Le blog de Gabriel

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Mot-clé - Sociologie

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05 avr. 2013

SERRES Michel - Petite Poucette

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Petite Poucette, de SERRES Michel

Éditions Le Pommier – collection Manifestes (2012)

ISBN : 978-2-746506053

4e de couv :

Le monde a tellement changé que les jeunes doivent tout réinventer.  
Nos sociétés occidentales ont déjà vécu deux révolutions : le passage de l'oral à l'écrit, puis de l'écrit à l'imprimé. Comme chacune des précédentes, la troisième, tout aussi décisive, s'accompagne de mutations politiques, sociales et cognitives. Ce sont des périodes de crises.  
De l'essor des nouvelles technologies, un nouvel humain est né : Michel Serres le baptise «Petite Poucette» - clin d'oeil à la maestria avec laquelle les messages fusent de ses pouces. Petite Poucette va devoir réinventer une manière de vivre ensemble, des institutions, une manière d'être et de connaître... Débute une nouvelle ère qui verra la victoire de la multitude, anonyme, sur les élites dirigeantes, bien identifiées ; du savoir discuté sur les doctrines enseignées ; d'une société immatérielle librement connectée sur la société du spectacle à sens unique...

Ce livre propose à Petite Poucette une collaboration entre générations pour mettre en œuvre cette utopie, seule réalité possible.

Mon avis :

Je préfère annoncer tout de suite que la lecture de ce livre a été pour moi une incroyable déception. Pourtant, Michel Serres, professeur à Stanford University, membre de l'Académie française, est très loin d'être un imbécile et il a de plus un certain style. 
Et pourtant, je m'attendais à un avis éclairant de la part d'un philosophe sur les mutations technologico-socialo-civilisationalo-humaine apportées par les technologies de communication. Et il y avait des choses à dire. L'ouvrage se devait d'être ambitieux, quand on attends d'un philosophe qu'il nous donne matière à réflexion sur le présent et le futur. J'ai au final eu la sensation de me retrouver face à un grand vide.

Pourquoi donc autant de déception ? Tout d'abord, parce que Michel Serres enfonce des portes ouvertes. Non, il les pulvérise. Au bazooka. Voilà qui est vraiment désarmant. 
Le monde change ? Tiens donc ? Qui ne s'en était pas aperçu ? 
Quand j'ai commencé à travaillé (et ce n'était pas il y a si longtemps que ça), on passait du fax au mail, puis on est passé au travail avec des documents partagés sur serveur, et maintenant, on organise des événementiels avec des fichiers sur le Cloud. Le rapport au monde a changé ? Bien sûr et évidemment. Ca fait 60 ans que les géographes observent les modifications de notre rapports aux espaces, et Monsieur Serres semble s'en apercevoir que maintenant. Et ? Et rien. Le monde a changé. Bien.

Michel Serres oppose un individualisme (post?) contemporain à la vie collective d'antan[1], nous serions tous devenu incapable de vivre en collectivité et même en couple. Je pense que ce qui a changé (outre, c'est bien vrai, cette façon de « zapper » les relations humaines comme on zappe les programmes de la télévision), est surtout qu'on s'est rendu compte qu'on n'était plus obligé de constamment « subir » les autres. Il y a forcément quelqu'un, quelque part, avec qui vous pouvez avoir des échanges épanouissants, au lieu de vous emm**** à faire la conversation à votre voisin. Il ne reste plus qu'à trouver cette personne, et c'est là que repose le vrai défit. La mise en relation, le lien. J'y reviens.

Dans son enthousiasme pro-technologique un peu simplet, Michel Serres s'extasie sur la facilité de communication mis à la disposition de tout, chacun pouvant faire partager au monde son avis, son expérience[2]. Les amphithéâtres sont devenus le lieu du bavardage. A ce concept de bavardage proposé par M. Serres, chacun pouvant donner son avis dans cet espace de liberté qu'est Internet, je lui opposerais l'étalage de boue mentale. On trouve plus facilement sur FaceBook des « miam, j'ai mangé un gros gâteau au chocolat aujourd'hui, c'était trop trop bon » et autre « cro kawai le cha ! »[3] que des discours qui enrichissent l'humanité[4] [5]
Le problème du bavardage, c'est qu'il arrive à couvrir le flux de pensée qui pourrait être réellement enrichissant pour tous. En bibliothéconomie, on appelle ça « le bruit ». Le bruit, depuis une loi de 1995, est reconnu légalement comme une forme de pollution.

