Le blog de Gabriel

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

Mot-clé - Histoire

Fil des billets - Fil des commentaires

10 avr. 2013

KRESSMANN TAYLOR Kathrine - Inconnu à cette adresse

kressman_taylor_inconnu_adresse

Inconnu à cette adresse, de KRESSMANN TAYLOR Kathrine

Editions Autrement (9 novembre 2011)

ISBN : 978-2746732049 ; 60 pages

4e de couv :

Martin Schulse, Allemand et Max Eisenstein, juif Américain, sont deux galeristes associés, aux Etats-Unis. Ils sont surtout deux amis fervents, deux frères. Malgré l'installation de Martin à Munich, ils poursuivent leur amitié à travers des lettres chaleureuses, passionnées. En juillet 1933 pourtant, les doutes et le malaise de Martin face aux remous du gouvernement allemand font vite place à un antisémitisme que ne tempère plus la moindre trace d'affection. D'une cruauté imparable, sa décision tombe comme une sentence : "Ici en Allemagne, un de ces hommes d'action énergiques, essentiels, est sorti du rang. Et je me rallie à lui." Max ne peut se résoudre à une telle révolution, sentimentale et politique.

Inspirée de quelques lettres réelles, cette courte nouvelle publiée en 1938 par une "mère au foyer" américaine surprend. Par sa forme diabolique superbement maîtrisée d'abord et son aspect visionnaire ensuite : en soixante pages à peine, l'auteur parvient en effet à capter avec justesse l'Histoire en marche et à nous faire saisir, à travers le drame intime des deux personnages, toute la tragédie qui se joue outre-Atlantique.

Mon avis :

Inconnu à cette adresse est une nouvelle épistolaire tout simplement magistrale. Le style est limpide, à tel point qu’on se dit « j’aurai pu écrire cela, ce pourrait être moi ». La nouvelle touche profondément, par cette accessibilité.
Précis et concis le récit va droit au but : la naissance de la haine, de l’indifférence, et l’horreur qui en découle. Le développement est d’une efficacité parfaitement redoutable.
Le lecteur pourra avoir un sentiment odieux et jubilatoire de vengeance en lisant la fin de la nouvelle et en comprenant ses rouages machiavéliques.
Une petite heure de lecture dont on aurait vraiment tord de se priver.

07 fév. 2013

WILLIS Connie - Black-Out – tome 1 Blitz

willis_blackout1

Black-Out – tome 1 Blitz, de WILLIS Connie

Bragelonne (2012), traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Joëlle WINTREBERT

Prix Locus, prix Hugo, prix Nebula (rien que ça...)

ISBN : 978-2352945949 ; 672 pages

4e de couv :

Oxford, futur proche. L’université est définitivement dépoussiérée : historien est devenu un métier à haut risque. Car désormais, pour étudier le passé, il faut le vivre. Littéralement.
Michael Davies se prépare pour Pearl Harbor, Merope Ward est aux prises avec une volée d’enfants évacués en 1940, Polly Churchill sera vendeuse en plein cœur du Blitz, et le jeune Colin Templer irait n’importe où, n’importe quand, pour Polly…
Ils seront aux premières loges pour les épisodes les plus fascinants de la Seconde Guerre mondiale. Une aubaine pour des historiens, sauf que les bombes qui tombent sont bien réelles et une mort soudaine les guette à tout moment. Sans parler de ce sentiment grandissant que l’Histoire elle-même est en train de dérailler.
Et si, finalement, il était possible de changer le passé ?

Connie Willis a reçu sept fois le prix Nebula et onze fois le prix Hugo. Admise dans le prestigieux Science Fiction Hall of Fame, elle a été reconnue pour l'excellence de son œuvre et sa contribution au genre. Elle vit dans le Colorado avec sa famille.

Mon avis :

Je ne saurais que trop conseiller, avant l’entamer la lecture de ‘‘Black-Out’’ celle de ‘‘Sans parler du chien’’ (succulent d’humour très british) et ‘‘Le grand livre’’ (fascinant et terrifiant), afin de se familiariser avec l’écriture de Connie Willis, son idée du voyage temporel et les personnages, Mr. Dunworthy étant un personnage plus que récurent, par exemple, et cela vous éclairera sur le fait que Colin ait déjà fait un voyage temporel malgré son trop jeune âge.

