une belle vie de poule. Vraiment ?

Un des éléments qui transparaît dans ce livre est la chosification du vivant. On produit de la viande comme si c'était un objet, en niant le vivant, l'intelligence aux animaux, leur sensibilité. Les considérer comme inférieurs, quand ce n'est pas comme des objets, suffirait à justifier qu'ils soient mangé ? Il existe pourtant des études sur l'intelligence et l'apprentissage chez les poissons, les poulets et les porcs.

Un être plus « intelligent » que l'homme aurait donc le droit de le manger ?[3]

Je suis certes sensible à la souffrance animal, mais je le suis encore d'avantage aux arguments écologiques, qui sont amplement décrits, ainsi que les arguments sanitaires.

Pour 500gr de crevettes, 13kg d'autres animaux ont été rejeté à la mer. « Bycatch », c'est le dommage collatéral de la pêche ; les tonnes de déchets rejetés par les industries d'élevage, la pollution des sols, des nappes phréatiques ; l'élevage industriel est responsable de 40% du réchauffement planétaire.

Qu'attendre de la consommation d'animaux génétiquement manipulés, modifiés, incapables de survivre sans interventions humaines, à part des intolérances, des allergies, un affaiblissement de la constitution générale ? Que faire des risque de pandémie grippe porcine, grippe aviaire, etc. ; On peut aussi parler des transmissions de l'E.coli, salmonelles, Campylobacters (83% de la viande de poulet, au moment de son achat... aux Etats-Unis) ?
Nous ne sommes pas aux États-Unis, mais à la lecture des ses lignes, j'aurai vraiment un autre regard sur les problèmes de sécurité alimentaire.

Plus intéressant encore est pourquoi et comment nous en sommes arrivés là : les gens veulent manger de la protéine bon marché. Il faut assurer un prix stable tout en produisant toujours plus, ce qui se fait au détriment des conditions de vie des animaux, en ne traitant pas les déchets de l'élevage mais en les rejetant dans la nature, et ce pour répondre à la demande. Ce n'est pas l'éleveur, le « méchant », il ne fait que ce qu'on lui demande, le « on » étant le consommateur. En consommant de la viande, on participe à ce système : souffrance et pollution.

Jonathan Safran Foer ne nie pas les éléments sociaux qui se créent autour de la table : la nourriture est source de convivialité, de lien social. Ne pas partager le repas de l'autre, c'est se différencier, s'exclure. Il est en plus extrêmement difficile de trouver des plats sans viande ni poisson dans les restaurant français... La nourriture est aussi porteuse de mémoire, de souvenir, de lien social, encore une fois. On se souvient du rôti de la grand-mère, des brochettes de l'été sur le barbecue familial…

Je parlais de ceci à une amie, qui m'a répondu « oh là là ! Mais qu'est-ce que tu t'emmerdes avec ça ? Moi, franchement, je préfère ne pas savoir et manger de la viande. »
Je la comprends.
Je n'approuve pas forcément.

« Nous savons en tout cas, que cette décision permettra de lutter contre la déforestation, contre le réchauffement climatique, la pollution et qu'elle permettra de préserver des réserves pétrolières, allègera le fardeau qui pèse sur l'Amérique rurale, limitera les violations des droits de l'homme, améliorera la santé publique et contribuera à éliminer le pire exemple de mauvais traitement infligés aux animaux dans l'histoire du monde. »

Le véritable problème est éthique. Certains préfèrent se voiler la face. Ce livre permet commencer à savoir et de murir un choix, quel qu'il soit.

Notes

[1] et renoncé parce que je souhaitais avoir une vie sociale et arrêter de me faire insulter lors des repas pris avec d'autres personnes

[2] Pour l'anecdote, un ami appréhendait franchement de rencontrer une de mes amies végétalienne par peur de se retrouver devant une militante enragée. L'amie végie en question vit sereinement son choix et n'a pas besoin de le hurler à la face du monde ou d'essayer de convaincre l'univers entier de faire comme elle. Maintenant, on peut aussi compter le nombre de gens qui insultent les végétariens tout simplement parce qu'il ne font « pas comme tout le monde »...

[3] Et voici « V », le retour, ou la fascination autour du vampire ou du zombie qui nous détrônerait du sommet de la « pyramide alimentaire »

18 janv. 2012

Giono Jean - les vraies richesses

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Les Vraies Richesses de Jean GIONO

Le Livre de Poche (1992) (première édition : Grasset , 1937)

ISBN : 978-2253060291 ; 159 pages

4e de couv :

Dans Les Vraies Richesse, j'ai marqué tout ce que j'avais gagné, véritablement ma richesse. La seule que je nos souhaite, camarades. Vous m'interrogiez sur la joie : à quoi servirait de vous répondre si vous ne saviez pas en même temps de quoi je suis riche, si vous ne saviez ce que je désire pour vous. A partir de ces champs dont je vais vous parler, mêlée à la sérénité des herbes et des vergers, dans la paix de ces maisons armurées de ruches, gronde chaque jour la loi de Dionysos qui fait lutter les hommes avec ivresse contre le travail. Mais dès que vous entrerez dans ce monde, vous trouverez tout de suite une joie : celle des gestes naturels. – Jean Giono –

Les Vraies Richesse ou la passion de la vie naturelle. Jean Giono revient sur les grands thèmes de Que ma joie demeure et entame une défense lyrique des valeurs primordiales de l'existence : plaidoyer en faveur d'un contact direct et sensuel avec le monde, appel à la reconquête des gestes et des pensées authentiques, débarrassées des méditations de la techniques... Récits, anecdotes, réflexions : une prose fervente et prémonitoire qui témoigne du soucis écologique de l'un de nos grands écrivains rebelles aux excès de la modernité.