Michel Serre parle de repenser l'éducation des enfants, des adolescents, qui ont le savoir au creux de la poche, via leur smartphone. Oui, et non. Avoir accès au savoir n'est pas savoir[6]. Ce dont ne parle pas du tout notre philosophe serait par exemple que l'éducation à apporter aux jeunes générations est celle du lien à faire entre les connaissances acquises (qu'il faudra toujours acquérir), de la critique du contenu et des sources, du respect de la propriété intellectuelle aussi. Dans l'optique de créer du lien, qu'il soit intellectuel ou social, les nouvelles technologies peuvent être fantastiques, à condition d'apprendre à les utiliser et de savoir les critiquer.

Les idées sur la créativité par le chaos ont été le summum, Michel Serres semblant confondre techniques commerciales tendant à créé de la confusion mentale pour pousser à l'achat et méthode d'émulation intellectuelle. Pour reprendre l'exemple utilisé dans l'ouvrage, si je veux aller acheter des pois chiches et que la configuration du magasin me fait passer devant les biscuits, si je prends des biscuits bien que cela ne soit pas sur ma liste[7], je risque aussi d'oublier d'aller chercher mes pois chiches. C'est de l'égarement mental. 
Évidemment, mettre les sciences, les savoirs ou les gens en relation est susceptible de créer une richesse incroyable, mais la mise en relation elle-même doit être structurées. S'il n'y a que du chaos, il n'en sort que du chaos[8].

Le plus décevant est que Michel Serres ne donne au fonds aucune piste pour la refonte de la société, de l'éducation, de la politique. Bien sûr, il faut le faire, avec ces nouveaux outils. Mais faire quoi ? Comment ? Avec quelles ressources ? Il ne dit rien sur le sujet, simplement qu'il faut le faire. Soit.

Pour finir, le style est incroyablement lourd. J'ai eu du mal à me dépêtrer de certaines phrases, et pour un académicien, une telle écriture est vraiment dommage. Michel Serres utilise un vocabulaire parfois recherché, voir confidentiel, et des structures grammaticales élaborées, sans doute pour jouer sur une connivence avec le lecteur, une façon de montrer que « nous sommes entre gens éclairés et intelligents », mais encore faut-il rester compréhensible.

Malheureusement, je déconseille donc la lecture de Petite Poucette.

Notes

[1] où les affaires personnelles étaient celles de tout le monde. Un univers certes solidaire, mais avec une pression de la communauté sur l'individu extrêmement forte.

[2] On en reparlera pour les Chinois et le Nord Coréens...

[3] Ceci dit, cela intéressent des gens, la famille, les amis, et chacun est aussi libre de passer son chemin et d'aller voir ailleurs

[4] Ce que l'on peut aussi trouver au milieu des photos de chatons, c'est rare, mais ça arrive

[5] Je n'ai pas la prétention d'enrichir l'humanité. Ou si, un peu. Mais j'ai conscience de mon insupportable prétention. Je fais des efforts, je vous le promets.

[6] Je me rappelle de ma première incursion sur le Net, en 1996 (diantre), à me retrouver bête parce que je ne savais pas sur quel site aller...

[7] oui, je fais des listes...

[8] Et à force de trouver les pois chiches à côté des couches culottes, les clients vont se lasser, faire la gueule et déserter le magasin

13 nov. 2012

COULOMBE Maxime - Petite philosophie du zombie

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Petite philosophie du zombiepar Maxime COULOMBE
Éditions PUF, coll. La nature Humaine, 2012
ISBN : 978-2-13-058940-2 ; 152 pages

4e de couv :

Les zombies sont partout, au cinéma, à la télévision, dans nos rues, chez notre libraire. Grotesques et terrifiants, ils pourraient n’être qu’une tendance kitsch, un divertissement à la mode. Derrière sa démarche traînante et ridicule se cache pourtant une figure symptomatique de notre époque. Peur de l’épidémie ou fantasme de la catastrophe, aliénation moderne ou fascination pour la violence : le zombie et le monde apocalyptique qu’il crée nous parlent d’abord, intimement, de nous-mêmes.
Par l’obscène exhibition de la mort, l’ultime tabou de la société occidentale, il brise les limites de la condition humaine : celles de la conscience, de la vie, de la civilisation. Mais surtout, il trahit un fantasme émergeant dans notre culture, celui d’en finir.

Sociologue et professeur d’histoire de l’art contemporain à l’université Laval, Maxime Coulombe travaille sur les nouveaux imaginaires contemporains. Il a entre autres publié : Imaginer le posthumain : sociologie de l’art et archéologie d’un vertige (Presses de l’université Laval, 2009) et Le monde sans fin des jeux vidéo (Puf, 2010).