Les dialogues sont menés « à la Connie Willis » : rapides, efficace, jouant beaucoup sur les sous-entendus, et sans indication régulière du locuteur. On est dans l’action, dans l’échange, il faut que ça avance, même si, c’est vrai, le lecteur peut se retrouver parfois perdu.

Dans les romans de Connie Willis, l’Histoire est un personnage à part entière. Tout semble se passer comme si l’Histoire avait une volonté propre qui lui permettait d’empêcher les modifications de son cours. Ce « système de sécurité » historique est cependant mis à mal (c’est le sujet du roman), vu que Mike se retrouve en pleine zone de divergence (Dunkerque), que Eilen / Merope trafique aussi l’histoire sans le vouloir en s’occupant peut-être trop bien d’enfants turbulents, Polly se débrouille encore peut-être le mieux.

Le récit a certes quelques longueurs (sur plus de 600 pages, on comprendra), mais rien ne m’a semblé dramatique : j’ai toujours repris ma lecture avec enthousiasme, parce que j’ai apprécié de passer du temps avec nos trois héros, parce qu’ils n’en sont pas, ou parce que justement ils le sont – les actions de Mike le prouvent, il devient la matière première de son sujet d’étude. Eilen est aussi une héroïne « du quotidien », en acceptant de s’enfermer avec une marmaille atteinte de la rougeole, en restant quatre mois de trop avec eux, parce qu’il le faut, parce qu’il n’y a personne d’autre pour le faire… Polly s’attache à ses compagnons d’abri anti-antiaérien, de ces liens si forts qui ne peuvent naître que dans une puissante expérience commune (plus ou moins traumatisante). Ce ne sont pas des historiens poussiéreux et sans cœur (catégorie que je ne connais pas, d’ailleurs), mais des êtres humains, qui vibrent au gré des évènements, qui sont transformés par leur vécu et qui ont forcément une interaction avec leur environnement, ne serait-ce qu’humain.

J’ai lu des commentaires de gens qui se plaignent que ce roman ne soit pas de la Science-Fiction. Ce n’est pas de la Science-Fiction dans le sens où on l’entend communément, sans doute : pas de robots, pas de superbe technologie décoiffante, juste le filet du voyage temporel qui n’est qu’un fantôme en arrière plan – parce que comme je l’ai dit plus haut, le personnage central, c’est l’Histoire, et non la technologie. De plus, l’histoire étant une science, même « humaine », même « molle », c’est un large sujet de réflexion et d’étude.

Ce qui m'a plu est qu'il s'agit ici de l'histoire qu'on n'apprends pas, ou du moins pas à l'école ou à l'université, à moins d'aller vraiment la chercher : l'histoire de la vie des gens. Voir cette mise en scène de la vie des londoniens sous les bombardements est fascinant, tout comme la vie à l'arrière, dans les manoirs des Lady qui font assumer l'effort de guerre par leurs bonnes. L'aspect "guerrier" nous est plus familier.

Ce qui est aussi particulièrement intéressant dans ce roman est la mise en scène d’une distinction très nette entre le savoir encyclopédique et l’expérience vécue. Les uns comme les autres partent avec un certain bagage encyclopédique, de la greffe de mémoire (la liste de tous les obus tombés, avec type d’explosif, date, heure, lieu d’impact et puissance, par exemple) ou la connaissance de l’issu des évènements, et si cela leur est parfois utile, il manque quelque chose d’important à nos historiens : l’expérience. C’est justement ce qu’ils vont acquérir au cours de leur séjour dans l’Angleterre de 1940, et c’est aussi pour cela qu’ils doivent avoir au moins 21 ans : pour avoir déjà eut une expérience de la vie et des ressources pour savoir et pouvoir s’adapter. Quelque soit votre degré d’empathie, entre vivre la guerre à travers un livre et la vivre réellement, il y a une légère nuance. Nous, nous restons bien au chaud dans notre canapé, mais nos trois compères se retrouvent, comme nous pourrions l’être, plongé dans un temps qui n’est pas le leur, déphasés, sans repères au départ. Ils ont tout à découvrir très rapidement : où exactement et quand exactement. Puis s’adapter, prendre sa place dans ce monde et survivre. Et tout ceci est terriblement humain.