Mon avis :

J'avoue que ce livre m'a semblé un peu tiède et n'a pas soulevé chez-moi des montagnes d'enthousiasme. Peut-être parce que j'ai commis l'erreur de le lire sans avoir lu au préalable Que ma joie demeure et que cet ouvrage était une réponse aux questions des nombreux fans de Giono.

Le texte lui-même se découpe en trois parties :
1.Un récit de la vie parisienne
2.Un dialogue entre Œdipe et Antigone
3.Comment Mme Bertrand a décidé de faire elle-même son pain
C'est une œuvre clairement à thèse, dans laquelle Jean Giono tente de montrer à ses lecteurs quelles sont les vraies richesses humaines : connaissances, certes, mais surtout techniques, savoirs faire, expériences, sentiments, communion avec la nature, sentiment de vie naturelle.
Il s'agit de se détacher du dieu Argent pour retourner au vrai culte du dieu Pan, ou plutôt Dionysos. On pourra d'ailleurs savourer certains passages, écrits en temps de crise financière grave (ce livre est écrit après la crise de 1929 et avant 1939) qui sont d'une actualité surprenante.

J'ai trouvé dommage, dans un premier temps, que le lyrisme de Giono ne soit pas au rendez-vous. Les trois parties du livres s'articulent très difficilement ; en fait, j'ai eut la sensation qu'elles ne s'articulait pas du tout. Ensuite, la description de la vie parisienne est à la fois vraie et caricaturale, manquant de nuance. Je n'ai pas du tout saisi l'intérêt du dialogue Œdipe / Antigone. La dernière et plus importante partie est truffée de belles idées sur la vie en communauté (bien que l'idéal présenté par Giono ne sera certes pas au goût de tous). Le souffle lyrique de Giono est cependant absent.

Dans sa camapagne idéalisée ici (alors qu'elle l'était moins dans le cycle de Pan, il me semble), Giono me semble avoir tendance à enjoliver le travail paysan. Le poète n'a vraisemblablement jamais poussé une charrue.

L'ouvrage, très court, demande peut-être une seconde lecture, ne serait-ce que pour réanalyser tous les arguments pour combattre le dieu Argent.

12 juin 2011

Rabhi Pierre - Vers la sobriété heureuse

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Vers la sobriété heureuse de Pierre RABHI

Éditions Actes Sud (2010)

ISBN : 978-2-742-78967-2 ; 140 pages.

4e de couv :

« J’avais alors vingt ans, et la modernité m’est apparue comme une immense imposture. » - Pierre Rabbi -

Pierre Rabbi a en effet vingt ans à la fin des années cinquante, lorsqu'il décide de se soustraire, par un retour à la terre, à la civilisation hors sol qu'ont largement commencé à dessiner sous ses yeux ce que l'on nommera plus tard les Trente Glorieuses. Après avoir dans son enfance assisté en accéléré, dans le Sud algérien, au vertigineux basculement d'une pauvreté séculaire, mais laissant sa part à la vie, à une misère désespérante, il voit en France, aux champs comme à l'usine, l'homme s'aliéner au travail, à l'argent, invité à accepter une forme d'anéantissement personnel à seule fin que tourne la machine économique, point de dogme intangible. L'économie ? Ce n'est plus depuis longtemps qu'une pseudo-économie qui, au lieu de gérer et répartir les ressources communes à l'humanité en déployant une vision à long terme, s'est contentée, dans sa recherche de croissance illimitée, d'élever la prédation au rang de science. Le lien filial et viscéral avec la nature est rompu ; elle n'est plus qu'un gisement de ressources à exploiter - et à épuiser. Au fil des expériences de vie qui émaillent ce récit s'est imposée à Pierre Rabhi une évidence : seul le choix de la modération de nos besoins et désirs, le choix d'une sobriété libératrice et volontairement consentie, permettra de rompre avec cet ordre anthropophage appelé "mondialisation". Ainsi pourrons-nous remettre l'humain et la nature au cœur de nos préoccupations, et redonner, enfin, au monde légèreté et saveur.

Agriculteur, expert en agroécologie, écrivain et penseur français d'origine algérienne, Pierre Rabbi est l'un des pionniers de l'agriculture biologique et l'inventeur du concept des Oasis en tous lieux. Aux éditions Actes Sud, il a déjà fait paraître, en 2008, Manifeste pour la Terre et l'Humanisme.