Mon avis :

Pour ceux qui ne voient dans les zombies que du cinéma populaire, visqueux, gluant et repeint à l'hémoglobine, voici de quoi les détromper : le zombie est aussi un sujet philosophique.

La partie sur l'histoire du zombie est très intéressante, permettant de comprendre les différentes utilisations qui ont été faite de cette figure magique.

Cet ouvrage n'apporte rien qu'un amateur éclairé n'ai pu déduire par lui même des différents univers de zombies, par les jeux vidéos ou par le cinéma, essentiellement, il a cependant l'immense avantage de le mettre un discours disons intuitif avec des éléments psychologique à travers Freud, philosophique avec Kant, et sociologique. Maxime Coulombe mets en ordre les émotions et les intuitions, tout en leur mettant en lumière leur profondeur.

J'ai particulièrement apprécié les analyses de la rupture que le zombie opère avec notre société hygiéniste, notre rapport à la chair constamment sous contrôle. Le zombie est aussi un fantasme de fin du monde, d'abandon soudain de l'humanité, de disparition, de retour à un état de nature.

Nous ne vivons pas dans une civilisation joyeuse et optimiste.

On appréciera aussi la construction très soignée du livre, la présentation simple, mais jamais simpliste, et accessible des différentes analyses.

La lecture de cet ouvrage reste totalement et parfaitement indispensable pour tous les amateurs de zombies.

15 oct. 2012

SALOMON Paule - La femme solaire

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La femme solaire de SALOMON Paule
Albin Michel (31 octobre 1991)
ISBN : 978-2226055811 ; 320 pages

4e de couv :

La Femme solaire est un ouvrage fondamental qui montre comment la femme, l'homme et le couple ont eu la possibilité d'évoluer au cours des âges et comment ils évoluent au cours d'une vie. La connaissance de cette véritable carte des comportements permet de ne pas rejouer les modèles du passé dans la souffrance et de trouver les clés d'un itinéraire. De la représentation de la Déesse-Mère à la femme battante des années 90, en passant par la femme soumise au pouvoir patriarcal, Paule Salomon nous entraîne dans une fascinante relecture de l'histoire, de la religion et des mythes. Pouvons-nous enfin entrevoir la fin de la guerre des sexes ? Pouvons-nous accélérer le changement en cours et commencer une nouvelle ère des rapports humains ? C'est le message optimiste et serein que nous livre Paule Salomon qui anime des séminaires de réflexion et de pratique sur cet éveil de la conscience.

Mon avis :

Voici un livre que ma prêté une amie, qui n'est pas tout neuf, puis que je l'avais déjà vu sur la table de nuit de ma mère, de ma sœur, de certaines de leurs amies, et qui a un programme très alléchant : « la fin de la guerre des sexes ».

De manière globale, ce livre présente une histoire des rapports hommes-femmes à travers les âges, ainsi que tous les rapports de domination qui ont pu exister entre eux. Il s'agit aussi de décortiquer précisément les comportement et postures que la société impose aux femmes. Tout ceci a pour but d'arriver à la constitution d'un couple harmonieux et égalitaire (décrit dans les trois dernières pages du livre). En somme, ce livre est remplis de bons sentiments.

Les bons sentiments, moi, ça me gonfle, surtout lorsqu'on gomme habillement une partie du problème.
Le matriarcat si brillamment décrit pour les âges anciens n'était-il pas en lui même un excès de domination des hommes, puisque ceux-ci ont ressenti le besoin d'entrer en rébellion ? Pas si paradisiaque que ça pour la moitié de l'humanité...

Ensuite, et je pense que d'autres, homme comme femme, pourront se reconnaître dans cette critique, cantonner l'homme au mentale et la femme au charnel me semble vraiment réducteur et je ne peux approuver ce genre de séparation sexiste dangereuse.

En fait, la Femme solaire est une nouvelle Ariane, de « Belle du Seigneur » d'Albert Cohen, une nouvelle Olvido, de « Le peintre de batailles » d'Arturo Pérez-Reverte : le genre de femme idéale et parfaite, rayonnante, inspiratrice, créatrice, un absolu de femme, qui, à l'image de la poupée Barbie, risque de créer beaucoup de frustrations chez les armées de femmes qui ne rentrent pas dans le moule.

Si une bibliographie est présente à la fin, elle n'est pas présentée correctement et surtout, on (enfin, moi) aurait bien voulu avoir les références en note de bas de page et pas dans un vrac final, sans séparation entre les ouvrages sur le féminisme et la condition de la femmes et les études de fouilles archéologiques, ou d'anthropologie. Mais c'est là du détail...