Parce qu’il y a toujours une raison, dans les romans de Mme Willis, je sais que si les étudiants partent sans avoir une préparation complète, c’est parce ce que « eux » n’ont pas le temps, en 2060, alors que les équipes de récupération devraient avoir tout le temps nécessaire pour revenir les chercher. Si le programme des sauts temporels a été moult fois modifié, c’est aussi très certainement pour une excellente raison. Je laisse le soin à Connie Willis de m’éclairer sur tous ces points dans le second volume[1].
Ma théorie, à ce stade, est que l’Histoire ce sert d’eux pour réparer un paradoxe créé par un de leur collègue.

Vivement la suite.

Note

[1] Et je me permets de déplorer l’absence de l’annonce de la date de publication de ce volume sur le site de Bragelonne, mais ce sont les affres de l’édition

05 oct. 2012

ROUSSEAU Fréderic - la guerre censurée

rousseau_guerre_censuree

La guerre censurée, une histoire des combattants européens de 14-18 de Frédéric ROUSSEAU
Point Histoire, 2003
ISBN : 2-02-061258-5

4e de couv :

Frédéric Rousseau raconte la Grande Guerre comme on ne le fait pas d’ordinaire : à hauteur d’homme. Une question centrale s’impose à nous, quatre-vingts ans plus tard : comment ont-ils fait ? Comment ont-ils tenu ? Contre les interprétations vertueuses mettant trop facilement l’accent sur le patriotisme, l’auteur avance des explications plus terre-à-terre mais plus authentiques. Les « poilus » ont tenu — du moins ceux qui ont survécu à l’immense massacre — parce qu’ils étaient mis en condition de tenir : contraints, surveillés, punis par les conseils de guerre, éventuellement passés par la armes. Mais cela ne peut être qu’une partie de l’explication. L’auteur analyse un certain nombre de ressorts psychologiques — comme l’esprit de corps, l’admiration du chef, etc. — qui, au total, composent une anthropologie de l’homme en guerre.

Mon avis :

Parce que 2014 arrive...

Cette étude historique sur la vie quotidienne de tous les soldats de la Première guerre mondiale montre les soldats, comme cela est très exactement dit dans la quatrième de couverture, « à hauteur d'homme ». On est dans l'histoire du quotidien, de la vie et de sa matérialité, de la mort aussi.

Je trouve la précision des analyses, les nombreuses sources exploitées (qui heureusement ne sont pas franco-françaises, mais européennes), et les différents thèmes abordés très enrichissant. Ils apportent un autre regard sur cette guerre que celui de la sempiternelle histoire des batailles. Je regrette un peu que le thème de la mort n'ai pas été plus approfondie (récupération des corps, retour dans les familles ou enterrement dans ces effroyables cimetières militaires présentant des croix jusqu'à l'horizon), mais tout le quotidien du soldat est ici présenté.

Il y a des passages qui sont extrêmement durs à lire, parce qu'il faut bien décrire l'horreur, mais l'ouvrage dans son ensemble bénéficie d'un style fluide qui ne rendra pas le contenu agréable, mais permettra d'en apprivoiser facilement les différents éléments de réflexion.

20 sept. 2012

Paroles de Poilus, lettres et carnets du front, 1914-1918

paroles_poilus

Paroles de Poilus, lettres et carnets du front, 1914-1918 de GUENO Jean-Pierre et LAPLUME Yves (dir.)
Librio document, Paris, 1998 ISBN : 978-2-290-33534-5 ; 180 pages

4e de couv :

Ils avaient dix-sept ou vingt-cinq ans. Se prénommaient Gaston, Louis, René. Ils étaient palefreniers, boulangers, colporteurs, ouvriers ou bourgeois. Ils devinrent soudainement artilleurs, fantassins, brancardiers...
Voyageurs sans bagage, ils durent quitter leurs femmes et leurs enfants et revêtir l'uniforme mal coupé, chausser les godillots cloutés...
Sur huit millions de mobilisés entre 1914 et 1918, plus de deux millions de jeunes hommes ne revirent jamais le clocher de leur village natal. Plus de quatre millions subirent de graves blessures...
Huit mille personnes ont répondu à l'appel de Radio France visant à collecter les lettres, jusqu'ici éparpillées, de ces Poilus. Cet ouvrage en présente une centaine. Des mots écrits dans la boue et qui n'ont pas vieilli d'un jour.
Des mots déchirants, qui devraient inciter les générations futures au devoir de mémoire, au devoir de vigilance comme au devoir d'humanité...

