Le blog de Gabriel

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07 fév. 2013

WILLIS Connie - Black-Out – tome 1 Blitz

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Black-Out – tome 1 Blitz, de WILLIS Connie

Bragelonne (2012), traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Joëlle WINTREBERT

Prix Locus, prix Hugo, prix Nebula (rien que ça...)

ISBN : 978-2352945949 ; 672 pages

4e de couv :

Oxford, futur proche. L’université est définitivement dépoussiérée : historien est devenu un métier à haut risque. Car désormais, pour étudier le passé, il faut le vivre. Littéralement.
Michael Davies se prépare pour Pearl Harbor, Merope Ward est aux prises avec une volée d’enfants évacués en 1940, Polly Churchill sera vendeuse en plein cœur du Blitz, et le jeune Colin Templer irait n’importe où, n’importe quand, pour Polly…
Ils seront aux premières loges pour les épisodes les plus fascinants de la Seconde Guerre mondiale. Une aubaine pour des historiens, sauf que les bombes qui tombent sont bien réelles et une mort soudaine les guette à tout moment. Sans parler de ce sentiment grandissant que l’Histoire elle-même est en train de dérailler.
Et si, finalement, il était possible de changer le passé ?

Connie Willis a reçu sept fois le prix Nebula et onze fois le prix Hugo. Admise dans le prestigieux Science Fiction Hall of Fame, elle a été reconnue pour l'excellence de son œuvre et sa contribution au genre. Elle vit dans le Colorado avec sa famille.

Mon avis :

Je ne saurais que trop conseiller, avant l’entamer la lecture de ‘‘Black-Out’’ celle de ‘‘Sans parler du chien’’ (succulent d’humour très british) et ‘‘Le grand livre’’ (fascinant et terrifiant), afin de se familiariser avec l’écriture de Connie Willis, son idée du voyage temporel et les personnages, Mr. Dunworthy étant un personnage plus que récurent, par exemple, et cela vous éclairera sur le fait que Colin ait déjà fait un voyage temporel malgré son trop jeune âge.

Les dialogues sont menés « à la Connie Willis » : rapides, efficace, jouant beaucoup sur les sous-entendus, et sans indication régulière du locuteur. On est dans l’action, dans l’échange, il faut que ça avance, même si, c’est vrai, le lecteur peut se retrouver parfois perdu.

Dans les romans de Connie Willis, l’Histoire est un personnage à part entière. Tout semble se passer comme si l’Histoire avait une volonté propre qui lui permettait d’empêcher les modifications de son cours. Ce « système de sécurité » historique est cependant mis à mal (c’est le sujet du roman), vu que Mike se retrouve en pleine zone de divergence (Dunkerque), que Eilen / Merope trafique aussi l’histoire sans le vouloir en s’occupant peut-être trop bien d’enfants turbulents, Polly se débrouille encore peut-être le mieux.

Le récit a certes quelques longueurs (sur plus de 600 pages, on comprendra), mais rien ne m’a semblé dramatique : j’ai toujours repris ma lecture avec enthousiasme, parce que j’ai apprécié de passer du temps avec nos trois héros, parce qu’ils n’en sont pas, ou parce que justement ils le sont – les actions de Mike le prouvent, il devient la matière première de son sujet d’étude. Eilen est aussi une héroïne « du quotidien », en acceptant de s’enfermer avec une marmaille atteinte de la rougeole, en restant quatre mois de trop avec eux, parce qu’il le faut, parce qu’il n’y a personne d’autre pour le faire… Polly s’attache à ses compagnons d’abri anti-antiaérien, de ces liens si forts qui ne peuvent naître que dans une puissante expérience commune (plus ou moins traumatisante). Ce ne sont pas des historiens poussiéreux et sans cœur (catégorie que je ne connais pas, d’ailleurs), mais des êtres humains, qui vibrent au gré des évènements, qui sont transformés par leur vécu et qui ont forcément une interaction avec leur environnement, ne serait-ce qu’humain.

J’ai lu des commentaires de gens qui se plaignent que ce roman ne soit pas de la Science-Fiction. Ce n’est pas de la Science-Fiction dans le sens où on l’entend communément, sans doute : pas de robots, pas de superbe technologie décoiffante, juste le filet du voyage temporel qui n’est qu’un fantôme en arrière plan – parce que comme je l’ai dit plus haut, le personnage central, c’est l’Histoire, et non la technologie. De plus, l’histoire étant une science, même « humaine », même « molle », c’est un large sujet de réflexion et d’étude.

Ce qui m'a plu est qu'il s'agit ici de l'histoire qu'on n'apprends pas, ou du moins pas à l'école ou à l'université, à moins d'aller vraiment la chercher : l'histoire de la vie des gens. Voir cette mise en scène de la vie des londoniens sous les bombardements est fascinant, tout comme la vie à l'arrière, dans les manoirs des Lady qui font assumer l'effort de guerre par leurs bonnes. L'aspect "guerrier" nous est plus familier.

Ce qui est aussi particulièrement intéressant dans ce roman est la mise en scène d’une distinction très nette entre le savoir encyclopédique et l’expérience vécue. Les uns comme les autres partent avec un certain bagage encyclopédique, de la greffe de mémoire (la liste de tous les obus tombés, avec type d’explosif, date, heure, lieu d’impact et puissance, par exemple) ou la connaissance de l’issu des évènements, et si cela leur est parfois utile, il manque quelque chose d’important à nos historiens : l’expérience. C’est justement ce qu’ils vont acquérir au cours de leur séjour dans l’Angleterre de 1940, et c’est aussi pour cela qu’ils doivent avoir au moins 21 ans : pour avoir déjà eut une expérience de la vie et des ressources pour savoir et pouvoir s’adapter. Quelque soit votre degré d’empathie, entre vivre la guerre à travers un livre et la vivre réellement, il y a une légère nuance. Nous, nous restons bien au chaud dans notre canapé, mais nos trois compères se retrouvent, comme nous pourrions l’être, plongé dans un temps qui n’est pas le leur, déphasés, sans repères au départ. Ils ont tout à découvrir très rapidement : où exactement et quand exactement. Puis s’adapter, prendre sa place dans ce monde et survivre. Et tout ceci est terriblement humain.

Parce qu’il y a toujours une raison, dans les romans de Mme Willis, je sais que si les étudiants partent sans avoir une préparation complète, c’est parce ce que « eux » n’ont pas le temps, en 2060, alors que les équipes de récupération devraient avoir tout le temps nécessaire pour revenir les chercher. Si le programme des sauts temporels a été moult fois modifié, c’est aussi très certainement pour une excellente raison. Je laisse le soin à Connie Willis de m’éclairer sur tous ces points dans le second volume[1].
Ma théorie, à ce stade, est que l’Histoire ce sert d’eux pour réparer un paradoxe créé par un de leur collègue.

Vivement la suite.