Je pense que cette lecture peut être révélatrice et très utile pour les femmes (comme pour les hommes, d'ailleurs), mais il aurait peut-être fallu faire un peu plus de place à ces messieurs, parce qu'on ne peut évoluer qu'ensemble. J'engage aussi chacun à garder tout leur sens critique. Je crains toujours les recettes noodle-soup du bonheur.

05 oct. 2012

ROUSSEAU Fréderic - la guerre censurée

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La guerre censurée, une histoire des combattants européens de 14-18 de Frédéric ROUSSEAU
Point Histoire, 2003
ISBN : 2-02-061258-5

4e de couv :

Frédéric Rousseau raconte la Grande Guerre comme on ne le fait pas d’ordinaire : à hauteur d’homme. Une question centrale s’impose à nous, quatre-vingts ans plus tard : comment ont-ils fait ? Comment ont-ils tenu ? Contre les interprétations vertueuses mettant trop facilement l’accent sur le patriotisme, l’auteur avance des explications plus terre-à-terre mais plus authentiques. Les « poilus » ont tenu — du moins ceux qui ont survécu à l’immense massacre — parce qu’ils étaient mis en condition de tenir : contraints, surveillés, punis par les conseils de guerre, éventuellement passés par la armes. Mais cela ne peut être qu’une partie de l’explication. L’auteur analyse un certain nombre de ressorts psychologiques — comme l’esprit de corps, l’admiration du chef, etc. — qui, au total, composent une anthropologie de l’homme en guerre.

Mon avis :

Parce que 2014 arrive...

Cette étude historique sur la vie quotidienne de tous les soldats de la Première guerre mondiale montre les soldats, comme cela est très exactement dit dans la quatrième de couverture, « à hauteur d'homme ». On est dans l'histoire du quotidien, de la vie et de sa matérialité, de la mort aussi.

Je trouve la précision des analyses, les nombreuses sources exploitées (qui heureusement ne sont pas franco-françaises, mais européennes), et les différents thèmes abordés très enrichissant. Ils apportent un autre regard sur cette guerre que celui de la sempiternelle histoire des batailles. Je regrette un peu que le thème de la mort n'ai pas été plus approfondie (récupération des corps, retour dans les familles ou enterrement dans ces effroyables cimetières militaires présentant des croix jusqu'à l'horizon), mais tout le quotidien du soldat est ici présenté.

Il y a des passages qui sont extrêmement durs à lire, parce qu'il faut bien décrire l'horreur, mais l'ouvrage dans son ensemble bénéficie d'un style fluide qui ne rendra pas le contenu agréable, mais permettra d'en apprivoiser facilement les différents éléments de réflexion.

21 avr. 2012

Olivesi Aurélie - Implicitement sexiste ?

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Implicitement sexiste ? Genre, politique et discours journalistique de Aurélie OLIVESI

Presses Universitaires du Mirail, Toulouse, 2012

ISBN : 978-2810701896 ; 314 pages

4e de couv :

L'élection présidentielle de 2007 présente une situation inédite : pour la première fois, une femme, Ségolène Royal, se trouve candidate d'un parti de gouvernement en position d'éligibilité, face à un homme, Nicolas Sarkozy, dont la posture "virile" se trouve dès lors mise en relief. Mais, alors que le genre des candidats semble occuper une place essentielle dans la construction de leur image, cette caractéristique est largement éludée dans les analyses de la campagne officielle publiées dans la presse d'information, qui se veulent au contraire égalitaires et neutralisantes. Pourquoi les journalistes de la presse de référence n'évoquent-ils pas en leur nom propre le rôle joué par le genre des candidats ? Comment interpréter cette représentation fuyante ? Cet ouvrage montre comment le discours journalistique repousse l'évocation du genre en politique à ses marges : il attribue une conception stéréotypée de l'identité féminine ou masculine des candidats à des locuteurs difficilement identifiables ("vraies gens", "opinion publique" indéfinie), tout en se présentant lui-même comme neutre. Ce désengagement énonciatif rend cette représentation figée du rôle joué par le genre en politique particulièrement difficile à circonscrire, et donc à contester ou à combattre.

Docteure en sciences de l'information et de la communication, Aurélie Olivesi est Attachée temporaire d'enseignement et de recherche à l'université Montpellier 3. Membre du LERASS (université Toulouse 3), elle travaille sur la représentation du genre et de la parole profane dans les médias.