Mon avis :

Bientôt, les commémorations de la Grande Guerre[1].

Cet ouvrage est issu d'une collecte de documents afin de faire témoigner, à rebours, les Poilus sur ce qu'ils ont vécu. A noter qu'il s'agit des Poilus ayant combattu sur le sol français, et qu'il n'y a pas de témoignages de combattants des Dardanelles ou de Galipoli.

A travers leurs mots, parfois maladroit, parfois lyriques, les hommes transcrivent leurs peur, leur quotidien, l'horreur des tranchées et des pluies de bombes. Le naturel de ces lettres est bouleversant, entre scènes d'horreur et mot d'amour.

Il s'agit aussi d'une sélection, un choix, un florilège des « meilleurs morceaux » de la correspondance. Le lecteur pourra ainsi échapper aux répétitions de journées interminables et à l'ennuie dans les tranchées glacées. Pour le reste, rien ne nous est épargné, ce qui reste le but de la lecture de ces extraits de documents.

Je regrette[2] qu'il n'y ait que la correspondance active des Poilus, et aucune correspondance passive (i.e. les lettres qu'il recevaient de leurs familles). L'éditeur a dû réserver ces lettres pour l'ouvrage « Mon papa en guerre : lettres de poilus et mots d'enfants »

Après une telle lecture, il est fort probable que vous ayez envie de regarder « Un long dimanche de fiançailles » ou « Les âmes grises » et lire « Le grand troupeau » de Giono.

Il est toujours bon pour la conscience de savoir ce que les hommes ont été amené à faire ou à vivre.

Notes

[1] Préparez-vous, 2014 va en être truffée.

[2] ouais, je regrette toujours quelque chose, c'est insupportable

03 fév. 2012

Thiesse Anne-Marie - La création des identités nationales, Europe XVIIIe – XXe siècle

thiesse_creation_identites_nationales

La création des identités nationales, Europe XVIIIe – XXe siècle de THIESSE Anne-Marie

Editeur : Seuil (13 octobre 2001), Collection Points Histoire

ISBN : 978-2020414067 ; 307 pages

4e de couv :

Les identités nationales ne sont pas des faits de nature mais des constructions. La liste des éléments de base d'une identité nationale est aujourd'hui bien connue : des ancêtres fondateurs, une histoire, des héros, une langue, des monuments, des paysages et un folklore. Sa mise au point fut la grande œuvre commune menée en Europe durant les deux derniers siècles. Le militantisme patriotique et les échanges transnationaux d'idées et de savoir-faire ont créé des identités toutes spécifiques, mais similaires dans leur différence. De l'invention des épopées barbares à la conception des musées d'ethnographie, de l'élaboration des langues nationales à celle des paysages emblématiques ou des costumes typiques, cet ouvrage retrace la fabrication culturelle des nations européennes. Leurs identités sont issues d'un travail collectif et volontariste qui s'est appuyé sur les nouveaux médias de communication. Leçon de l'histoire à retenir, sans doute, pour l'Union européenne.

Anne-Marie Thiesse : Ancienne élève de l’Ecole normale supérieur, elle est directeur de recherche au CNRS.

L’indispensable table des matières :

1. Identification des Ancêtres
Révolution esthétique
Une nation, une langue
Parrainage international d'une culture nationale
Un Etat, des nations
Epopées fondamentales
Histoires nationales

2. Folklore
Recensions
La nation illustrée

3. Culture de masse
La nation comme horizon
La nation par la joie

Mon avis :

Les identités nationales européennes sont à la fois des évidences et des images très complexes à dépeindre, comme on a pu le voir dans les débats récents. Afin d’avoir les idées un peu plus claires sur le sujet, une plongée dans l’histoire des mentalités, sous influence du politique, est parfois nécessaire, instructif, voir rafraîchissant, mais toujours éclairant.
Nous avons tous en tête des clichés nationaux, hardiment construit et teinté d’un folklorisme parfois rétrograde : le bavarois en salopette de peau, avec son chapeau tyrolien, une chope de bière à la main ; l’honorable vieille bretonne dans sa robe noir et la tête armée de sa coiffe traditionnelle. Mais il est impossible de dire que les identités nationales ou régionales se réduisent à cela.