Note

[1] Et je me permets de déplorer l’absence de l’annonce de la date de publication de ce volume sur le site de Bragelonne, mais ce sont les affres de l’édition

27 déc. 2012

HELIOT Johan - La Lune seule le sait

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La Lune seule le sait de Johan HELIOT

Folio SF / Mnémos (2007) Prix Rosny-Aîné 2001 du meilleur roman de science-fiction francophone

ISBN : 978-2070421909 ; 365 pages

4e de couv :

Printemps 1889. Un vaisseau hybride de chair et de métal fait irruption dans le ciel de Paris, stupéfiant la foule venue célébrer la clôture de l'Exposition universelle. L'humanité entre en contact avec les extraterrestres Ishkiss et découvre une technologie qui surpasse ses rêves les plus fous. Dix ans plus tard, l'Europe s'est transformée grâce à l'alliance rendue possible entre la vie et le métal. Pourtant, la révolte gronde, menée par les artistes et les écrivains exilés en Amérique. La science fabuleuse apportée par les créatures d'outre-espace est devenue un instrument d'oppression entre les mains de l'Empereur français. Les droits des peuples sont bafoués, les opposants déportés grâce à la nef ishkiss vers le nouveau bagne que Louis Napoléon vient d'inaugurer dans les entrailles de la Lune. Quels sont les véritables desseins des alliés du maître de l'Empire ? La réponse offre la clé de l'éternité. Un seul homme sur Terre est peut-être capable de l'entrevoir : celui dont les rêves à présent dépassés ont à longueur de pages fasciné ses semblables...

Mon avis :

Tout commence par un bon Steampunk des familles, soit l’alliance d’une technologie humaine au look Belle Epoque avec de la technologie extra-humaine (i.e. extraterrestre, on l’aura compris), le tout sur une terre uchronique où Sedan n’est pas une défaite de l’empire français mais une victoire.

Viennent ensuite les personnages et les problèmes commencent à se poser. En uchronie, j’apprécie les références à des personnages historiques, une apparition fugace, mais pas que des personnages historiques archi-connus soit les acteurs principaux. C’est une question de goût, certes, mais ça m’a fortement déplu.

Rapidement vient l’ennui. Je n’arrive pas à m’attacher à Jules (dont les romans n’ont jamais su attirer mes faveurs, ce qui ne m’aide pas), j’ai guetté la révélation de l’identité de Babiroussa pendant tout le roman avec un certain agacement[1] et rien n’est venu confirmer ou infirmer mon intuition, Louise Michel en sainte hiératique n’a pas su me séduire. Idéologiquement, la présentation des thèses socialistes m’a semblé sans saveur ; le bagne lunaire manque de cachet (alors que c’est le bagne, il y en aurait des choses à dire ! sur la lune en plus ! mais ça pourrait être génial !). Les Ishkiss me semblent être des crétins qui se sont arrêté à l’empire français. Je n’ai toujours pas compris pourquoi : les Anglais me semblent plus industrieux à cette époque.

Sur le plan stylistique, il m’a semblé que l’écriture était « bien », ce genre de « bien » sur lequel on n’a rien à dire. Quelques envolées lyriques tombent de temps en temps comme un cheveu sur la soupe : rester dans une agréable simplicité eut sans doute été préférable. La fin m’a laissée sur ma faim.

Ca se lit. Je m’attendais à autre chose. C’est étrange : je me sens coupable de ne pas aimer et ça me rends triste.

Note

[1] des exilés à Guernesey qui ont une douce amie prénommée Juliette, il n’y en a pas 2 000, et il s’appelle Victor

11 avr. 2012

J. M. Coetzee - Disgrâce

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Disgrâce de J. M. Coetzee

Traduit de l'anglais (Afrique du Sud) par Catherine Lauga du Plessis
Éditions Point
J.M. Coetzee est prix Nobel de littérature pour l'ensemble de son œuvre (2003)
Booker Prize, 1999
National Book Critics Circle Award
prix du Meilleur livre étranger, 2002

ISBN : 978-2757825785 ; 272 pages

4e de couv :

David Lurie, cinquante-deux ans, deux fois divorcé, enseigne à l'université du Cap. Une jeune étudiante, parmi ses nombreuses conquêtes, finit par l'accuser de harcèlement sexuel. Contraint à la démission, David se réfugie auprès de sa fille Lucy. Mais les temps ont changé et sa retraite vire au drame. La bourgeoisie sud-africaine doit payer pour les crimes de l'apartheid...

Mon avis :

Le début de cette histoire aurait pu se dérouler n'importe où : un professeur d'université, ayant une vie quelque peu pathétique et une vie sentimentale[1] assez lamentable[2], est accusé de harcèlement sexuel par une de ses étudiantes. Il a réussi à mettre cette dernière dans son lit presque par hasard.
Ayant vécu cette relation comme une histoire d'amour, David Lurie se retrouve incapable de procéder à la pénitence que la société attend de lui.

C'est lorsqu'il trouve refuge dans la ferme de sa fille Lucy, jeune femme qui se caractérise par sa force d'âme, son embonpoint, et son homosexualité, que tout bascule et que deux histoires se télescopent : celle du drame de David et le drame de Lucy.
Il est question d'un côté d'un homme qui n'a pas conscience d'avoir violé une jeune femme, de l'autre d'une autre jeune femme qu'on a avilie afin de la chasser de sa ferme et prendre ses terres.

Il n'est jamais précisé avant au moins la moitié du roman quels sont les personnages Blancs et quels sont les personnages Noirs, car telle semble être la volonté de David et Lucy : arriver à vivre en faisant abstraction de la couleur de peau.
Petrus n'arrive pas à faire ce qu'il demande à Lucy, à savoir mettre en pratique ce : « c'est affreux, mais c'est fini maintenant ». Si l'apartheid est fini, il ne faudrait alors pas chercher vengeance.
David refuse d'expier pour des crimes qu'il n'a pas le sentiment d'avoir commis, quand Lucy fait tout pour être forte, digne et assume les erreurs, les peurs et la haine des autres.
L'horreur est souvent dans les sous-entendus monstrueux, qui doucement trouvent une formulation, deviennent des idées, des paroles, qui sont enfin prononcées, et dont on s'aperçoit qu'elles ne sont au final pas si éloignée de la vérité.

Le style est d'une grande clarté, d'une très agréable fluidité, tout en développant une rare subtilité. Je pense particulièrement à la façon dont apparaît dans l'esprit du lecteur (par l'entremise de David) la cause, ou la raison, du drame vécu par Lucy. La mise en parallèle de l'histoire du père et de la fille permet aussi de prendre conscience d'une situation qu'ont pu rencontrer ceux qui ont vécu la chute de l'apartheid, entre ceux qui n'avaient pas eu conscience de mal agir[3] et ceux qui ont dû payer pour des crimes qu'ils n'avaient pas personnellement commis, mais comme s'ils étaient les boucs émissaires pour purifier la société du fonctionnement de tout un système malsain.