(très) bref aperçu du sommaire :

Première partie : Ségolène Royal et les stéréotypes de genre
deuxième partie : Une neutralisation des représentations genrées ?
Troisième partie : Le genre aux marges du discours de presse

Mon avis :

Cet ouvrage est la publication d'une thèse en sciences de l'information et de la communication. Si e terme de « thèse » peut effrayer certains, le texte est tout à fait accessible tant sur le vocabulaire[1] que sur le contenu. L'auteure a gardé le côté mécanique de l'écriture de la thèse : bonnes introductions, annonces, conclusion, transition. Il reste toujours un aspect artificiel dans ce genre d'exercice, mais celui-ci a toujours l'avantage de la clarté et de ne perdre personne en route.

De quoi est-il question ? De la construction de l'image d'une personnalité politique par les média de la presse écrite. Ce choix s'explique par le fait qu'en France, la presse écrite fait encore autorité : elle est commentée aussi bien par les journaux télévisés, radiophoniques, que par les autres titres de presse écrite. Cela peut rendre un effet de glose et de glose de la glose.
On l'a aussi vu dans la campagne présidentielle actuelle, et le phénomène est assez étrange : les candidat(e)s et média construisent des images assez monolithiques, caricaturales des prétendants à la magistrature suprême, comme s'il fallait (ou si l'on pouvait) réduire une intention d'action à quelques traits.

La question est aussi, on l'aura compris, tournée autour du traitement du genre des candidats, car pour la première fois, une femme est la candidate d'un parti de gouvernement.
L'auteure nous décrypte l'image de Ségolène Royal comme étant une mise en scène de l'« image attendue » par un Monsieur-Tout-le-Monde (en gros, la mère ou la putain).

J'ai trouvé très intéressante l'étude de la neutralisation du discours par les journalistes qui pose aussi la question du sexisme inhérent au langage, ou tout du moins de la langue française, et particulièrement de cette règle selon laquelle le masculin l'emporte sur le féminin. Ce sont des modes de pensée qui sont véhiculés par la langue, et tellement bien intégrés qu'ils peuvent agir à notre insu.

Une des images que je retiens est qu'en 2007, une femme devait prouver sa compétence, alors que celle-ci est forcément acquise pour un homme. Les femmes sont évidemment acceptables dans des domaines de la « maternité étendue » (affaires sociales, santé, éducation), mais en matière de politique étrangère, d'économie et de sécurité, thème très marqué du sceau du masculin, elles ne semblent pas « dignes ». Les femmes, en France, ont obtenu le droit de vote parce qu'elles sont compétentes, et non au nom de l'égalité. Quel drame.
La critique clairement formulée ne peut cependant venir que d'une autre femme, sinon la parole serait considérée comme outrageusement sexiste. Les critiques les plus virulentes sont donc portées par d'autres femmes (quand Bourdieu disait que le pire ennemis de la femme, c'est la femme...)
Ce qui me chagrine le plus est que les mêmes schéma se retrouve dans les relations quotidiennes de travail...

J'ai trouvé aussi très appréciable le soucis de l'objectivité de l'auteure : il n'est pas ici question d'avoir un discours partisan, pour ou contre tel(le) candidat(e) (il est d'ailleurs bien trop tard pour cela), ni même de défendre la cause des femmes en brûlant son soutien-gorge. C'est une construction objective et scientifique d'une étude sur un sujet touchant à la présence du genre sur la scène politique. Franchement, on n'en attendait pas moins pour une thèse, mais j'ai apprécié ce soucis d'objectivité[2].

(Bon, je trouve quand même que « auteure », ce n'est pas beau.)

Notes

[1] le mot le plus ardu reste « lexème »

[2] J'espère avoir fait preuve ici de la même objectivité, mais l'honnêteté me porte à dire que je connais l'auteure et que je ne fais peut-être pas preuve de toute la neutralité souhaitée

03 fév. 2012

Thiesse Anne-Marie - La création des identités nationales, Europe XVIIIe – XXe siècle

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La création des identités nationales, Europe XVIIIe – XXe siècle de THIESSE Anne-Marie

Editeur : Seuil (13 octobre 2001), Collection Points Histoire

ISBN : 978-2020414067 ; 307 pages

4e de couv :

Les identités nationales ne sont pas des faits de nature mais des constructions. La liste des éléments de base d'une identité nationale est aujourd'hui bien connue : des ancêtres fondateurs, une histoire, des héros, une langue, des monuments, des paysages et un folklore. Sa mise au point fut la grande œuvre commune menée en Europe durant les deux derniers siècles. Le militantisme patriotique et les échanges transnationaux d'idées et de savoir-faire ont créé des identités toutes spécifiques, mais similaires dans leur différence. De l'invention des épopées barbares à la conception des musées d'ethnographie, de l'élaboration des langues nationales à celle des paysages emblématiques ou des costumes typiques, cet ouvrage retrace la fabrication culturelle des nations européennes. Leurs identités sont issues d'un travail collectif et volontariste qui s'est appuyé sur les nouveaux médias de communication. Leçon de l'histoire à retenir, sans doute, pour l'Union européenne.