L’indispensable table des matières :

  • Avant propos
  • Les semences de la rébellion
         - Le chant du forgeron 
         - La désillusion
         - Le déclin du monde paysan
  • La modernité, une imposture ?
         - Le progrès : entre mythe et réalité
         - La subordination au lucre 
         - Le bouleversement des repères universels 
  • La sobriété, une sagesse ancestrale
         - Un village africain 
         - Nous sommes en 1985
         - Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme
         - Le lien avec le caractère sacré de la vie 
  • Vers la sobriété heureuse
         - La pauvreté en tant que valeur de bien-être 
         - L’autolimitation volontaire 
         - Un changement humain 
         - Pour une indignation constructive 
         - Des songes heureux pour ensemencer les siècles

Mon avis :

Me voici dans l’embarras : tout en étant dans le principe d’accord avec les idées contenues dans cet essai, je ne peux pas être dithyrambique, ni même en conseiller la lecture. Je l’ai même trouvé assez décevant. Et ce n’est jamais agréable d’écrire ça, surtout pour un ouvrage qu’on est vraiment « allé cherché ».

Genèse. – Je discutais un jour avec mon ami C. qui s’insurge constamment contre l’idée de propriété immobilière qui selon lui est une immense arnaque (pour tout un tas de raison qui ne sont pas dans le sujet). Je lui rétorquais que pour un appartement, c’était éventuellement le cas, mais pas forcément pour une maison (avec un potager bio, c’est mon rêve). Et le voilà qui me répond que l’entretien de tout ce bazar serait un autre asservissement. Je lui dis alors que cela me plairait, à moi, et que c’est une question de choix : on peut choisir de faire des concessions au confort pour consommer moins, polluer moins, réduire son impact sur l’environnement. Ce sur quoi il était d'accord. Et voilà bien le sujet sur lequel nous sommes partis : faire ce choix de consommer moins, de ne pas jouer les gloutons sur la terre, de vivre plus en harmonie avec notre environnement. J’ai donc cherché de la littérature sur le sujet, et j’ai alors découvert Pierre Rabhi (je n’avais aucun souvenir de sa tentative de candidature à la présidentielle de 2002).

Je tiens à préciser que je n’ai pas regardé les vidéos de Pierre Rabhi sur YouTube.

Contre le consumérisme sauvage. – Telle est la grande idée de ce petit ouvrage, à laquelle il m'est idéologiquement difficile de ne pas souscrire, puisque j'essaye, modestement, de m'engager dans cette voie. On peut résister aux sirènes de la publicité en se recentrant sur l'utilité des objets que l'on achète et en n'ayant pas comme seul moyen de se sentir vivant le fait de dégainer sa carte bancaire.

L’ouvrage ne montre rien du tout, quand on y réfléchit bien. Il nous parle certes d'expériences vécues de non-consommation subie, dans un premier temps, puis choisie, bien vécue, intégrée comme un choix de vie et comme un choix philosophique. Je ne demandais pas un guide pratique de la non consommation, quoique cela aurait été utile, mais l'auteur parle essentiellement dans son ouvrage de la vertu de la vie simple des peuples « primitifs », tendance « le bonheur, c’est une noix de coco et le poisson que tu viens de pêcher avec ta lance ».

Pierre Rabhi semble nous proposer un retour à un néolithique, aller, soyons généreux, à un âge du fer « heureux », si tant est qu'il ait existé. Parce que « c’était mieux avant », même si l’auteur se défend, après l’avoir fait pendant 60 pages, de prôner un retour aux heureux temps anciens. Je repense à mon ami C. qui n’a aucune affinité avec le monde agricole, et qui vivrait la maison avec jardin comme un asservissement à la taille des arbres et la tonte de la pelouse. Faire l’agriculteur, ce n’est pas sa tasse de thé. Mais c’est tout ce qui lui sera proposé dans cet ouvrage : Demain, tous agriculteurs bio ! Ce destin me conviendrait (à condition d'avoir l'ADSL), mais il ne pourrait convenir à tous.

Pierre Rabhi critique l’addiction à la technologie, ce en quoi je le rejoint : la surenchère permanente peut nous faire perdre le sens des réalités et la vraie saveur des relations humaines. Je crains cependant qu’un homme ait un jour été complètement accroc à son biface, qu’il dormait avec et lui disait des mots doux.

Pourquoi la technologie existe-t-elle ? Parce que l’homme n’est pas physiquement adapté à l’environnement : il n’est pas très costaud, il ne court pas vite, il n’a pas de pelage pour lui tenir chaud, il est fragile, et il se les gèle. Mais il a un gros cerveau et un pouce opposable, alors il essaye de trouver un moyen de survivre dans ces contrées hostiles. Le problème est qu’il a cru qu’il pouvait adapter l’environnement à lui, ce qui n'est vraiment pas très sage.