Il n'y a pas, à mon avis, de complaisance ou de prise de parti déplacée, mais simplement des personnages confrontés à des situations qui au fond les dépassent.

Notes

[1] le 4e de couv dit n'importe quoi

[2] à différencier d'une vie sexuelle, qui n'est pas pour autant très brillante

[3] C'est une sensation assez étrange qui est éveillée : David n'est pas « méchant », mais il reste un vrai sale type, un criminel. Et on arrive à comprendre son point de vue, sans l'approuver, loin s'en faut

03 nov. 2011

Duras Marguerite - Moderato Cantabile

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Moderato cantabile de Marguerite DURAS

Éditions de Minuit (1958) (édition lue : 2010) – collection double

Prix de Mai (1958)

ISBN : 978-2707303141 ; 162 pages

4e de couv :

« Qu'est'ce que ça veut dire, moderato cantabile ?
- Je ne sais pas. »
Une leçon de piano, un enfant obstiné, une mère aimante, pas de plus simple expression de la vie tranquille d'une ville de province. Mais un cri soudain vient déchirer la trame, révélant sous la retenue de ce récit d'apparence classique une tension qui va croissant dans le silence jusqu'au paroxysme final.
« Quand même, dit Anne Desbarèdes, tu pourrais t'en souvenir une fois pour toutes. Moderato, ça veut dire modéré, et cantabile, ça veut dire chantant, c'est facile. »

Mon avis :

Je voulais utiliser l’écriture des indications musicales de rythme dans un chapitre d’un de mes (trop) nombreux projets, et je ne pouvais pas me servir du fameux « moderato cantabile » sans prendre connaissance de cette référence littéraire, du roman, de l’histoire.

Voilà qui est fait : Anne Desbarèdes fait suivre à son enfant des leçons de piano chez Mademoiselle Giraud, quand un cri annonce un drame. Dans le bar du rez-de-chaussée, un homme vient de tuer une femme, ce qui semble être vraisemblablement un crime passionnel. Anne Desbarèdes revient le lendemain dans ce bar, accompagnée de son enfant, et rencontre Chauvin, avec qui elle entame… comme un flirte.

On nage en pleine « nouvelle vague », en plein « nouveau roman ». Moderato cantabile est un film de Godard, version littéraire. Je n’apprécie pas particulièrement ce style et ces techniques n’écriture, mais j’ai trouvé le roman tout de même remarquable, malgré le fait qu’il soit marqué par son époque (c’est très « années 50-60 », on n’écrit plus du tout ainsi ou ce genre d’histoire, à présent).

Je ne ferais pas la critique de la construction de l’œuvre, du sujet, etc. Je ne me sens pas la légitimité d’un critique littéraire qui oserait s’attaquer à Marguerite Duras.
J’ai simplement eut l’impression d’avoir lu un roman sur rien (ah ! c’est Flaubert qui aimerait ça, si ma mémoire est bonne). Certains dialogues sont parfois absurde, mais les deux protagonistes étant un brin ivres[1], leurs deux mondes semblent se frotter, se percuter, sans arriver à se mélanger.
Nous avons une tranche de vie de quelques individus, quelques indications sur leur passé, et nous ignorerons tout de leur avenir. J’avoue qu’après avoir fini le livre, leur avenir m’indiffère. Les personnages ne sont pas attachant ou repoussant. Ils laissent juste raisonnablement indifférent, Anne Desbarèdes paraissant même légèrement attardée.
En fait, j’ai eut l’impression d’être grandement débile, en m’interrogeant sur cette symbolique du vin, de l’ivresse et de ses effets dés-inhibiteurs, une signification christique peut-être ?, sur ce temps qui passe, avec cette sonnerie d’usine qui annonce l’arrivée des ouvriers dans le bar, alors que leur non-relation doit rester secrète (nous sommes dans les années 1950 ! scandale !), sur se sentiment d’urgence permanent, sur ce temps si éphémère, sur l’affrontement entre l’emprisonnement social (Mademoiselle Giraud) et la liberté (l’enfant), etc.
Je décide maintenant d’arrêter de le prendre la tête sur la signification symbolique ou non, de tout et de rien, et j’assume donc ma débilité profonde. Ce livre est sans doute écrit pour plus intelligent que moi.

Il faut tout de même noter que le chapitre 9, racontant le dîné mondain organisé chez Anne Desbarèdes est absolument jouissif. C’est une merveille de suggestion, d’instantané, comme une juxtaposition de photographie montrant tantôt l’intérieur et tantôt l’extérieur. C’est une soirée diapo devenue folle, sous le signe de l’ivresse d’Anne.

Ce fut somme toute une lecture… fort intéressante.

Notes

[1] ça picole pas mal, dans le roman.

09 sept. 2011

Houellebecq Michel - La possibilité d'une île

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La possibilité d'une île de Michel HOUELLEBECQ

Éditions Fayard (2005) - Le livre de poche (2010)

ISBN : 978-2-253-11552-6 ; 474 pages

Prix Interallié 2005

4e de couv :

Qui parmi vous, mérite la vie éternelle ?

L'histoire :

Loin dans le futur, les clones Daniel24 puis Daniel25, lisent le récit de vie de Daniel1 et le commentent. Le clonage est en effet possible suites aux recherches menées par la secte / religion des Elohimites.

Mon avis :

(Les numéros des pages données font référence à l'édition de poche)

La réponse à la question posée par la 4e de couverture, la réponse pourrait être : certainement pas le narrateur de cette histoire...

J'arrive à la fin de mon défi de littérature :
Marc Lévy était simple, léger, détendant, un peu bêbette, mais vite lu.
Guillaume Musso était pénible, dilué, pas très intelligent., avec une fin plus que bancale.
Houellebecq est complètement vain et dépressif.

Au départ, j'étais plutôt enthousiaste, car il faut bien reconnaître que l'écriture est soignée et que le récit est intellectuellement stimulant (cette sensation n'est cependant pas arrivé pas à survivre à la page 250, cependant). Je ne souhaitais pas lire du Houellebecq en raison du foin médiatique très polémique qui flotte autour de cet auteur. J'ai en effet une méfiance naturelle envers le buzz, les couvertures de magazines, et les « sujets du moment ».
Il a quand même fallu que je lise 'La possibilité d'une île'', offerte par mon ami C., le seul et unique responsable de tout cela.