En tant que synthèse historique, cet ouvrage, quoique passionnant, est dépassionné. Il n’y a pas ici de place pour la polémique, mais pour des faits culturels, des faits de société, des actions politiques, qui sont étudiés, analysés et décortiqué, pour en retirer le fruit de la raison.

En analysant les faits culturels, j’ai eut une surprise (de quoi combler une lacune à ma culture) : le mouvement de création d’identités nationales en Europe est en grande partie une réaction à la domination de la culture classique française. Les différentes nations ont commencé à se chercher une définition en réaction à la domination culturelle d’une autre « nation ». La France emboîta aussi rapidement le pas de ce mouvement.

La nation est une pure construction idéologique. On pourrait commercialiser « la nation en kit » : il vous faut un héros mythique, une littérature ancestrale, un drapeau, un hymne, une langue, un costume folklorique. Vous pouvez vous fabriquer une histoire et délimiter un territoire « naturel ».
Le chapitre sur la construction des langues a presque été choquant à mes yeux, dans le sens où cela a bousculé beaucoup d’idées préconçues inculquées par l’éducation nationale : beaucoup de langues européennes sont des constructions contemporaines.
La « facilité » de fabrication de fausses épopées médiévales chantants les louanges de la nation a naître m’a semblé déconcertante.
J’aurai souhaité que la partie sur le rôle de l’école dans la création et la transmission du concept et de la définition de la nation soit un peu plus développée, mais cela peut aussi être l’objet d’une autre lecture.

Les nations semblent se créer « contre » ou « en réaction à » ; les civilisations pourraient-elles être un peu plus constructive ?

Cet ouvrage, sérieux tout en étant très agréable à lire, donne donc à réfléchir à une époque ou on essaye à nouveau de nous fourguer de la nation clichée, avec son lot de crispation identitaire, le tout assaisonnée d’idéologie parfois contestable. Ce livre donne des éléments pour élargir son esprit et ne pas tomber dans la simplification facile.

21 déc. 2011

Thiesse Anne-Marie - Faire le Français : quelle identité nationale ?

thiesse_faire_francais

Faire les Français : Quelle identité nationale ? de THIESSE Anne-Marie

Stock (2010) – Collection Essais-Documents

ISBN : 978-2234064959 ; 198 pages

4e de couv :

Au cours des débats récents, l’identité nationale a été souvent associée à une vision passéiste et xénophobe de la France : nation assiégée qui serait doublement menacée par la globalisation et l’immigration. Ce livre renverse la perspective. L’identité nationale mérite qu’on s’y intéresse parce qu’elle nous parle de la modernisation qui a transformé nos sociétés depuis deux siècles, sur le plan politique et culturel.
Parler d’identité nationale, c’est comprendre pourquoi une société tournée vers le progrès, traversée par des revendications de liberté, d’égalité et de sécularisation, devant intégrer une population disparate, s’est prise de passion pour le passé. C’est découvrir comment le principe de la représentation politique a nécessité une représentation culturelle de la nation, comment il a suscité une perception esthétique et émotionnelle de son territoire. L’ère des nations, c’est le moment où naissent les usines et les monuments historiques, le corps enseignant et le tourisme, les partis politiques et les sports, la presse et le folklore. Les institutions, les conceptions, les émotions caractéristiques de l’ère nationale imprègnent encore largement notre éducation et notre mode de vie. Partant d’événements ou de débats récents, on les examine ici en leur restituant leur profondeur historique. Certes, le bilan de l’âge national n’est pas seulement positif : guerres, colonialisme, dégradation de l’environnement. Et en ce début de XXIe siècle, le progrès a cessé d’être un idéal collectif. D’ailleurs, la crise d’identité actuelle est sans doute une crise de la modernité. C’est que nation et identité nationale ne sont pas des sujets simples, réductibles à des polémiques circonstancielles. Ils invitent bien plutôt à réfléchir sur la nécessité, pour une société, d’imaginer son destin afin de le construire.

Anne-Marie Thiesse, ancienne élève de l’ENS, directrice de recherche au CNRS, est spécialiste d’histoire culturelle. Elle a publié notamment Le Roman du Quotidien, lecteurs et lectures populaires à la Belle Epoque (rééd. Seuil, coll. « Points », 2000), Ils apprenaient la France, l’exaltation des régions dans le discours patriotiques (Éditions Maison des Sciences de l’Homme), La Création des Identités nationales – Europe XVIIIe-XXe siècle (rééd. Seuil, coll. « Points histoire », 2001.)