Je n'ai personnellement pas envie de retourner à l'âge du fer (et même, soyons super sympa, à la période de La Tène). Je n'ai pas envie de vivre dans la crainte du lendemain, la peur de manquer, la peur de la faim, d'une attaque ou d'une invasion. La technologie doit nous aider à mieux vivre, pas à être son esclave (on s'adapte à Windows, mais Windows ne s'adaptera jamais à vous, malgré ce que peut en dire la pub). Ce discours du « C'était mieux avant » dessert vraiment le propos, je trouve, en délayant une nostalgie anti-constructive. Évidemment, le temps souple d'avant la mécanisation[1] pouvait laisser la place à l'improvisation, à l'imprévu et à la créativité. Mais qui pourrait encore oser dire que nous vivrions mieux sans un peu de technologie, sans eau courante, sans eau chaude, sans électricité, avec une mortalité infantile élevée, avec une espérance de vie de 40 ans, sans instruction, sans soins médicaux. On serait tellement mieux si on avait jamais inventé le feu, peut-être ?

Il me semble qu'il ne faut pas revenir en arrière, il faut se servir de la technologie pour mieux vivre en respectant l'environnement et en limitant l'impact des activités humaines sur les milieux naturels, mais de ça, il n'est nul question dans cet ouvrage.

J’éprouve aussi un certain agacement dès que je lis l’expression « terre nourricière ». La terre ne nourrit rien du tout : cultiver des légumes, c’est difficile ; il faut apprendre les règles de la nature et les respecter ; il faut connaître les plantes et tout faire pour qu’elles se sentent bien (pour faire de beaux légumes, évidemment, je ne me nourris pas de la beauté de la feuille du navet). C’est beaucoup de travail et de sueur (de larmes ?). La terre est, et c’est tout. Elle n’est pas « nourricière », « mère » ou encore « sympa ». Il faut arrêter l’angélisme New Age. Allez dire « notre Mère la Terre » après un tremblement de terre. L’anthropomorphisme réalisé sur la terre m’exaspère. On peut l’aimer, on peut la trouver belle, on doit bien évidemment la respecter, avoir une profonde reconnaissance pour ce que la vie nous accorde, et si l'on sait comment la soigner, on pourra retirer des produits du sol, mais ça ne se fait pas tout seul. Je suis largement d'accord pour dire qu'il faut respecter la nature et lui être reconnaissant, mais penser que parce qu'on est gentil, la nature va l'être avec nous, c'est ce bercer de dangereuses illusions.

Il m’a semblé aussi déceler un sexisme latent, bien que Pierre Rabhi tienne un discours allant dans le sens de l’égalité des sexes. C’est dire si le conditionnement social est fort et qu’il faut vraiment faire un immense travail pour se débarrasser de tout réflexe sexiste. Je suis moi aussi victime de ces réflexes sexistes, parfois, donc je ne jetterai pas la pierre. On peut cependant lire pages 101-102 toute la profondeur du paradoxe. « Jusqu’à preuve du contraire – exception faite de Marie Curie –, aucun des domaines d’innovation sur lesquels se fonde le paradigme de la modernité technico-scientifique n’a été historiquement marqué par l’apport du féminin. Pas le moindre piston, carburateur, émetteur d’ondes électromagnétiques[2] , etc., qui soit issu du féminin. Cette réalité, loin d’être anodine, met en évidence les caractéristiques d’un masculin voué au culte outrancier de la puissance, qui nous vaut un monde aussi violent, et que le féminin protecteur de la vie aurait surement modéré. » Les hommes ne viennent pas de Mars et les femmes ne viennent pas de Vénus. Si les femmes n’ont pas donné naissance à de grandes inventions dans la même proportion que les hommes, c’est peut-être en raison du peu d’attention que l’on accordait à leur éducation, en dehors de la couture, de la cuisine, du soin des enfants et l’économie domestique. Si on ne laisse pas la parole à quelqu’un ni les moyens se s’exprimer, qu’on ne s’étonne pas qu’il ne dise rien. Les humains ont inventé la bombe atomique, mais aussi la pénicilline. Il ne faut pas forcément jeter le bébé avec l'eau du bain.

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Il existe quelques saintes exceptions, et non des moindre, telle que Marie Curie ou Ada Lovelace. Je suis totalement pour l’égalité des droits entre hommes et femmes, mais pas à coup de n’importe quels arguments. C'est ce genre de discours qui décrédibilise tout le travail des féministes, donc, cela m'énerve.

Ce que j’aurai voulu lire aurait peut être été de l’ordre du « connais-toi toi-même », ce qu’une bonne diète médiatique peu aider à faire[3]. Loin des sollicitations et de l’agitation télévisuel, essentiellement, il est possible de s’interroger sur ses propres besoins, et non sur les envies fabriquées par la publicité.

Je suis complètement d'accord sur le fait que l'on ne devrait acquérir que ce dont on a besoin, que chercher à produire toujours plus est un non sens, parce que les ressources en elles-mêmes sont limitées. Il faut de même laisser aux ressources renouvelable le temps... de se renouveler. Mais produire un peu plus à aussi un autre but : celui de créer des échanges pour acquérir ce que l'on n'est pas capable de produire soi-même.

En prônant le retour à la nature et au jardinage bio, Pierre Rabhi évacue effectivement totalement un autre fait : pour faire ses petites conserves, pour cultiver la terre, pour s'assurer un minimum de confort, il faut des casseroles, des outils, des bocaux, ce genre de petites choses. Il faut toujours produire ces petites choses[4], donc, il faut toujours une industrie, des mines et des usines, et il faut toujours des échanges économiques qui induisent que pour acheter des produits manufacturés, il faut produire des surplus alimentaires.