Ce roman agit dans un premier temps comme un poil à gratter, puisque le héros-narrateur, Daniel, est un « comique » parfaitement iconoclaste, agissant contre tout ce qui pourrait être de près ou de loin bien pensant.
Le narrateur serait un mélange entre Guillon, Dieudonné et Zemmour. Il passe de très longues pages à se rouler dans sa propre médiocrité en s'amusant de celle des autres. Il s'affiche clairement puant, insupportable, inhumain et égocentrique, tout en reprochant cela aux autres.
Il est raciste, sexiste, et fait son beurre avec le sexe et la violence. Cet aspect est tout de même gommé passé la page 200, pour donner un tour un peu plus humain au narrateur souffrant. Un personnage aussi politiquement incorrect fait de toute façon vendre, puisque le lecteur pourra à loisirs réfléchir sur ses tendances « politiquement correcte » et les remettre en cause s'il le souhaite, et décider de devenir lui aussi un salaud décomplexé et sans empathie.
Ce procédé est aussi vendeur, et l'auteur ne s'en cache pas. Je pense avoir discerné un aveux dans, page 155 :

« En quelques minutes je passai en revue l'ensemble de ma carrière, cinématographique surtout. Racisme, pédophilie, cannibalisme, parricide, actes de torture et de barbarie : en moins d'une décennie, j'avais écrémé la quasi-totalité des créneaux porteurs. »

Donc, ce n'est pas qu'on y croit, c'est juste que le sexe, la violence et la méchanceté, ça fait vendre du papier.

Le début du roman est truffé de références au monde de la télévision et du show-business qui seront définitivement périmées dans 5 ans. On peut déjà déceler une tendance au « name droping » que j'ai trouvé particulièrement agaçante.

Le côté science-fiction, parce que c'est de la science-fiction[1] est assez décevant. On vous dira : c'est une histoire de clone. Certes, et qui n'est pas très original et qu'elle rappelle à bien des égard Demain les chiens, de Clifford D. Simak[2]. Les passages relatant la vie des clones sont très concis, permettent trop rarement d'apporter un éclairage nouveau sur le récit de Daniel1. Je cherche d'ailleurs vainement la réflexion qu'il pourrait y avoir autour du clonage. Les questions éthiques, philosophiques, techniques, scientifiques sont évacuées et en rien abordées. La survie des clones est tout simplement une aberration : si l'aspect « alimentaire » est expliqué, il n'en est rien sur l'entretien des cellules de vie, sur les moyens de communication, sur la création de nouveaux clones et comment ceux-ci sont transportés sur leur lieu d'ennui. En un mot, cela ne tient pas debout, et d'ailleurs, les récits des clones ne sont que des prétextes pour nous faire lire le « récit de vie » de Daniel1. Comment les clones arrivent-ils d'ailleurs à acquérir le langage, qui est une fonction éminemment sociale ?
La vie des clones est d'un ennui insondable : ils ne mangent plus, n'ont plus de contact humain physique, à peine un contact par écran interposé, et le seul but de leur existence est de lire le récit de vie de leur modèle originel. Je trouve hallucinant qu'il n'y ait pas eut plus de suicide de clone, et qu'il faille attendre un Daniel25 pour qu'il y ait un soupçon de rébellion et une volonté, même primaire, de vivre des expériences qui appartiennent à l'individu et non de revivre par procuration une existence pathétique. A quoi sert une vie sans joie et sans contact humain ?
Le clonage n'est pas l'immortalité. La lecture du récit de vie ne fait pas du lecteur le double du narrateur, sa copie, sa personnalité, une continuation de son existence. La thèse est parfaitement bancale.
On s'en fiche un peu, car cette construction SF n'est là que pour livrer aux lecteurs moultes réflexions sur le monde contemporain et ses sociétés occidentales décadentes.

Ce dont le roman doit traiter le plus, c'est sans doute de sexe.
Les femmes y sont réduites à leur corps et à leur sexualité : Isabelle perd toute raison de vivre avec la perte de sa jeunesse, Esther n'est qu'un jeune sexe sur patte.
Le point de vue masculin adopté fait que la sexualité, surtout en ce qui concerne sa pratique par les femmes ou par description du corps de la femme, est enlaidi, sali, avili.
Il n'est jamais question que de plaisir masculin, de toute façon, d'un « amour » égoïste, et d'une certaine complaisance dans les descriptions d'actes sexuels plus ou moins exotiques, toujours d'une très grande vulgarité, toujours méprisant pour les femmes. L'impression qu'il m'en reste est d'avoir perdu mon temps à lire des fantasmes sexuels exhibitionnistes et malsain, très consommateur, très capitaliste. Et tout est fait pour que le lecteur, qu'il ait une vie de couple épanouie ou non, se sentent vivre dans la plus grande misère sexuelle.

La critique sociale est axée sur tout les éléments « politiquement incorrect » dans l'air du temps, et se caractérise par ses aspects non seulement destructeurs, mais aussi anti-constructifs, se roulant avec complaisance dans la laideur et la vanité du monde, et ne servant au final qu'à semer la dépression sur son passage. Ce livre a pollué mon humeur pendant les jours où je l'ai lu.

Sur le plan de l'écriture, nous avons droit à un style parlé travaillé avec une certaine élégance, ou du moins, avec quelques moments de grâce, qui disparaissent malheureusement à mi-parcours, moment où l'ennui commence à s'installer.
Page 154 :

« Je suppose que les révolutionnaires sont ceux qui sont capables d'assumer la brutalité du monde, et de lui répondre avec une brutalité accrue. »

Page 160 :

« Ma carrière n'avait pas été un échec, commercialement tout du moins : si l'on agresse le monde avec une violence suffisante, il finit par le cracher, son sale fric ; mais jamais, jamais il ne nous redonne la joie. »

Au départ, je ne pouvais que reconnaitre le talent de l'auteur et les qualités de son écriture. Vers la page 250, j'ai cependant commencé à m'ennuyer. Il n'y avait là aucun traitement intéressant des sujets comme la quête de l'immortalité, le clonage, les relations hommes-femmes (qui restent uniquement axées sur le plan sexuel), et même la description de la secte m'a parue poussive, sans aucune originalité ni réflexion. Celle-ci, d'ailleurs, arrive à point nommé quand le récit de la vie de Daniel1 s'essouffle passablement, comme si l'auteur s'apercevait soudain qu'il allait devoir raccrocher son intrigue avec une histoire de clonage et d'immortalité.

L'ouvrage est truffé de références à Nietzsche, Baudelaire, Schopenhauer ou autres allusions artistico-médiatiques qui apportent au final peu de choses, si ce n'est à flatter le lectorat visé (plutôt cultivé, prompt à se prendre la tête sur de faux problèmes peudo-existentiels) et à complexer le lecteur qui ne les saisira pas. Ceci dit, il n'y a rien de particulier à comprendre à travers les références données : tous est dans le roman. Il n'y a pas de quoi nourrir un quelconque complexe. Ce livre est donc parfaitement accessible au grand public, avec un style qui joue uniquement sur la provocation.
Le public visé n'est clairement pas le même que celui de Lévy ou Musso, qui sont de l'entertainment pur et très facile d'accès. La possibilité d'une île vise un lectorat cultivé, un peu snob, un peu bourgeois, qui entretient l'entre-soi culturel, et qui ne se sent vivre que dans la prise de ses antidépresseur.