L’indispensable table des matières :

Introduction : quelle identité nationale ?
I.L'Etat, c'est nous :
II.Identiques et par millions ?
III.Un passé pour le future
IV.Les vandales et le patrimoine français
V.L'éducation au national
VI.Une seule langue pour la nation
VII.Casquettes, coiffes et cornettes
VIII.Citoyen(ne)s
IX.Scènes et doctrines du nationalisme
X.L'espace public et l'actualité
Conclusion. Crise d'identité, crainte d'avenir.

Mon avis :

Au départ, j’ai failli perdre un ami… quand j’ai annoncé que j’avais commandé ce livre sur « l’identité nationale », parce qu’il y a comme une crispation autour du sujet. La nation est un concept, ce livre vous l'apprendra, qui naît dans toute sa substance lors de la Révolution, pour la France. Parler d'identité nationale fait parfois polémique, puisque semble très vite s'y accoler le rejet de l'autre et de la différence. D'où la crispation... qui peut rapidement devenir xénophobe.
Note : j'ai entendu l'auteur-e- parler de son livre sur France Culture, et vu sont discours, ce n'était pas un chantre du replis identitaire.

Et puis en fait, pas du tout… car pour ceux qui ont suivi de près ou de loin ce qui a pu être dit sur l'identité nationale, on saura à quel point cette notion est floue. C'est une pure construction idéologique fait pour asseoir la puissance de l'État.
La nation est ici défini comme un « corps politique détenteur de la souveraineté de communauté d'individus définie par une culture partagée ». C'est une notion politique et culturelle.

J'ai trouvé la réflexion amenée ici très intéressante, car elle parle de la construction du pays, à travers la création de la notion de patrimoine, à travers l'invention de l'éducation publique, à travers la langue ou encore la religion, à travers l'histoire commune. Anne-Marie Thiesse nous permet de toucher du doigt la construction de la France en deux siècles, pour arriver à comprendre pourquoi elle est telle qu'elle est maintenant.

Ce livre ne vous dira pas : l'identité de la nation France, c'est la poule au pot après la messe du dimanche. Parce que oui, c'est un peu ça, mais pas que. C'est la Poule au pot historique d'Henri IV, avec la culture chrétienne, mais c'est aussi ce que la colonisation nous a apporté en terme de culture et de population. Cela fait parti de notre patrimoine et de notre histoire, et donc des éléments constitutifs de la nation.

J'ai trouvé surprenant que l'école de la Troisième République soit essentiellement vu sous le biais du sauvetage des cultures locales, l'exemple du Félibrige étant bien développé. Anne-Marie Thiesse pourfends l'image du hussard noir de la République cherchant à détruire la langue de la nation celte (ou des pays de langue d'oc, tout le monde a pris).
Il est bon d'être surpris.

Je vous direz : lisez-le. Ce petit livre fait du bien aux neurones et à l'ouverture d'esprit, quelque soit ses opinions politiques.

Note : je pense prochainement lire son La Création des Identités nationales – Europe XVIIIe-XXe siècle sans parler des lecteurs et lecture populaires à la Belle-Époque... en voilà un sujet fascinant.

25 mai 2011

Miquel Pierre - Les poilus d'orient

miquel_poilus_orient

Les poilus d'orient de Pierre MIQUEL

Fayard (2006)

ISBN : 978-2-70281-706-3 ; 349 pages.

4e de couv :

De mars 1915 à mars 1919, des soldats français meurent en Orient. Aux Dardanelles d'abord, en combattant les Turcs encadrés par les Allemands. Mustafa Kemal y remporte la victoire sous les ordres de Liman von Sanders.

A Salonique ensuite, où débarque un corps expéditionnaire pour le moins bigarré, comprenant des Britanniques et des Français bien sûr, mais aussi des Serbes chassés de leur pays, des Russes envoyés en renfort, des Siciliens et des Sardes, des Albanais, et, sur la fin, des Grecs. Les Sénégalais, les Marocains, les zouaves pieds-noirs, les marsouins meurent en première ligne au côté des joyeux des compagnies disciplinaires.

