
Les animaux dénaturés, de Vercors
Le Livre de Poche (1 mai 1975) (1ere édition : Albin Michel, 1952)
ISBN : 978-2253010234 ; 363 pages
Roman de science-fiction qui ne dit pas son nom :)
4e de couv :
En Nouvelle-Guinée, une équipe de savants auxquels s'est joint le journaliste Douglas Templemore cherche le fameux " chaînon manquant " dans l'évolution du singe à l'homme. En fait de fossile, ils trouvent une colonie, bien vivante, de quadrumanes, donc de singes. Mais a-t-on jamais vu des singes troglodytes et enterrant leurs morts ?
Tandis que les hommes de science s'interrogent sur la nature de leurs " tropis ", un homme d'affaires voit en eux une potentielle main-d’œuvre à bon marché. La seule parade aux noirs desseins du sieur Vancruysen est de prouver l'humanité des tropis. Raisonner en zoologue plutôt qu’en paléontologue ne résoit qu’à demi le problème mais offre à Doug Templemore un moyen d’obtenir la preuve nécessaire.
Ce qui l’amène à risquer sa tête pour notre plus vif divertissement et notre édification. Sous le rire de cette satire allègre se pose la grave question de ce que nous sommes, nous les " personnes humaines ", animaux dénaturés.
Mon avis :
Au cours d’une conversation avec un ami, ce dernier m’a cité « on ne naît pas homme, on le devient », ce à quoi je lui réponds « on ne naît pas femme… » et Simone de Beauvoir. Et voilà mon excellent ami qui me répond que Beauvoir aurait repris une idée de Vercors, parue dans son roman Les animaux dénaturés, sur le thème du chaînon manquant. Voici qui m’intrigue et j’ai donc emprunté ce roman dans ma médiathèque préférée.
Tout en remerciant mon ami pour m’avoir fait découvrir cet excellent petit roman, je lui signalerai juste que Le deuxième sexe est paru en 1949 et Les animaux dénaturés en 1952[1].
A la lecture de la quatrième de couverture, on pourrait s’attendre à un roman d’aventure, dans lequel de gentils humanistes luttent contre de méchants esclavagistes. Oui, et non. Disons que ce que le roman n’a pas en « romanesque » (ni courses poursuite dans la jungle ou dans la ville, pas de combat acharné à coup de pieds et de poings) il l’a en finesse et en intelligence. En effet, la majorité du roman est composé par le procès de Douglas Templemore, accusé d’avoir commis un meurtre sur son fils, hybride (ou métis ?) humain / tropis né d’une fécondation artificielle.
Que l’on se rassure, je ne vous gâche pas le plaisir de lecture : le roman commence par le « meurtre », puis quelques chapitres narrent les préquels de la situation, avant de faire le récit du procès.
Dans ce récit, il y a énormément d’intelligence. En effet, il n’est pas aisé de faire un roman sur la question « qu’est-ce que l’humain ? »[2], encore moins lorsqu’on décide de mettre la question en scène à travers un procès.
Vercors a réalisé la prouesse d’allier l’humour (influence british oblige, l’histoire se déroule en Angleterre), un style fluide et léger, des personnages colorés, et une profondeur de réflexion.
Parce que l’on parle aussi de zoologie, d’anthropologie, d’éthique, de philosophie, afin de chercher une définition de l’humain, l’enjeu étant « si les tropis sont humains, Douglas a commis un meurtre ; si les tropis ne le sont pas, il a juste euthanasié un petit animal, et les tropis peuvent être réduit en esclavage dans des filatures de coton ».
Vercors passe habilement en revue tout les éléments que l’on peut croire comme faisant l’humanité. Il y a bien évidemment la biologie, mais c’est alors que surgit le problème du chaînon manquant : où se situe-t-il ? Côté animal ou côté humain ?
Au sujet de la technique faisant l’homme (p55-56) :
Et d’ailleurs, quand bien même un cheval apprendrait à jouer du piano comme Braïlowsky, il n’en deviendrait pas un homme pour autant. Ce serait toujours un cheval.