Pour finir, j'ai cru déceler un peu de plagiat dans cet ouvrage, avec, pages 389-390 la rescription d'une publicité qui est clairement celle d'une publicité suédoise (il me semble) pour Durex, vue dans l'émission Culture Pub.

Au final, j'ai trouvé ce livre assez fade, très vain, un peu écœurant et passablement déprimant. Et je sais maintenant pourquoi je ne lirais pas d'autres romans de Michel Houellebecq.

Notes

[1] il est question de société du futur et de clonage, tout de même

[2] Un très bon recueil de nouvelles constituant un roman que je ne saurais que vous conseiller

04 juin 2011

Gary Romain - Les racines du ciel

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Les racines du ciel de Romain GARY

Édition Gallimard (1956), Folio (1980),

ISBN : 978-2-07-036242-4 ; 494 pages

Prix Goncourt 1956

Adapté au cinéma en 1958 par John Huston.

4e de couv :

« La viande ! C'est l »aspiration la plus ancienne, la plus réelle, et la plus universelle de l'humanité. Il pensa à Morel et à ses éléphants et sourit amèrement. Pour l'homme blanc, l'éléphant avait été pendant longtemps uniquement de l'ivoir et pour l'homme noir, il était uniquement de la viande, la plus abondante quantité de viande qu'un coup heureux de sagaie empoisonnée pût lui procurer. L'idée de la « beauté » de l'éléphant, de la « noblesse » de l'éléphant, c'était une notion d'homme rassasié... »

Mon avis :

Les racines du ciel est un roman sur l’éco-terrorisme. Celui-ci est presque bon enfant, puisque Morel, le héros de l'histoire, ne tue pas : il blesse ; il incendie ; il donne des fessées aux méchantes grandes filles. Morel, c'est le doux dingue français, sorti des camps de concentration nazis, qui vient défendre ce qui l'a maintenu en vie dans les camps : l'idée de la liberté des troupeaux d'éléphant. Le voici dont en Afrique Équatoriale Française (actuel Tchad) en train de faire signer des pétitions pour la défense des pachydermes à Fort Lamy (aujourd'hui N’Djamena). Mais un jour, il faut passer à un autre niveau d'action, quand l'on fait doucement rire tout le monde. Morel se charge donc de mettre du « plomb dans le cul » au propre, et dans la tête, au figuré, des chasseurs d'éléphants, ceux qui détruisent la nature pour le plaisir du « beau coup de fusil » ou la collecte de l'ivoire.

Malgré les actes violents de Morel, les recherches menées par les autorités restent molles, sous le signe d'une bienveillance générale envers celui que l’on considère comme un original, voir un doux digue tout de même fort sympathique. Morel court dans la brousse, tant mieux, cela lui passera avant la saison des pluies.

Romain Gary ne fait cependant pas d'angélisme et fait apparaitre assez directement les distorsions entre les aspirations des blancs et des noirs. Morel se veut apolitique, mais chacun essaye, à un moment ou à un autre, de tirer la couverture à lui. Parce que défendre « la beauté de la nature », faire de « l'écologie », ce n'est pas assez sérieux. Dans l'Afrique colonisée d'après la seconde guerre mondiale, des hommes s'éveillent, dont Waïtari, un africain éduqué en Europe, élu député, cherchant à faire marcher les peuples d'Afrique contre le colonialisme. Waïtari tente de récupérer politiquement la lutte de Morel, en allant dans son sens ou en sens inverse, cela semble importer assez peu.

Plusieurs discours se heurtent autour de la symbolique des éléphants. Pour Morel ou Minna, ils sont la liberté, la puissance sauvage, mais aussi la preuve qu'il peut rester en l'humanité quelque chose de bon, quelques bribes dignes d'être sauvées, même quand on a connu les camps ou la libération de Berlin. Morel a aussi un discours progressiste à opposer aux traditionalistes de la chasse à l'éléphant menées par les natifs : si la terre donnait assez de ressources pour nourrir la population, celle-ci n'aurait pas besoin de la viande des éléphants pour se nourrir. Défendre les éléphants, c'est aussi plaider pour une amélioration des conditions de vie des africains.

Waïtari et sa bande voient surtout dans la défense des éléphants une lutte contre le colonialisme : on tue les animaux pour leur ivoire, pour le sport, exploitant les ressources du continent sans une optique d'enrichissement purement égoïste. Sa cause lui semble juste et il ne comprends pas que Morel refuse contre vent et marée tout inféodation politique. L'attitude de Morel, droit dans ses bottes, occasionnera un retournement dans l'attitude de Waïtari.

Romain Gary a aussi l'honnêteté de mettre dans la bouche de Monsieur Challut (p278 – 279 de l'édition de poche) le discours du colonisateur, celui qui nourrit la population africaine, l'éduque, la soigne, lui donne du travail, exploite des richesses qui sans lui resteraient inconnues. Ce sont sans doute les « aspects positifs de la colonisation » qui ne doivent pas être oubliée dans les manuels scolaires.

Waïtari, l'africain qui pourrait devenir un meneur politique de grande envergure, arrive à retourner le discours de Morel contre les éléphants. Son discours (p380-381 ; p392) contre l'Afrique folklorique qu'il souhaite détruire, celle des sorciers, des conseils de village, de la « magie » africaine, induit la destruction des éléphants. Tuons le cliché et tournons-nous vers la modernité. Waïtari veut mettre l'Afrique sous intraveineuse de progrès très européen.

Certains propos n’ont pas pris une ride : Gary annonçait déjà tous les dictateurs à venir (p305), mais aussi l'influence de la religion et les progrès de l'Islam (p312).

L'écologie est présentée dans ce roman comme une des formes de l’humanisme. Préserver l'environnement, c'est aussi préserver la dignité humaine.

Ce que je trouve surprenant est l'évolution globale de l'écriture en un demi-siècle. Bien sûr, on n'écrit plus du tout aujourd'hui comme Balzac, comme Hugo ou comme Maupassant. Mais on ne pourrait aussi plus écrire comme Gary. Il me semble qu'un(e) chargé(e) de direction littéraire aurait demandé de sérieuses corrections au texte, dont certaines idées sont parfois reprises avec une faible variation, à une centaine de pages d'intervalle. Oui, ce n'est pas exactement ce que l'on pourrait appeler de la redondance, mais le lecteur actuel peut y sentir une certaine lourdeur. Ceci dit, cela n'amoindrit en rien le talent de Romain Gary, qui arrive à nous plonger dans les profondeurs de l'Afrique et de la soif de liberté humaine.

