
Petite Poucette, de SERRES Michel
Éditions Le Pommier – collection Manifestes (2012)
ISBN : 978-2-746506053
4e de couv :
Le monde a tellement changé que les jeunes doivent tout réinventer.
Nos sociétés occidentales ont déjà vécu deux révolutions : le passage de l'oral à l'écrit, puis de l'écrit à l'imprimé. Comme chacune des précédentes, la troisième, tout aussi décisive, s'accompagne de mutations politiques, sociales et cognitives. Ce sont des périodes de crises.
De l'essor des nouvelles technologies, un nouvel humain est né : Michel Serres le baptise «Petite Poucette» - clin d'oeil à la maestria avec laquelle les messages fusent de ses pouces. Petite Poucette va devoir réinventer une manière de vivre ensemble, des institutions, une manière d'être et de connaître... Débute une nouvelle ère qui verra la victoire de la multitude, anonyme, sur les élites dirigeantes, bien identifiées ; du savoir discuté sur les doctrines enseignées ; d'une société immatérielle librement connectée sur la société du spectacle à sens unique...
Ce livre propose à Petite Poucette une collaboration entre générations pour mettre en œuvre cette utopie, seule réalité possible.
Mon avis :
Je préfère annoncer tout de suite que la lecture de ce livre a été pour moi une incroyable déception. Pourtant, Michel Serres, professeur à Stanford University, membre de l'Académie française, est très loin d'être un imbécile et il a de plus un certain style.
Et pourtant, je m'attendais à un avis éclairant de la part d'un philosophe sur les mutations technologico-socialo-civilisationalo-humaine apportées par les technologies de communication. Et il y avait des choses à dire. L'ouvrage se devait d'être ambitieux, quand on attends d'un philosophe qu'il nous donne matière à réflexion sur le présent et le futur. J'ai au final eu la sensation de me retrouver face à un grand vide.
Pourquoi donc autant de déception ? Tout d'abord, parce que Michel Serres enfonce des portes ouvertes. Non, il les pulvérise. Au bazooka. Voilà qui est vraiment désarmant.
Le monde change ? Tiens donc ? Qui ne s'en était pas aperçu ?
Quand j'ai commencé à travaillé (et ce n'était pas il y a si longtemps que ça), on passait du fax au mail, puis on est passé au travail avec des documents partagés sur serveur, et maintenant, on organise des événementiels avec des fichiers sur le Cloud. Le rapport au monde a changé ? Bien sûr et évidemment. Ca fait 60 ans que les géographes observent les modifications de notre rapports aux espaces, et Monsieur Serres semble s'en apercevoir que maintenant. Et ? Et rien. Le monde a changé. Bien.
Michel Serres oppose un individualisme (post?) contemporain à la vie collective d'antan[1], nous serions tous devenu incapable de vivre en collectivité et même en couple. Je pense que ce qui a changé (outre, c'est bien vrai, cette façon de « zapper » les relations humaines comme on zappe les programmes de la télévision), est surtout qu'on s'est rendu compte qu'on n'était plus obligé de constamment « subir » les autres. Il y a forcément quelqu'un, quelque part, avec qui vous pouvez avoir des échanges épanouissants, au lieu de vous emm**** à faire la conversation à votre voisin. Il ne reste plus qu'à trouver cette personne, et c'est là que repose le vrai défit. La mise en relation, le lien. J'y reviens.
Dans son enthousiasme pro-technologique un peu simplet, Michel Serres s'extasie sur la facilité de communication mis à la disposition de tout, chacun pouvant faire partager au monde son avis, son expérience[2]. Les amphithéâtres sont devenus le lieu du bavardage. A ce concept de bavardage proposé par M. Serres, chacun pouvant donner son avis dans cet espace de liberté qu'est Internet, je lui opposerais l'étalage de boue mentale. On trouve plus facilement sur FaceBook des « miam, j'ai mangé un gros gâteau au chocolat aujourd'hui, c'était trop trop bon » et autre « cro kawai le cha ! »[3] que des discours qui enrichissent l'humanité[4] [5].
Le problème du bavardage, c'est qu'il arrive à couvrir le flux de pensée qui pourrait être réellement enrichissant pour tous. En bibliothéconomie, on appelle ça « le bruit ». Le bruit, depuis une loi de 1995, est reconnu légalement comme une forme de pollution.
Michel Serre parle de repenser l'éducation des enfants, des adolescents, qui ont le savoir au creux de la poche, via leur smartphone. Oui, et non. Avoir accès au savoir n'est pas savoir[6]. Ce dont ne parle pas du tout notre philosophe serait par exemple que l'éducation à apporter aux jeunes générations est celle du lien à faire entre les connaissances acquises (qu'il faudra toujours acquérir), de la critique du contenu et des sources, du respect de la propriété intellectuelle aussi. Dans l'optique de créer du lien, qu'il soit intellectuel ou social, les nouvelles technologies peuvent être fantastiques, à condition d'apprendre à les utiliser et de savoir les critiquer.
Les idées sur la créativité par le chaos ont été le summum, Michel Serres semblant confondre techniques commerciales tendant à créé de la confusion mentale pour pousser à l'achat et méthode d'émulation intellectuelle. Pour reprendre l'exemple utilisé dans l'ouvrage, si je veux aller acheter des pois chiches et que la configuration du magasin me fait passer devant les biscuits, si je prends des biscuits bien que cela ne soit pas sur ma liste[7], je risque aussi d'oublier d'aller chercher mes pois chiches. C'est de l'égarement mental.
Évidemment, mettre les sciences, les savoirs ou les gens en relation est susceptible de créer une richesse incroyable, mais la mise en relation elle-même doit être structurées. S'il n'y a que du chaos, il n'en sort que du chaos[8].
Le plus décevant est que Michel Serres ne donne au fonds aucune piste pour la refonte de la société, de l'éducation, de la politique. Bien sûr, il faut le faire, avec ces nouveaux outils. Mais faire quoi ? Comment ? Avec quelles ressources ? Il ne dit rien sur le sujet, simplement qu'il faut le faire. Soit.
Pour finir, le style est incroyablement lourd. J'ai eu du mal à me dépêtrer de certaines phrases, et pour un académicien, une telle écriture est vraiment dommage. Michel Serres utilise un vocabulaire parfois recherché, voir confidentiel, et des structures grammaticales élaborées, sans doute pour jouer sur une connivence avec le lecteur, une façon de montrer que « nous sommes entre gens éclairés et intelligents », mais encore faut-il rester compréhensible.
Malheureusement, je déconseille donc la lecture de Petite Poucette.
Notes
[1] où les affaires personnelles étaient celles de tout le monde. Un univers certes solidaire, mais avec une pression de la communauté sur l'individu extrêmement forte.
[2] On en reparlera pour les Chinois et le Nord Coréens...
[3] Ceci dit, cela intéressent des gens, la famille, les amis, et chacun est aussi libre de passer son chemin et d'aller voir ailleurs
[4] Ce que l'on peut aussi trouver au milieu des photos de chatons, c'est rare, mais ça arrive
[5] Je n'ai pas la prétention d'enrichir l'humanité. Ou si, un peu. Mais j'ai conscience de mon insupportable prétention. Je fais des efforts, je vous le promets.
[6] Je me rappelle de ma première incursion sur le Net, en 1996 (diantre), à me retrouver bête parce que je ne savais pas sur quel site aller...
[7] oui, je fais des listes...
[8] Et à force de trouver les pois chiches à côté des couches culottes, les clients vont se lasser, faire la gueule et déserter le magasin