- Mais vous ne l’enverriez pas à l’abattoir, dit Douglas.
Au sujet du langage faisant l’homme (p58) :
- Mais alors, les oiseaux parleraient ?
- Si l’on veut – mais leurs chants sont trop pauvres en modulations disctinctes pour qu’on les puisse vraiment qualifier de langage.
- Alors les cris des tropis sont-ils assez riches ? Nous tombons dans l’histoire de tas de cailloux, soupira Doug. Combien faut-il de mots ou de son distinct pour périter le nom de langage ?
- C’est bien là le hic, dit Pop.
Sur la reconnaissance de l’autre comme étant un alter-égo (p64) :
(…) si nous nous trouvions affamés, sans vivres, et sans autre gibier alentour, mangeriez-vous un tropis sans remord ?
La question se pose aussi de savoir si les métis hommes-tropis sont eux-mêmes féconds. Sont-ils des mulets stériles ou les deux espèces sont-elles vraiment compatibles, semblables, identiques.
Il y a de même une crainte sourde qui est exprimée dans le roman (écrit en 1952, par un membre de la Résistance) sur une hiérarchie des races qui renaîtrait, certains tentant de prouver une hiérarchie entre les différents membres de l’humanité. L’ambiance mentale de l’époque retranscrite par Vercors n’est pas encore à l’égalité et on sent des pointes de racisme chez certains de ses personnages.
La réponse de Vercors à la question est particulièrement intéressante (ceux qui veulent lire le roman peuvent s’arrêter ici…).
Si certains animaux sont aussi capables d’abstraction, « l’esprit métaphysique est propre à l’homme » (p149), que celui-ci s’exprime par la religion, l’art ou la science.
C’est aussi le décrochement de l’homme de la nature, cette perte de ce Paradis où il ne faisait qu’un avec cette nature, qui le défini comme humain.
P195-196 :
Or, pour interroger, il faut être deux : celui qui interroge et celui qu’on interroge. Confondu avec la nature, l’animal ne peut l’interroger. Voilà, il me semble, le point que nous cherchons. L’animal fait ‘‘un’’ avec la nature. L’homme fait ‘‘deux’’. Pour passer de l’inconscience passive à la conscience interrogative, il a fallu ce schisme, ce divorce, il a fallu cet arrachement. N’est-ce point la frontière, justement ? Animal avant l’arrachement, homme après lui ? Des animaux dénaturés, voilà ce que nous sommes.
P208-209 :
Cela montre aussi que l’on n’est pas un homme par une sorte de droit de nature, mais au contraire qu’il faut, avant d’être reconnu comme tel par les autres homme, avoir subi, pour ainsi dire, un examen, une sorte d’initiation.
L’humanité ressemble à un club très fermé : ce que nous appelons humain n’est défini que par nous seuls. Nos règlements intérieurs ne sont valables que pour nous seuls. C’est pourquoi il était tellement nécessaire qu’une base légale fût établie, tant pour l’admission de nouveaux membres que pour l’instauration de règlements applicables à tous.
P212 :
L’humanité n’est pas un état à subir. C’est une dignité à conquérir. Dignité douloureuse. On la conquiert sans doute au prix des larmes.
Le roman ne fait pas l’impasse sur les difficultés mises en évidence par les définitions : celle-ci va exclure naturellement des éléments qui pensaient leur nature humaine acquise.
Sommes-nous humains, où n’en avons-nous juste la forme ?
On pourra alors très avantageusement lire ‘‘Dune’’ de Frank Herbert et comprendre toute la signification du test du Gom Jabbar , qui permet de reconnaître les véritables humains.
Et pour l’anecdote, c’est avec une certaine satisfaction que je m’aperçois que mes réflexions sur la nature humaine, dans le cadre de mon travail sur les zombies, rejoignent celles que d’autres ont déjà eut. Il doit y avoir un fond de vérité ou de sagesse.
Un roman distrayant, amusant, intelligent et à mettre entre toutes les mains.





