01 déc. 2010

Gessler Vincent - Cygnis

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Cygnis de Vincent GESSLER

L’Atalante éditeurs, collection La dentelle du cygne (2010)

ISBN : 978-2841724994 ; 224 pages

Prix Utopiales européen des pays de la Loire 2010 (ex aequo)

4e de couv :

Est-ce le ciel ou la forêt ? Un fourmillement frémit à la limite de son champ de conscience, sensation familière associée au danger. Il se redresse à demi et s’empare de son fusil. Ses oreilles bourdonnent. L’œil à la lunette, il fait défiler différents modes de vision. Au-delà de l’espace délimité par l’ouverture de l’abri s’étend la forêt. Et au milieu, bien droit sous la pluie, un robot solitaire. Il n’a pas d’arme et se contente de regarder Syn dans les yeux. C’est l’histoire de Syn, un trappeur accompagné de son loup au pelage greffé de bandes synthétiques, dans un monde de ruines technologiques. La menace est partout, une guerre se déclare mais Syn ne veut plus tuer ses semblables… Seule la science-fiction peut nous donner ce vertige d’être des archéologues du futur. Dans une langue raffinée, Vincent Gessler réussit son pari de nous envoûter par son récit âpre et exaltant de l’éternelle recherche des origines. L'auteur : Suisse habitant Genève, il consacre son temps à l'écriture, aux histoires, à l'Histoire, aux sciences, à la bande dessinée, aux jeux en ligne, à la musique et à la prospection au détecteur de métal. Pas nécessairement dans cet ordre. Il travaille aujourd’hui dans le domaine de la formation continue et, après avoir publié une poignée de nouvelles ici et là, Cygnis est son premier roman.

Mon avis :

Vincent Gessler fait preuve d’une très belle qualité d’écriture, tout en prenant garde à ne pas succomber à la tentation lyrique. J’ai cru ressentir moins d’attention sur la fin, moins de recherche ou de réflexion sur l’écriture pour être davantage dans l’action, ce qui n’est pas plus mal.

L’intrigue est un peu longue à se mettre en place, mais cela n’a en réalité aucune sorte d’importance : les pages se déroulent et nous plongent dans un univers très particulier, un post-apocalyptique raffiné, bien plus proche de ‘‘Nausicaa’’ que de ‘‘Mad Max’’. L’esthétique du roman m’a paru très inspirée de l’oeuvre de Miyazaki, aussi bien, donc ‘‘Nausicaa’’ (à la nuance près que tout se passe sur ou sous le sol dans ‘‘Cygnis’’), que du ‘‘château dans le ciel’’ avec ses robots et sa technologie perdue, et même de ‘‘Princesse Mononoke’’ avec ses compagnons loups, bien qu’ici, le loup soit cybernétique. Il y a aussi un petit air de ‘‘Demain les chiens’’ de Clifford D. Simak.

L’inspiration esthétique (qui est d’ailleurs peut-être un délire de mon imagination) n’exclue heureusement pas l’originalité. Le monde de ‘‘Cygnis’’ est une forêt immense, où vivent trappeurs et ermites, le tout piqué de quelques villes ou villages autour desquels s’organise l’activité humaine. En face de l’humanité de la surface, les hommes troglodytes tentent de survivre. Leur peur qu’un morceau du soleil ne tombe à nouveau sur terre laisse présager des antécédents nucléaires, sans que nous n’ayons jamais de véritable confirmation. Les forêts sont elles aussi hantées de curieux robots, parfois au design chamanique, qui ne sont que présages de mort pour les humains. Et alors qu’ils feraient bien mieux de se préoccuper du danger que constituent les robots, les voici qui se déclarent la guerre à cause d’une version post-moderne de l’enlèvement des Sabines menée par les troglodytes. Admettons qu’ils ne se posent pas plus de question que cela… Admettons…

Le fait merveilleux, mais que j’engage tout lecteur à prendre comme tel, est la pérennité des « instruments technologiques », après ce qui semble être des siècles passé dans la boue, une forêt ayant recouvert les ruines de l’ancien monde. Fusils et autres objets pratiques fonctionnent toujours plus ou moins bien, mais sont rares et précieux. Certains humains se font même archéologues-ingénieurs en déterrant des trouvailles et essayant d’en comprendre l’utilisation et le fonctionnement, et enfin de les réparer.

L’univers est assez fascinant ; la langue est délicate, pleine de poésie, quoique, comme dit plus haut, plus efficace sur la fin.

La seule chose que j’ai trouvé dommage est le « chapitre où l’on vous explique tout ». À tout prendre, j’aurai préféré 100 pages de plus pour un peu plus de subtilité.

29 nov. 2010

Bellagamba Ugo - Tancrède : une uchronie

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Tancrède : une uchronie de Ugo BELLAGAMBA

Les moutons électriques éditeurs, collection La bibliothèque Voltaïque (2009)

ISBN : 978-2915793734 ; 255 pages

Prix Utopiales européen des pays de la Loire 2010 (ex aequo)

4e de couv :

Année 1096. Lorsque son oncle, Bohémond de Tarente, décide d'abandonner Syracuse et de répondre à l'appel à la Croisade lancé par le pape Urbain II, le prince Normand Tancrède de Hauteville y voit la récompense de ses prières vibrantes. Quitter un Occident qui, inexorablement, s'enténèbre, et marcher sur Jérusalem pour délivrer le Tombeau du Christ et baigner dans la lumière de Dieu... Quel destin plus glorieux pourrait-il y avoir pour un jeune chevalier qui a grandi dans l'ombre d'un grand-père conquérant et d'une mère qui lui a enseigné la foi et la dignité ? Pourtant, par-delà Pont-de-Fer, Antioche, et les premiers carnages, la Terre Sainte se révèle bien différente de tout ce que Tancrède avait imaginé. La médiocrité y côtoie le sublime, la vanité le recueillement, et l'Infidèle s'y révèle plus honorable que le Croisé. Dans cet univers à la géopolitique complexe, le cheminement d'un chevalier ne peut être simple. Tour à tour apostat et assassin, paria et maître, de l'Anatolie à la Mer Caspienne, Tancrède devient l'acteur historique qui d'abord en son for intérieur puis par ses actes, est appelé à changer le destin de deux mondes, en accomplissant la plus difficile des conquêtes : celle de son identité.

Historien du droit et des idées politiques, enseignant- chercheur à l'Université de Nice-Sophia-Antipolis. Ugo Bellagamba a été notamment révélé par La Cité du Soleil, ambitieux recueil mêlant utopie, uchronie et space opera, qu'il qualifiait lui-même " d'acte de naissance ". Depuis, il n'a de cesse de jeter des ponts entre passé et futur, à l'exemple d'un Robert A. Heinlein auquel il a consacré l'essai, Solutions non satisfaisantes (coécrit avec Eric Picholle), paru aux Moutons électriques. Tancrède, son premier roman en solo, est aussi une uchronie affûtée et très personnelle qu'il a mûri pendant près de dix ans. Si elle conjugue le souffle d'un Gemmel à la subtilité d'un Silverberg, elle se veut surtout un appel à l'ouverture et à l'humilité face aux enjeux d'aujourd'hui.