Dans cet avenir de "Cosette aux champs", je me demande ce que deviendra la production artistique. Si on ne peut répéter une pièce de théâtre qu'après l'usine ou les travaux des champs, la qualité de la création théâtrale va sacrément chuter. Après une dure journée de labeur, si on en a encore le temps et l'énergie, on pourra peut-être s'occuper un peu de son épanouissement personnel. Peut-être.

L’ouvrage rempli de référence à la vie de son auteur, dans un style agréable, simple et doux, ce qui en fait un ouvrage vivant et accessible à tous. C'est intéressant, mais il dit des choses intéressantes de travers, je trouve. En tout cas, c'est un petit ouvrage qui donne beaucoup à réfléchir, malgré ses maladresses. C'est assez stimulant pour les neurones.

Notes

[1] Voir l'article de Jean-Claude FARCY, Le temps libre au village (1830 – 1930), dans L’avènement des loisirs, 1850 – 1960

[2] Dans le contexte, ce sont des éléments négatifs. L’auteur cite ici des outils de pollution.

[3] ce qui est bien montré dans l'ouvrage

[4] parce que moi, je ne suis pas souffleur de verre...

04 juin 2011

Gary Romain - Les racines du ciel

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Les racines du ciel de Romain GARY

Édition Gallimard (1956), Folio (1980),

ISBN : 978-2-07-036242-4 ; 494 pages

Prix Goncourt 1956

Adapté au cinéma en 1958 par John Huston.

4e de couv :

« La viande ! C'est l »aspiration la plus ancienne, la plus réelle, et la plus universelle de l'humanité. Il pensa à Morel et à ses éléphants et sourit amèrement. Pour l'homme blanc, l'éléphant avait été pendant longtemps uniquement de l'ivoir et pour l'homme noir, il était uniquement de la viande, la plus abondante quantité de viande qu'un coup heureux de sagaie empoisonnée pût lui procurer. L'idée de la « beauté » de l'éléphant, de la « noblesse » de l'éléphant, c'était une notion d'homme rassasié... »

Mon avis :

Les racines du ciel est un roman sur l’éco-terrorisme. Celui-ci est presque bon enfant, puisque Morel, le héros de l'histoire, ne tue pas : il blesse ; il incendie ; il donne des fessées aux méchantes grandes filles. Morel, c'est le doux dingue français, sorti des camps de concentration nazis, qui vient défendre ce qui l'a maintenu en vie dans les camps : l'idée de la liberté des troupeaux d'éléphant. Le voici dont en Afrique Équatoriale Française (actuel Tchad) en train de faire signer des pétitions pour la défense des pachydermes à Fort Lamy (aujourd'hui N’Djamena). Mais un jour, il faut passer à un autre niveau d'action, quand l'on fait doucement rire tout le monde. Morel se charge donc de mettre du « plomb dans le cul » au propre, et dans la tête, au figuré, des chasseurs d'éléphants, ceux qui détruisent la nature pour le plaisir du « beau coup de fusil » ou la collecte de l'ivoire.

Malgré les actes violents de Morel, les recherches menées par les autorités restent molles, sous le signe d'une bienveillance générale envers celui que l’on considère comme un original, voir un doux digue tout de même fort sympathique. Morel court dans la brousse, tant mieux, cela lui passera avant la saison des pluies.

Romain Gary ne fait cependant pas d'angélisme et fait apparaitre assez directement les distorsions entre les aspirations des blancs et des noirs. Morel se veut apolitique, mais chacun essaye, à un moment ou à un autre, de tirer la couverture à lui. Parce que défendre « la beauté de la nature », faire de « l'écologie », ce n'est pas assez sérieux. Dans l'Afrique colonisée d'après la seconde guerre mondiale, des hommes s'éveillent, dont Waïtari, un africain éduqué en Europe, élu député, cherchant à faire marcher les peuples d'Afrique contre le colonialisme. Waïtari tente de récupérer politiquement la lutte de Morel, en allant dans son sens ou en sens inverse, cela semble importer assez peu.

Plusieurs discours se heurtent autour de la symbolique des éléphants. Pour Morel ou Minna, ils sont la liberté, la puissance sauvage, mais aussi la preuve qu'il peut rester en l'humanité quelque chose de bon, quelques bribes dignes d'être sauvées, même quand on a connu les camps ou la libération de Berlin. Morel a aussi un discours progressiste à opposer aux traditionalistes de la chasse à l'éléphant menées par les natifs : si la terre donnait assez de ressources pour nourrir la population, celle-ci n'aurait pas besoin de la viande des éléphants pour se nourrir. Défendre les éléphants, c'est aussi plaider pour une amélioration des conditions de vie des africains.

Waïtari et sa bande voient surtout dans la défense des éléphants une lutte contre le colonialisme : on tue les animaux pour leur ivoire, pour le sport, exploitant les ressources du continent sans une optique d'enrichissement purement égoïste. Sa cause lui semble juste et il ne comprends pas que Morel refuse contre vent et marée tout inféodation politique. L'attitude de Morel, droit dans ses bottes, occasionnera un retournement dans l'attitude de Waïtari.