A la fin de 1918, on expédie ces courageux en Roumanie pour tenir le front sud de la Russie contre les bolcheviks. Quand la flotte française de la mer Noire se mutine, ils sont enfin rapatriés. Ceux que Clemenceau appelait avec mépris les " jardiniers de Salonique " auront donc fait la guerre cinq mois de plus que les autres.

Décimés par les maladies autant que par la mitraille, commandés par des généraux écartés du théâtre des opérations en France, comme Sarrail et Franchet d'Esperey, les poilus d'Orient auront terriblement souffert de l'isolement moral sur un front mal ravitaillé. Mais alors pourquoi, le moment venu, et en dépit de la réussite de leur percée sur le Danube, seront-ils les grands oubliés de la Victoire?

Cette épopée mal connue de la Première Guerre mondiale est ici racontée avec verve et passion par Pierre Miquel, dont les ouvrages sur la Grande Guerre font depuis longtemps référence.

Mon avis :

Quand on étudie la guerre mondiale de 1914-1918, l'éducation nationale appuie surtout sur Verdun et le front de la Somme. Les autres fronts, dont ce front "oriental" est assez peu connu du commun des mortels. Gageons que les commémorations de 2014 nous rafraichirons la mémoire, chacun préparant sans doute déjà son exposition, ses cérémonies, sa tranche de mémoire. Il est toujours étonnant, si l'on fait un peu attention, quand on se promène en France, de voir que le moindre petit village, le moindre hameau a sa plaque commémorative. Certes, ce fut une volonté politique de garder la mémoire de la guerre, mais ce fut aussi une guerre qui meurtrit toutes les communautés. Mais je digresse.

J'ai lu ce livre dans le but de réunir de la documentation pour un de mes innombrables projets d'écriture, dont une petite partie devrait se dérouler sur le front d'Orient. Je ne compte pas traiter des grandes gloires militaires (ou plutôt de la raclée magistrale que les troupes anglaises et françaises se sont prises à Gallipoli), mais plutôt du petit soldat dans sa tranché, dans le sable, en train de manger ses biscuits de ration, en attendant d'aller ramper de nuit dans les broussailles pour gagner un peu de terrain sur l'ennemi, si le scorbut ne le tue pas avant.

Pierre Miquel[1] est un spécialiste de la question, l'ouvrage est documenté, d'un style agréable pour un ouvrage d'histoire. Je regrette toujours que les sources ne soient pas mieux renseignées, mais c'est un ouvrage grand public (même si le public de ce type de littérature est "éclairé"), et Fayard n'est pas une édition universitaire, mais de vulgarisation historique (entre autres) dans le sens noble du terme. L'ouvrage traite donc du déroulement des combats sur les zones de guerres successives, avec les directives militaires successives, etc. De l'histoire comme il en faut (mais pas que) et de l'histoire comme elle ne m'intéresse pas (mon intérêt se porte davantage sur l'histoire des idées, des mentalités ou encore l'histoire sociale, c'est une question de goût. Les rois, les reines, la politique et les campagnes militaires... ce n'est pas ma tasse de thé).

Au sujet du quotidien du soldat, je n'ai malheureusement pu récolter que de maigres informations. Ce n'est tout simplement pas l'ouvrage qu'il me fallait lire, voilà tout. la bibliographie de fin d'ouvrage est salvatrice sur ce point, puisque je pense trouver mon bonheur dans les recueils de témoignage, mais il est assez délicat de trouver (à un prix raisonnable) les Souvenirs de la guerre d'orient, 1915 - 1917 de Jérôme Carcopino (au hasard...). Il va me falloir aller en bibliothèque universitaire, c'est l'évidence.

Notes

[1] Professeur à la Sorbonne, spécialiste d'histoire militaire, agrégé d'histoire et docteur ès-lettres

17 janv. 2011

Irving David - La destruction de Dresde

irving_dresde

La destruction de Dresde : la nuit du châtiment pour l'Allemagne nazie, 250 000 civils massacrés par les bombardiers anglo-américains de IRVING David

Éditions Art et histoire d'Europe (1987),

ISBN : 978-2906026070 ; 297 pages

Présentation :

Cet ouvrage est la publication de la thèse de David Irving (ce monsieur est anglais) sur le bombardement de Dresde, ville allemande, dans la nuit du 13 au 14 février 1945.