Mon avis : partie 1, pour ceux qui vont le lire

Je n’ai pas tout de suite compris pourquoi le roman avait été primé lors d’un festival de science-fiction… J'ai compris ensuite, alors que tout se dissimule sous l'apparence d'un roman historique. Regardez attentivement la couverture, souvenez-vous du nom de l'éditeur, et laissez de côté toute attente. Laissez-vous surprendre par l'agréable supercherie narrative. En jouant le jeu tel que semble le souhaiter l'auteur dans sa préface, l'ensemble m'a paru fort agréable. L’introduction informe le lecteur que M. Bellagamba, au cours de ses recherches, serait tombé accidentellement sur des mémoires parcellaires de Tancrède de Hauteville, conservé à la bibliothèque du Caire. Le roman présent en est une reconstitution, prenant en compte et signalant les passages transcrits, traduits et accommodés au goût moderne, le reste étant une reconstitution de ce qu’auraient pu être les mémoires de Tancrède. Le roman se présente donc comme un incroyable journal intime qui aurait traversé le temps.

Voici les aventures du noble Tancrède, chevalier pur, courageux, pétri d'une foi véritable et profonde, confronté aux réalités du monde et de la première Croisade. Nous avons droit à une très intéressante découverte du monde musulman médiéval, simplifiée sans être simpliste. Le tableau qui en est peint laisse au contraire transparaître toute la complexité de la l’Orient au début des Croisades, sans pour autant s’empêtrer dans des détails trop savants qui alourdiraient la narration : Ugo Bellagamba a su rendre claire des relations complexes entre croisés, entre orient et occident, entre Turcs, Abbassides, Chiite, Sunnite, et tous les éléments de cette mosaïque que constitue toujours l'Orient.

L’ouverture d'esprit de Tancrède est d’ailleurs une bouffée d'air frais dans le désert : il observe les peuples et tente de comprendre la complexité des liens qui les unissent ou des éléments qui les opposent. Le personnage n’est pas là pour pourfendre, mais pour vivre sa foi, et découvre les langues, des coutumes, des relations, en somme, la complexité de la vie.

Le récit de la Croisade est dépeint avec réalisme aussi bien politique et militaire, faisant partager au lecteur la terreur dans les batailles et l’horreur dans les sièges prolongés. Ugo Bellagamba sait faire partager le goût métallique du sang, instillant en nous le trouble que ressent son personnage.

Fort heureusement, il n’est pas question que de combats sanglants, d’utilisation de la religion comme prétexte pour faire de la politique ou assouvir sa soif de richesse. Le plus intéressant reste encore la métamorphose intérieure de Tancrède et du monde à travers ses yeux, ainsi que la résurrection d’un amour des sciences.

L’écriture est justement équilibrée entre fluidité et sophistication, avec quelques beaux effets d’annonce et d’enchaînement du récit, principalement autour d’un certain plat de viande…

Ce roman est avant tout une forme de science-fiction : on part du réel pour entrer dans l’imaginaire, comme si le passage en Orient avec les croisés nous faisait entrer dans un monde parallèle. Le décalage se fait à tout petits pas, à peine perceptibles au départ, pour devenir flagrant à la fin du roman. Souvent, les romans nous plonge directement dans l’uchronie, or dans ‘‘Tancrède’’, on y entre lentement, avec une succession de légères déviations du court de l’histoire. Le procédé est très original et le résultat est intéressant : on entre dans un récit de science-fiction sans même s’en rendre compte.

‘‘Tancrède : une uchronie’’ est un petit roman prenant, dynamique, éclairant, passionnant. Je n’en ai fait qu’une bouchée et j’en conseille la lecture.

Je suis casse-pied, mais cela ne vous empêchera pas de lire ce livre

L'enveloppe du roman historique peut induire certaines attentes de la part du lecteur : justesse, précision historique, soin des détails, et toute l'érudition que Monsieur Bellagamba dit clairement ne pas avoir voulu respecter à la lettre. « Géopolitique » et « œcuménisme » m'ont cependant paru trop modernes dans le texte. Mais j'ai l’esprit particulièrement buté, parfois.

Ensuite, soit j’en perd mon latin et ma grammaire latine à totalement fichu le camps, soit il y a une énorme faute de typographie, a vous vriller la rétine, p11 : « Non nobis, domine, non nobis sed nomini tuo da gloriam. Amen. » Instinctivement, j’aurai mis « ad gloriam », et dans ce cas, ça aurait du sens, parce que je ne vois pas ce qu’un impératif viendrait faire ici. Du détail ? On s’en fiche ? Sans doute… Pas moi.

Mon avis : partie 2, pour ceux qui l'ont déjà lu. Les autres, s’abstenir, ça vous gâcherait tout

Le récit de la bataille de Jérusalem est le véritable pivot du roman, l'instant où se fait la bascule entre l'Occident chrétien et l'Orient musulman. La construction du roman est impeccable, équilibrée.

J’ai éprouvé une certaine gêne sur la fin du roman, parce que la transformation est au final si radicale, si extrême, que le côté plausible paraît un peu faible. On passe certes de l’autre côté du miroir, mais je trouve dommage que ce soit pour y commettre les mêmes erreurs sur le thème du fanatisme. Tancrède est « gratiné », en tant que Chrétien, et tout autant par la suite. Nous avons même une préfiguration de la sentence prêtée à Arnaud Amaury lors de la destruction de Béziers : « tuez les tous, Dieu reconnaîtra les siens ». La déviation légère de l'histoire au cours de la première partie devient flagrante après la bataille de Jérusalem.

C’est avec cette deuxième partie que l’on plonge dans l’aspect subtil de science-fiction de ‘‘Tancrède’’, avec l’exploitation du savoir antique, une mise en pratique technique, ce qui est assez jubilatoire et pourfend aussi quelques idées reçues. La science-fiction historique est aussi plus prégnante dans cette partie, où les décalages avec ce que l’on connaît des évènements de cette époque sont bien plus marqués. Le roman nous laisse imaginer un présent

Si les deux héros, Tancrède et Gaston, tente d’allier paix politique et envolée du savoir, les buts effectifs auxquels tendent leurs actions me gênent : Tancrède veut une conquête de l’Occident chrétien et Gaston élabore des machines sophistiquées pour exterminer son prochain… Une religion, qu'elle vénère Dieu, Allah ou la Science me paraît dangereuse, mais c'est tout personnel.

L'arrivée de « la fille » au pied des pyramides, cependant, a commencé à modérer mon enthousiasme. Le personnage me semble d’ailleurs sous-exploité, sentimentalement parlant, ce qui aurait pu donner une dimension un peu plus humaine au héros, qui reste un ange exterminateur. Tancrède n’est pas un joli cœur et l'idylle n'a pas sa place dans sa vie. Le « retournement sentimental » final est évident sur le moment mais a une saveur assez étrange.