Anne-Marie Thiesse : Ancienne élève de l’Ecole normale supérieur, elle est directeur de recherche au CNRS.

L’indispensable table des matières :

1. Identification des Ancêtres
Révolution esthétique
Une nation, une langue
Parrainage international d'une culture nationale
Un Etat, des nations
Epopées fondamentales
Histoires nationales

2. Folklore
Recensions
La nation illustrée

3. Culture de masse
La nation comme horizon
La nation par la joie

Mon avis :

Les identités nationales européennes sont à la fois des évidences et des images très complexes à dépeindre, comme on a pu le voir dans les débats récents. Afin d’avoir les idées un peu plus claires sur le sujet, une plongée dans l’histoire des mentalités, sous influence du politique, est parfois nécessaire, instructif, voir rafraîchissant, mais toujours éclairant.
Nous avons tous en tête des clichés nationaux, hardiment construit et teinté d’un folklorisme parfois rétrograde : le bavarois en salopette de peau, avec son chapeau tyrolien, une chope de bière à la main ; l’honorable vieille bretonne dans sa robe noir et la tête armée de sa coiffe traditionnelle. Mais il est impossible de dire que les identités nationales ou régionales se réduisent à cela.

En tant que synthèse historique, cet ouvrage, quoique passionnant, est dépassionné. Il n’y a pas ici de place pour la polémique, mais pour des faits culturels, des faits de société, des actions politiques, qui sont étudiés, analysés et décortiqué, pour en retirer le fruit de la raison.

En analysant les faits culturels, j’ai eut une surprise (de quoi combler une lacune à ma culture) : le mouvement de création d’identités nationales en Europe est en grande partie une réaction à la domination de la culture classique française. Les différentes nations ont commencé à se chercher une définition en réaction à la domination culturelle d’une autre « nation ». La France emboîta aussi rapidement le pas de ce mouvement.

La nation est une pure construction idéologique. On pourrait commercialiser « la nation en kit » : il vous faut un héros mythique, une littérature ancestrale, un drapeau, un hymne, une langue, un costume folklorique. Vous pouvez vous fabriquer une histoire et délimiter un territoire « naturel ».
Le chapitre sur la construction des langues a presque été choquant à mes yeux, dans le sens où cela a bousculé beaucoup d’idées préconçues inculquées par l’éducation nationale : beaucoup de langues européennes sont des constructions contemporaines.
La « facilité » de fabrication de fausses épopées médiévales chantants les louanges de la nation a naître m’a semblé déconcertante.
J’aurai souhaité que la partie sur le rôle de l’école dans la création et la transmission du concept et de la définition de la nation soit un peu plus développée, mais cela peut aussi être l’objet d’une autre lecture.

Les nations semblent se créer « contre » ou « en réaction à » ; les civilisations pourraient-elles être un peu plus constructive ?

Cet ouvrage, sérieux tout en étant très agréable à lire, donne donc à réfléchir à une époque ou on essaye à nouveau de nous fourguer de la nation clichée, avec son lot de crispation identitaire, le tout assaisonnée d’idéologie parfois contestable. Ce livre donne des éléments pour élargir son esprit et ne pas tomber dans la simplification facile.

12 nov. 2011

Schaer Roland - Les origines de la culture

Le retour du grand écart littéraire…

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Les origines de la culture de SCHAER Roland

Éditions Le Pommier (2008)

ISBN : 978- 2746504042 ; 117 pages

4e de couv :

L'histoire de la culture est ponctuée de " mutations cognitives " qui, à l'instar des mutations génétiques, donnent naissance à des innovations appelées à se diffuser dans le temps et dans l'espace. Déjà présent chez les animaux, le phénomène s'accélère et se multiplie avec le genre Homo. Des premiers outils à l'invention de l'écriture en passant par la domestication du feu, l'apparition du langage symbolique, les premières expressions artistiques, l'invention de l'agriculture et de l'élevage, les communautés humaines ont innové, puis assuré la transmission des savoirs et des savoir-faire qui ont permis les succès de l'espèce. La racine du phénomène se trouve dans la faculté d'apprendre des autres : nous sommes dotés d'une mémoire socialisée grâce à laquelle nous appartenons à des collectifs composés de morts et de vivants, au sein desquels se propage la culture. Cet essai est une introduction à la série " Les origines de la culture ", parue dans la collection " Le collège de la cité ".