L'ouvrage n'est plus disponible que d'occasion ou certainement dans votre bibliothèque préférée.

Mon avis :

Toutes mes confuses, je n'ai pas mon exemplaire sous la main pour en extirper la 4e de couverture.

J'ignore parfaitement si la thèse de David Irving a été bien accueillie par la communauté scientifique historique. Je sais simplement que je l'ai retrouvé un certain nombre de fois en référence dans des article. Le fait est aussi que l'ouvrage a connu plusieurs rééditions entre 1965 environs et 1986, mais visiblement, pas depuis.

L'ouvrage est limpide, et les faits m'ont paru bien analysés, avec de fréquentes citations, mais un manque de note de bas de page (ce qui est typique de ce genre d'ouvrage, quelque soit l'auteur et l'éditeur : pour plus d'informations, nous n'avons qu'à lire la thèse complète...). La froideur du style et de l'analyse est assez frappante : l'auteur n'est pas dans l'émotion, mais dans la recherche des faits historiques, sans porter de jugement, si ce n'est sur « les régimes totalitaires de notre siècle n'ont pas eut l'exclusivité de l'horreur (...) » (p10).

Dresde, en 1945, est la Florence de l’Elbe, ville d'art et de culture. Dans cette ville manquant cruellement de défenses anti-aérienne, ne croyant pas à une attaque, la guerre semblant si loin sur le plan territorial mais aussi dans les esprits. Dresde servait de plus de refuge à des populations fuyant leurs habitations détruites et l'avancée des Russes. 250 000 personnes ont trouvé la mort, lors ou des suites au bombardement de la nuit du 13 au 14 février 1945. Des civils.

David Irving a réussit a dépassionner le débat en présentant froidement les faits : comment les bombardements précédents, dont celui de Rotterdam, ont permis à la RAF de perfectionner son art de massacrer son prochain (l'interprétation est de moi), décrivant les équipements militaires, tonnage des bombes, évaluation des capacités de destruction, techniques d'attaque (on fait d'abord exploser toits et fenêtres pour ensuite pouvoir mettre le feu à tout ça), mais aussi techniques de défense, dont les couloirs d'eau.

La statégie Alliée (anglaise) est de même expliqué : le but était de détruire le système militaire, industriel et économique de l'Allemagne, tout en sapant le moral de la population, de manière à anihiler toute velléité de resistence aux avancées des armées Alliées. Pourtant, personne ne semblait alors croire à une attaque de Dresde, qui était plus ou moins présentie comme capitale de l'Allemagne d'après guerre. La destruction de sites militaires ou industriels serait presque compréhensible, mais c'est le coeur de la ville qui a été touché, une zone sans industrie, sans camps militaires, et surpeuplée de civil.

Deux vagues d'avions de la Royal Air Force ont bombardé Dresde avec force bombes incendiaires, les bombardiers américains finissant le travail, participant ainsi à la politique de terreur sur les populations civiles.

250 000 morts reste un « record » qui dépasse Hiroshima et Nagazaki réunies, ces dernières ayant tout de même le record du plus grand nombre de mort par seconde. Le cynisme de ce type de remarque n'échappera à personne, je l'espère.

La partie qui m'a le plus intéressée a été la description du bombardement et ses conséquences, les lendemains. Cet intérêt était motivé non pas par un esprit morbide, mais par une recherche documentaire pour de futurs travaux littéraire (une bonne documentation évite d'écrire des absurdités). David Irving use pour ces parties du même style sec et froid. Il y a pourtant des descriptions purement analytiques qui sont à vous retourner le coeur, depuis les enfants en costumes de carnavals aux corps pulvérisés dans la gare de Dresde, jusqu'aux jeunes filles qui ont dû sortir leurs amies des caves où elles s'étaient réfugiées et où elles sont mortes asphyxiées. Quelques exemples parmis d'autres. Le récit des conséquences du bombardement de Rotterdam est aussi particulièrement précis.

Hors de toutes considérations de recherche documentaires, j'ai trouvé ce livre édifiant, ayant réussi à traiter d'un sujet très délicat et sensible sans verser dans l'affect, le larmoyement ou l'auto-flagellation qui ferait perdre en force le travail entrepris. Cette description systématique de l'horreur de la guerre est un remède à toute velléité belliciste.