En se construisant, Tancrède construit aussi le rêve, grandeur nature, d’un monde de paix. Un instant, j'ai vu l'idéal de Tancrède comme ce que pourrait / devrait être le Moyen Orient actuel, certains conflits mis en scène ayant des résonances profondément contemporaines. Les ambitions géopolitiques des musulmans en Méditerranéen semblent assez inquiétantes : on est très loin de la fraternité entre les peuples. Quitte à faire de l'uchronie, créer un monde de tolérance, ç'eu été pas mal. Contrairement à d'autres lecteurs, j'ai trouvé que l'acceptation de la foi de l'autre, et non la conversion, était la grande absente du récit. C’est un des chemins possibles, mais pas celui pris par Tancrède. C’est cependant un coup de pied intéressant au derrière de l’angélisme et du politiquement correct.

Le chapitre avec Alexis Comnène est un pur moment de jouissance dramatique et la fin du roman nous laisse une image un peu plus humaine de Tancrède, gommant ce fameux côté « ange exterminateur », Tancrède n’est alors plus uniquement le jouet de forces qui le dépasse mais qu’il va finalement réussir à équilibrer.

Tancrède : une uchronie est réellement un ouvrage de science-fiction, le titre comprend le mot « Uchronie », qu'il ne faut pas prendre à la légère. Même les amateurs d’histoire pourront y trouver leur compte, à condition d’accepter ce jeu de lecture.

29 avr. 2010

Noirez Jérôme - Le diapason des mots et des misères

noirez_diapason Le diapason des mots et des misères par Jérôme NOIREZ Couverture : Aurélien Police Griffe d’encre (2009) ISBN : 978-2-917718-09-4 ; 236 pages GPI 2010 de la nouvelle francophone (Nantes 2009)

4e de couv :

Au diapason des mots et des misères, l’existence dissone, le silence a un écho, la folie tient la baguette, le désir grelotte, les morts pourrissent au grand air, les araignées se mêlent de téléphonie, les enfants sont au supplice, la nostalgie est une atrocité, et tes aïeux te font payer le simple fait d’être né. Ce diapason, tu ne t’accorderas jamais avec lui. Tu ne l’étoufferas pas non plus entre tes doigts. La musique qu’il désordonne n’a ni début ni fin. Tu n’as plus qu’à t’asseoir et à écouter. Avec un peu de chance, peut-être que tu deviendras sourd.

Postface de Catherine Dufour.

Mon avis

Jérôme Noirez est un polisseur de mot qui semble bien décider à nous montrer que l’on peut écrire du fantastique d’une aussi bonne qualité que les meilleurs ouvrages de littérature blanche. Pour faire sortir du bois le genre, il nous offre ces 14 nouvelles à l’écriture très travaillée, au vocabulaire très recherché avec une prédilection pour les mots « rares », à la construction on ne peut plus solide. C’est presque trop, en réalité. C’est très bon, c’est excellent, mais ça peu dégouliner un peu. J’ai compté au moins trois fois le mot « fuligineuse » en 236 pages. Vous avouerez que ça fait tout de même beaucoup… La grande recherche dans l’écriture est cependant très appréciable et très appréciée (pour une fois qu’on ne nous sert pas de la soupe, on ne va pas cracher dedans, tout de même, madame).

7, impasse des mirages Une nouvelle très surprenante. Par sa qualité d’écriture (première page, première claque), par son thème, avec son Maroc contemporain et ses questions pétrolières, mais aussi l’incursion du merveilleux oriental.

Bolex Sur la « magie » du cinéma, dans un monde ravagé, tendance post-apocalyptique / décharge. Pourquoi pas...

La ville somnambule Ouch ! Une sacré claque, celle-ci encore. Prague. Des fous. Une nuit où tout s'inverse, et où une fiancée tente de retrouver son amoureux dans la cité des fous. Gothique, sombre, terrible.

Kesu, le gouffre sourd Je n'ai pas vraiment accroché à cette nouvelle ayant pour cadre le Japon et son art de vivre. Il s'agit d'écouter le son du silence.

L'Apocalypse selon Huxley Ou quand Kerouac rencontre Philip K. Dick. Sauf que si on apprécie l’un et l’autre auteur, le résultat est assez bizarre. On nage dans le road-movie n’importe-quoi-t-esque, ce qui a son charme, et le lecteur peut se demander parfois ce qu’il fait là.

Nos Aïeuls Du lourd. Du très très lourd. Du très excellent, surtout. Une petite splendeur gothique, noire, remplie des peurs nocturnes non-imaginaires d’enfants abandonnés par leurs parents dans les dortoirs d’un sanatorium (pour ceux qui comme moi connaissent l’ambiance des sanatorium des XIXe – XXe, cette lecture est assez terrible).

Berceuse pour Myriam Une partition. Pour les non-musiciens, qui comprendront simplement que c’est un hommage à la petite fille de la nouvelle précédente, vous avez le droit de passer. Bel exercice, mais bon… peu accessible au grand public (qui n’a jamais fait de solfège qu’au collège).

Feverish Train Bilal mis en littérature, avec un « contrôleur » de train un peu spécial chargé des enquêtes dans un train qui traverse le Bayou, entre trafique d'animaux rares et mortels ou de fétiches magiques. Si le côté fiévreux en permanence peu éventuellement rappeler Céline, c'est davantage a Bilal que cet univers semble faire référence, entre les humanoïdes sans doute un peu animaux et une ambiance générale (fièvres, drogues, poisson, et lémuriens).

Le Diapason des mots et des misères Des filaments qui relient les gens et qui vous font parler par la bouche d'un autre. C'est on ne peut plus singulier, attrayant et dérangeant.

La Grande Nécrose On ne s'y attend vraiment pas au départ, mais voici une histoire de zombies. Avec de l'humour, des scènes assez cocasses, pour une fin qui l'est un peu moins... En tout cas, j'ai beaucoup apprécié cette mise en scène des morts parmi les vivants. Me rapelle quelque chose...

Maison-monstre, cas numéro 186 Il faut reconnaitre à Jérôme Noirez d'avoir l'immense talent de vous planter un décors et une problématique en quelques mots. Reprenez le chaperon rouge, inversez tous les rôles des personnages, rajoutez une maison hantée, et vous obtiendrait ce petit bijou.

Stati d'animo Celle-là, je ne l'ai pas vraiment aimé. C'est très verbeux, même si c'est le but, et je n'y ai pas trouvé d'intérêt particulier. Mais cela reste une appréciation très personnelle.

Contes pour enfants mort-nés Courtes petites histoires qui se caractérisent par une succulente cruauté. C'est tout de même horrible, toutes ces atrocités que les gens peuvent inventer. Avec des enfants comme acteurs principaux. Et ça nous divertie. C'est génial.

(On notera aussi une couverture particulièrement réussie)

Disponible sur le site des Editions Griffe d'Encre