Roland Schaer, philosophe, est directeur " sciences et société " à la Cité des sciences et de l'industrie de La Villette.

L'indispensable table des matières :

1. Culture, cultures
2. Des cultures animales
3. Innover
4. Apprendre et transmettre

Mon avis :

Voici encore un ouvrage de vulgarisation scientifique pour achever de pulvériser toutes vos certitudes sur ce qu’est l’humain et ce qui le caractérise, cette fois-ci sous le prisme de la culture.

Une fois de plus, pour les ouvrages de cette collection, le propos est lisible, aisément compréhensible, accessible et si vous avez un intérêt personnel pour l'anthropologie, la culture, ce qui fait que l'homme est homme, il est certain que vous y trouverez matière à réflexion.

L'avantage de ces petits ouvrages, c'est qu'ils vous aide à pulvériser en quelques arguments qui tombent sous le sens beaucoup de préjugés (« la culture est le propre de l'homme » au hasard), tout en vous remettrant les idées en ordre sur le plan historiographique. Je m'explique en donnant un exemple : durant le XIXe siècle, l'homle occidental fut très orgueilleux en se pensant au dessus de toutes les autres civilisations grâce à sa culture (qui inclus les techniques) ; le XXe a prouvé que malgré sa culture l'homme occidental était un benet capable des pires atrocités.

La définition de la culture à travers l'éthymologie est éclairante : du verbe latin colere (prononcer co-lé-ré, et non colère, merci), qui signifie habiter, cultiver des plantes, élever des animaux, mais aussi vénérer des dieux. Sur un certains nombres de point, les hommes n'ont pas le monopole de la culture, puisque certaines fourmis cultives des champignons et élèvent des pucerons, et que les chimpanzés font usage d'outils.

Le chapitre « innover » m'a semblé particulièrement instructif, traitant entre autre de l'extérnalisation de la mémoire par l'écriture et sur les facilités de transmission et de diffusion de la mémoire grâce aux « machines à grapher ».
Dans « apprendre - transmettre » le passage montrant la plasticité du cerveau, ses constantes évolutions, qui empêche tout déterminisme de tenir debout m'a semblé des plus intéressant : nous ne sommes pas que nos gênes, nous sommes aussi une faculté d'adaptation et de dépassement de soi[1].

Les curieux auront aussi tout le loisir d'aller consulter les ouvrages publiés dans la même collection sur "Les origines de la culture" dont cet opus est une introduction, traitant des sépultures à la naissance de l'art.

« La culture est une machine à fabriquer de la diversité. »

Notes

[1] comme dans Bienvenu à Gattaca, un chouette film s'il en est

13 oct. 2011

Swift Jonathan - Instructions aux domestiques

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Instructions aux domestiques de Jonathan SWIFT

Mercure de France - Le petit Mercure (1997)

ISBN : 978-2715220151 ; 122 pages

4e de couv :

« Si une poignée de suie tombe dans la soupière, et qu'il ne soit pas commode de l'en retirer, mélangez-la bien, cela donnera à la soupe un haut goût français. » Dans les Instructions aux domestiques, Swift raille le ton des ouvrages de bonnes manières et passe en revue, avec pétulance, les règles qui gouvernent la vie des gens de maison, du sommelier au groom, de ma gouvernante à la cuisinière.

Mon avis :

C'est incompréhensible, je n'ai pas rit. Mais alors pas du tout. Le texte se veux une caricature des ouvrages de savoir vivre, s'adressant cette fois aux oubliés de l'histoire, les domestiques, afin de faire de la critique sociale ? Oui, et non... Parce que les domestiques apparaissent sous les traits de fripons ivrognes manipulateurs fainéants et calculateur, avec une bonne couche de méchanceté. Ce n'est même pas que Swift les présenterait comme abrutis, non : il les montre comme des gens méchants.
Profondément méchants, vicieux et mauvais.
Des gens intrinsèquement méchants qui font du sabotage.

Ensuite, j'ai imaginé que de méchants fonctionnaires (il en existe quelques-uns, si si, je vous assure, pas beaucoup, mais quelques-uns) lisaient Swift et appliquaient ses instructions dans leur travail de tous les jours. Et là, j'ai vraiment eu le vague à l'âme. Ou plutôt, j'ai sentit la pente glissante de la dépression sous mes pieds.
Aaaaah ! Le sabotage par des gougnafiers qui n'entendent rien à rien et surtout, surtout, ne veulent rien comprendre... un poème.

