
Black-Out – tome 1 Blitz, de WILLIS Connie
Bragelonne (2012), traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Joëlle WINTREBERT
Prix Locus, prix Hugo, prix Nebula (rien que ça...)
ISBN : 978-2352945949 ; 672 pages
4e de couv :
Oxford, futur proche. L’université est définitivement dépoussiérée : historien est devenu un métier à haut risque. Car désormais, pour étudier le passé, il faut le vivre. Littéralement.
Michael Davies se prépare pour Pearl Harbor, Merope Ward est aux prises avec une volée d’enfants évacués en 1940, Polly Churchill sera vendeuse en plein cœur du Blitz, et le jeune Colin Templer irait n’importe où, n’importe quand, pour Polly…
Ils seront aux premières loges pour les épisodes les plus fascinants de la Seconde Guerre mondiale. Une aubaine pour des historiens, sauf que les bombes qui tombent sont bien réelles et une mort soudaine les guette à tout moment. Sans parler de ce sentiment grandissant que l’Histoire elle-même est en train de dérailler.
Et si, finalement, il était possible de changer le passé ?
Connie Willis a reçu sept fois le prix Nebula et onze fois le prix Hugo. Admise dans le prestigieux Science Fiction Hall of Fame, elle a été reconnue pour l'excellence de son œuvre et sa contribution au genre. Elle vit dans le Colorado avec sa famille.
Mon avis :
Je ne saurais que trop conseiller, avant l’entamer la lecture de ‘‘Black-Out’’ celle de ‘‘Sans parler du chien’’ (succulent d’humour très british) et ‘‘Le grand livre’’ (fascinant et terrifiant), afin de se familiariser avec l’écriture de Connie Willis, son idée du voyage temporel et les personnages, Mr. Dunworthy étant un personnage plus que récurent, par exemple, et cela vous éclairera sur le fait que Colin ait déjà fait un voyage temporel malgré son trop jeune âge.
Les dialogues sont menés « à la Connie Willis » : rapides, efficace, jouant beaucoup sur les sous-entendus, et sans indication régulière du locuteur. On est dans l’action, dans l’échange, il faut que ça avance, même si, c’est vrai, le lecteur peut se retrouver parfois perdu.
Dans les romans de Connie Willis, l’Histoire est un personnage à part entière. Tout semble se passer comme si l’Histoire avait une volonté propre qui lui permettait d’empêcher les modifications de son cours. Ce « système de sécurité » historique est cependant mis à mal (c’est le sujet du roman), vu que Mike se retrouve en pleine zone de divergence (Dunkerque), que Eilen / Merope trafique aussi l’histoire sans le vouloir en s’occupant peut-être trop bien d’enfants turbulents, Polly se débrouille encore peut-être le mieux.
Le récit a certes quelques longueurs (sur plus de 600 pages, on comprendra), mais rien ne m’a semblé dramatique : j’ai toujours repris ma lecture avec enthousiasme, parce que j’ai apprécié de passer du temps avec nos trois héros, parce qu’ils n’en sont pas, ou parce que justement ils le sont – les actions de Mike le prouvent, il devient la matière première de son sujet d’étude. Eilen est aussi une héroïne « du quotidien », en acceptant de s’enfermer avec une marmaille atteinte de la rougeole, en restant quatre mois de trop avec eux, parce qu’il le faut, parce qu’il n’y a personne d’autre pour le faire… Polly s’attache à ses compagnons d’abri anti-antiaérien, de ces liens si forts qui ne peuvent naître que dans une puissante expérience commune (plus ou moins traumatisante). Ce ne sont pas des historiens poussiéreux et sans cœur (catégorie que je ne connais pas, d’ailleurs), mais des êtres humains, qui vibrent au gré des évènements, qui sont transformés par leur vécu et qui ont forcément une interaction avec leur environnement, ne serait-ce qu’humain.
J’ai lu des commentaires de gens qui se plaignent que ce roman ne soit pas de la Science-Fiction. Ce n’est pas de la Science-Fiction dans le sens où on l’entend communément, sans doute : pas de robots, pas de superbe technologie décoiffante, juste le filet du voyage temporel qui n’est qu’un fantôme en arrière plan – parce que comme je l’ai dit plus haut, le personnage central, c’est l’Histoire, et non la technologie. De plus, l’histoire étant une science, même « humaine », même « molle », c’est un large sujet de réflexion et d’étude.
Ce qui m'a plu est qu'il s'agit ici de l'histoire qu'on n'apprends pas, ou du moins pas à l'école ou à l'université, à moins d'aller vraiment la chercher : l'histoire de la vie des gens. Voir cette mise en scène de la vie des londoniens sous les bombardements est fascinant, tout comme la vie à l'arrière, dans les manoirs des Lady qui font assumer l'effort de guerre par leurs bonnes. L'aspect "guerrier" nous est plus familier.
Ce qui est aussi particulièrement intéressant dans ce roman est la mise en scène d’une distinction très nette entre le savoir encyclopédique et l’expérience vécue. Les uns comme les autres partent avec un certain bagage encyclopédique, de la greffe de mémoire (la liste de tous les obus tombés, avec type d’explosif, date, heure, lieu d’impact et puissance, par exemple) ou la connaissance de l’issu des évènements, et si cela leur est parfois utile, il manque quelque chose d’important à nos historiens : l’expérience. C’est justement ce qu’ils vont acquérir au cours de leur séjour dans l’Angleterre de 1940, et c’est aussi pour cela qu’ils doivent avoir au moins 21 ans : pour avoir déjà eut une expérience de la vie et des ressources pour savoir et pouvoir s’adapter. Quelque soit votre degré d’empathie, entre vivre la guerre à travers un livre et la vivre réellement, il y a une légère nuance. Nous, nous restons bien au chaud dans notre canapé, mais nos trois compères se retrouvent, comme nous pourrions l’être, plongé dans un temps qui n’est pas le leur, déphasés, sans repères au départ. Ils ont tout à découvrir très rapidement : où exactement et quand exactement. Puis s’adapter, prendre sa place dans ce monde et survivre. Et tout ceci est terriblement humain.
Parce qu’il y a toujours une raison, dans les romans de Mme Willis, je sais que si les étudiants partent sans avoir une préparation complète, c’est parce ce que « eux » n’ont pas le temps, en 2060, alors que les équipes de récupération devraient avoir tout le temps nécessaire pour revenir les chercher. Si le programme des sauts temporels a été moult fois modifié, c’est aussi très certainement pour une excellente raison. Je laisse le soin à Connie Willis de m’éclairer sur tous ces points dans le second volume[1].
Ma théorie, à ce stade, est que l’Histoire ce sert d’eux pour réparer un paradoxe créé par un de leur collègue.
Vivement la suite.
Note
[1] Et je me permets de déplorer l’absence de l’annonce de la date de publication de ce volume sur le site de Bragelonne, mais ce sont les affres de l’édition







Le diapason des mots et des misères par Jérôme NOIREZ
Couverture : Aurélien Police
Griffe d’encre (2009)
ISBN : 978-2-917718-09-4 ; 236 pages
GPI 2010 de la nouvelle francophone (Nantes 2009)