Romain Gary a aussi l'honnêteté de mettre dans la bouche de Monsieur Challut (p278 – 279 de l'édition de poche) le discours du colonisateur, celui qui nourrit la population africaine, l'éduque, la soigne, lui donne du travail, exploite des richesses qui sans lui resteraient inconnues. Ce sont sans doute les « aspects positifs de la colonisation » qui ne doivent pas être oubliée dans les manuels scolaires.

Waïtari, l'africain qui pourrait devenir un meneur politique de grande envergure, arrive à retourner le discours de Morel contre les éléphants. Son discours (p380-381 ; p392) contre l'Afrique folklorique qu'il souhaite détruire, celle des sorciers, des conseils de village, de la « magie » africaine, induit la destruction des éléphants. Tuons le cliché et tournons-nous vers la modernité. Waïtari veut mettre l'Afrique sous intraveineuse de progrès très européen.

Certains propos n’ont pas pris une ride : Gary annonçait déjà tous les dictateurs à venir (p305), mais aussi l'influence de la religion et les progrès de l'Islam (p312).

L'écologie est présentée dans ce roman comme une des formes de l’humanisme. Préserver l'environnement, c'est aussi préserver la dignité humaine.

Ce que je trouve surprenant est l'évolution globale de l'écriture en un demi-siècle. Bien sûr, on n'écrit plus du tout aujourd'hui comme Balzac, comme Hugo ou comme Maupassant. Mais on ne pourrait aussi plus écrire comme Gary. Il me semble qu'un(e) chargé(e) de direction littéraire aurait demandé de sérieuses corrections au texte, dont certaines idées sont parfois reprises avec une faible variation, à une centaine de pages d'intervalle. Oui, ce n'est pas exactement ce que l'on pourrait appeler de la redondance, mais le lecteur actuel peut y sentir une certaine lourdeur. Ceci dit, cela n'amoindrit en rien le talent de Romain Gary, qui arrive à nous plonger dans les profondeurs de l'Afrique et de la soif de liberté humaine.

27 avr. 2011

Giono Jean - Regain

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Regain de Jean GIONO

Éditions Grasset (1930) / le livre de poche (1995)

ISBN : 978-2-2530-0402-8 ; 178 pages.

4e de couv :

Aubignane, petit village près de Manosque, se meurt. Seuls trois fidèles occupent encore ce nid de spectres. Mais l'hiver finit par chasser le vieux forgeron, et la veuve du puisatier disparaît au printemps, avec la promesse qu'elle avait faite à Panturle de lui trouver une femme. Au village, maintenant, ne reste plus que ce chasseur qui devient peu à peu fou de solitude. Une femme viendra, par des chemins presque surnaturels. Et pour elle, Panturle rouvrira la terre jadis féconde, l'ensemencera de blé. Le blé du pain de l'amour, qui annonce au village de nouveaux enfants. Regain ou l'éclatante première manière de Giono : mystique, solaire, animale.

Mon avis :

Regain clôt la trilogie de Pan, après Colline et Un de Baumugnes.

Le regain, c’est l’herbe qui repousse après qu’on l’ait fauché. C’est aussi une nouvelle branche qui repart d’une souche morte et qui donnera vie à un nouvel arbre. Telle est l’histoire de ce petit roman : un village se meurt, perdant ses habitants puisqu’il n’en reste que trois, puis deux, puis un seul, avant qu’il ne commence à revenir à la vie.

On peut aussi voir le roman comme un passage du paléolithique au néolithique, Panturle est un chasseur cueilleur, rendu quelques peu sauvage par sa vie isolée sur le flanc de la montagne de Lure. Avec Arsule, la femme, vient le néolithique et la civilisation, le travail du fer, la sédentarité et les cultures de la terre, particulièrement le blé, puis le pain.

Une petite estocade est faite au passage (en 1930, tout de même !) à la mondialisation, les blés d’Inde ne donnant rien de bon sur la terre de Provence, où il faut un blé rustique et « bien de chez nous », pour résister au mistral et aux orages.

D’autres y verront une allégorie chrétienne, la quasi-noyade de Panturle étant le baptême nécessaire pour cette vie nouvelle, Arsule étant une figure de Marie-Madeleine lavée des pêchés de la ville (nous retrouvons, comme dans Un de Baumugnes l’opposition ville / campagne), au marché, Panturle porte sur ses mains les stigmates saignantes de son sacrifice à la terre.

Le roman est pourtant empreint d’un paganisme puissant avec ce Panturle, justement, figure de Pan, comme pris de délire dans les collines, juste avant sa quasi-noyade. La Mamèche fait parfaite figure de sorcière, invoquant la venue d’une femme pour Panturle, comme si elle allait la faire sortir de terre. Panturle se fait aussi un peu sorcier à faire pousser le blé après avoir écorché la terre, quand chacun se lamente sur sa petite récolte.

Ce roman montre et démontre l’importance des femmes dans la vie rurale. Certes, il leur est ici attribué un rôle parfaitement traditionnel de bonne tenue de la maison, mais Arsule est aussi une allégorie de la terre domestiquée et féconde, celle qui fait passer les hommes de la barbarie à la civilisation. Un homme seul écorche des renards dans son coin, un couple fonde un foyer, redonne vie à un village et créé une sociabilité. La femme est ici puissance civilisatrice.

Il n’y a rien de « dramatique » ou de « romanesque » dans Regain, pas de meurtre, d’enquête policière, d’horreur et de drame.

J’aime cette littérature qui prends son temps et qui permet de savourer chaque chose : le goût de l’air, l’odeur de la terre. Les amateurs d’actions trépidantes peuvent passer leur chemin, car nous sommes ici dans le récit de la vie rurale, sa sueur et ses bonheurs. C’est la vie simple et rude, au grand air, mais qui ne fait pas de cadeau. Chez Giono, la nature n’est pas généreuse et bienveillante, c’est une force qui donne, mais qui prends aussi très bien.

(Il me semble qu’on retrouve une figure de Gédémus dans Le Hussard sur le toit (au moins dans le film…).)

16 avr. 2011

Giono Jean - Un de Baumugnes

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Un de Baumugnes de Jean Giono

Éditions Grasset (1929) / le livre de poche (1995)

ISBN : 978-2-2530-1084-5 ; 125 pages.

4e de couv :

À la Buvette du Piémont, un vieux journalier est attiré par un grand gars qui paraît affreusement triste ; il provoque ses confidences : Albin vient de la montagne, de Baumugnes. Trois ans auparavant, il était tombé amoureux fou d'une fille qui s'est laissé séduire par le Louis, " un type de Marseille, un jeune tout creux comme un mauvais radis ". Le Louis ne lui avait pas caché que son intention était de mettre la fille sur le trottoir. Depuis, Albin est inconsolable, traînant de ferme en ferme, sans se résoudre à remonter à Baumugnes. Alors le vieux, qui n'est que bonté, décide d'aider Albin... Rempli d'amour, de tendresse et de fraîcheur, Un de Baumugnes est le deuxième roman de la trilogie de Pan, les deux autres étant Colline et Regain.

Mon avis :

Quelques part entre Manosque et Oraison, dans la vallée de la Durance, au milieu d'un paysage à moitié imaginaire, à moitié ancrée dans le réel. Giono nous mène dans la riche vallée de la Durance, sur les terres à blé, pour monter jusqu'à la Douloire, terre plus pauvre. Il existe de même un « Baumugne » dans les Hautes-Alpes, avant Saint-Julien-en-Beauchêne (sur la route de Luz-la-Croix-Haute, vers Grenoble), qui ne correspond pas à la géographie imaginée de Giono : son « Baumugnes » se situerait après Gap.

Baumugnes, c'est le pays de la sincérité franche, un pays bâti par les protestants chassés de chez-eux pendant les guerres de religion. Le cœur des hommes y pousserait droit, dans les montagne, tout à l'inverse de la ville, ici en l'occurrence Marseille, d'où rien ne vient de bon, et surtout pas Louis. C'est en effet à Marseille que ce dernier a toujours eut l'intention de prostituer Angèle. L'arrière plan peut ainsi paraître assez binaire et manichéen. Cette impression est pourtant gommé par les différents personnages, chacun essayant de gérer sa douleur à sa façon, de manière pataude et maladroite, parfois, pas toujours de façon très humaine, certes, mais chacun en fonction de son bagage émotionnel et affectif, particulièrement Clarius, le père d'Angèle, qui ne sait que faire entre son amour pour sa fille et son honneur. Les gentils sont aussi un peu des salauds, qui au fond, sont tout de même des gentils.

Chez Giono, j'apprécie toujours cette façon de dire le malheur avec une grande économie de mots, à faire parler les silences de ses personnages. Son écriture rend parfaitement bien la douleur poisseuse qui colle au corps et à l'âme des différents personnages.

Ce que j'apprécie de même est que l'auteur sait rendre son animalité à l'homme. Il ne s'agit non pas d'une animalité vulgaire, rustre et carnassière, mais au contraire d'une faculté de vivre avec la nature, en harmonie avec le ciel, l'eau et la terre, dans une seule respiration. On est à mille lieux de la prédation environnementale ou de l' « exploitation » agricole.

Et Pan, dans tout ça ? À mes yeux, mais je peux me tromper, il apparait dans le personnage d'Amédée, le vieux grand-père qui a des côtés coureur de jupons, qui sait faire tourner une ferme comme personne, l'instable qui ne se fixe pas mais qui va de ferme en ferme se louer, l'homme au grand cœur qui aide les amoureux à se retrouver.

C'est aussi le genre de roman qui vous donne envie de partir en Provence (celle de l'intérieur, pas la pagnolesque marseillaise), pour aller faire une cure de soleil, de vent aux parfums d'herbes, de marcher dans la montagne et d'aller se tordre les chevilles sur les galets de la Durance, pour le plaisir de s'y tremper les pieds.

Ce roman a été adapté au cinéma par Marcel Pagnol sous le titre de Angèle, en 1934.

01 mar. 2011

Giono Jean - Colline

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Colline de Jean GIONO

Le livre de poche (1992)

ISBN : 978-2253002895 ; 159 pages

4e de couv :

Un débris de hameau où quatre maisons fleuries d'orchis émergent des blés drus et hauts. Ce sont les Bastides Blanches, à mi-chemin entre la plaine et le grand désert lavandier, à l'ombre des monts de Lure. C'est là que vivent douze personnes, deux ménages, plus Gagou l'innocent. Janet est le plus vieux des Bastides. Ayant longtemps regardé et écouté la nature, il a appris beaucoup de choses et connaît sans doute des secrets. Maintenant, paralysé et couché près de l'âtre, il parle sans arrêt, « ça coule comme un ruisseau », et ce qu'il dit finit par faire peur aux gens des Bastides. Puis la fontaine tarit, une petite fille tombe malade, un incendie éclate. C'en est trop ! Le responsable doit être ce vieux sorcier de Janet. Il faut le tuer ! Dans Colline, premier roman de la trilogie de Pan (Un de Baumugnes, Regain), Jean Giono, un de nos plus grands conteurs, exalte dans une langue riche et puissante les liens profonds qui lient les paysans à la nature.

Mon avis :

Sur le plan de l’« intrigue », la quatrième de couverture vous a déjà tout raconté, ce qui pourrait être éditorialement maladroit. Ce n’est cependant pas cela qui est intéressant dans Colline, mini-roman on ne peut plus chronologique et linéaire. L’important est de lire comment des hommes et des femmes se désembourbent de ce qui leur apparaît comme une colère divine, celle de la colline ou celle de Janet par son intermédiaire.

Janet est une figure de sorcier qui a apprit le langage de la colline. Il sait l’écouter, il sait aussi lui parler. Alors qu'il est mourant, ses souvenirs remontent à la surface pour s’écouler enfin hors de lui et il se met aussi à raconter le manque de respect des hommes pour la nature. La colline est vivante ; elle bouge, elle parle, à condition de savoir l’écouter. Janet apparaît aussi comme un sorcier maléfique, l’homme dont le chat de malheur annonce la catastrophe, celui qui a apprit à blesser la colline et lui ordonner de venir se venger sur les vivants.

On tombe très rapidement dans le merveilleux, alors que tout pourrait être rationnel et logique. C’est le ressenti des hommes qui comptent alors : Jaume sent lui aussi la présence de la colline, il ressent le pouvoir de Janet. Chaque chose devient magique, chaque évènement est la manifestation d’une colère divine que Janet attire sur les habitants des Bastides Blanches. C’est peut-être la colère de la colline qui maintient Janet en vie, et lorsque les hommes ont suffisamment payé, cette dernière s’apaise et Janet peut enfin partir ? Ou à l’inverse, c’est Janet qui provoque cette colère, et lorsqu’il n’a plus assez de vie en lui et qu’il meurt enfin, la colline perd de sa rudesse et redevient favorable à la vie des hommes ? Ou est-ce encore la mort de Gagou, dévoré par le feu, qui enfin contente la nature en colère ? A plusieurs reprises, Janet parle du « patron », celui que l’on ne nomme pas, mais qui est partout présent, un Pan mythologique qui parcours les collines, celui à qui le chien va rendre hommage quand le chasseur pense « qu’il chasse seul ». C’est l’aspect chamanique de la relations à la nature que j’ai trouvé intéressante, même si elle reste assez manichéenne, à travers un respect de la terre, des animaux, des herbes, du ciel. Nous sommes dans les prémices littéraires de la pensée écologique.

Pour toutes les explications mythologiques et la sur-interprétation scolaire, il suffit de se reporter à la longue introduction et au dossier qui suit le texte. Si les présences de Pan et l’idée de forces mystérieuses sont très clairement présentes dans le roman, la mythologie grecque apparaît comme digérée et n’est pas aussi présente ou transparente dans le texte que le rédacteur du dossier voudrait le faire croire. Ce qui est bien plus agréable, d’ailleurs.

Être un humain au milieu du grand tout universel, ce n’est être pas grand-chose. Que la terre remue et l’eau ne coule plus à la fontaine, mettant en péril la vie, menaçant le village d’abandon. Que la maladie s’abatte sur une petite fille, et la vie semble soudain terriblement fragile, nous réduisant à l’impuissance avec nos maigres remèdes. Qu’un monstre de feu dévore les collines, et nous ne sommes plus que des animaux qui nous ferons griller la chair. Et les uns sans les autres, nous sommes encore plus fragiles, à l’image d’Ulalie qui semble finalement condamnée à la solitude.

Pagnol présente une Provence qu’on a transformé en caricature, sous la plume de Giono coule la Provence qui vit, secrète, pleine de sueur et de travail, une terre assez ingrate que l’on doit implorer chaque jour pour en obtenir quelque chose et un ciel qui se mérite. Tout est très charnel, chez lui, avec ses hommes qui vibrent jusqu’au plus profond de leur « viande ».

Giono use d’un style visant à reproduire le parlé campagnard provençal, mais qui est travaillé dans sa simplicité et dans sa poésie crue. La vie y est décrite simplement, mais le merveilleux est partout.