J'avais applaudi à des lectures grandioses d'extraits de ce texte, par la mini-troupe qui jouait « So sweet Swift » au théâtre de Nice il y a... deux ans, au moins... mais aujourd'hui, je trouve ces lignes tristes et anti-constructives, l'humour n'arrivant pas à montrer l'absurdité de situations, à remettre en cause le « jeu » des dominant / dominé, jusqu'à l'inverser, ou à nous élever au dessus de l'humour du pot de chambre.

09 oct. 2011

Henri Atlan et Frans B. M. de Waal - Les frontières de l'humain

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Les frontières de l'humain de Henri ATLAN et Frans B. M. de WAAL

éditions Le pommier / La cité des sciences – le collège de la Cité (2007)

ISBN : 978-2746503359 ; 110 pages

4e de couv :

L'intelligence et la culture ne suffisent pas à caractériser l'humain. Espèce parmi les espèces, nous partageons avec tous les vivants une histoire commune, des mécanismes communs que les chercheurs expérimentent de plus en plus finement. La tradition philosophique est contredite depuis un siècle par la biologie la vie a changé de statut. Les dernières découvertes établissent une continuité graduelle entre le non-vivant et le vivant. De la même manière, les récents travaux, en éthologie brouillent la frontière entre l'humain et le non-humain. Comme les chimpanzés et les bonobos, nous sommes les héritiers d'une longue lignée d'animaux sociaux. Il nous incombe cependant d'établir de 'nouvelles barrières ; de nature morale, sociale ou juridique, afin d'éviter de nouvelles formes d'inhumain.

Biologiste et philosophe, Henri Atlan est directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales à Paris. Biologiste et éthologue, Frans B. M. de Waal travaille à Atlanta au Yerkes Primate Center à Emory University.

Mon avis :

Encore un petit ouvrage de vulgarisation scientifique, tendance philosophie.
En quête d'une définition de l'humanité, les lectures se succèdent, se complètent, mais n'apportent pas toujours forcément de réponses « faciles ». Ce n'est pas du prêt-à-penser, fort heureusement, et ce livre se propose d'explorer les zones limites, floues et indécises.

Dans une première partie « Les frontières revisitées », c'est à nouveau une définition en creux de l'humanité qui se dessine, en la regardant depuis ses limites. Il manque toujours une définition claire, mais c'est très certainement tant mieux, car définir l'humanité serait prendre un parti philosophique. Si on retrouve ici les notions d'intelligence, de culture, de forme physique, de conscience, de mémoire, on y trouvera aussi les notions de dignité et de gloire, faisant entre l'estime de soi, et l'estime que les autres auraient de soi, ouvrant des perspectives intéressantes de réflexion.
J'ai simplement trouvé un peu choquant, page 21, d'espérer que la technologie nous libère de tout travail : celui qui nous permet de gagner notre subsistance comme le travail de l'accouchement. J'y voit une perte de sens de l'effort (je ne considère pas toutes les formes de travail comme étant des tortures, il existe bien aussi du travail choisi, et non subit) et l'image d'une humanité grandissant en cuve me donne des frissons dans le dos, comme un reniement de la chair.

La seconde partie « L'homme est un loup pour l'homme » brouille les frontières de l'humain, en montrant que si la morale est un des traits de l'humanité, cette dernière n'en a pas le monopole. A travers les études en éthologie, il apparait que les animaux font preuve d'empathie, de réciprocité et ont le sens de l'équité, et Frans B. M. de Waal en fait une démonstration extrêmement troublante. Certains grands singes y paraissent plus humains que nous.
Pour une fois, aussi, je me trouve d'accord avec Freud[1], dans sa définition selon laquelle la civilisation serait « née de la renonciation à l'instinct, de la maîtrise des forces de la nature et de l'élaboration d'un surmoi culturel. »
Un long passage traite aussi de la perception de l'œuvre de Darwin, et de sa théorie de l'évolution, souvent ressentie comme totalement amorale. C'est oublier que l'évolution n'est pas le règne de la « loi du plus fort », mais de l'adaptation. Or, la survie et l'adaptation à l'environnement passe par la sociabilité et la vie en société. Le développement de capacités d'empathie, de négociation, de réconciliation après conflit sont alors nécessaires à la survie. L'empathie est alors un avantage dans le développement des relations sociales permettant la survie du groupe. Être à l'écoute de l'autre permet aussi de savoir comment le manipuler, mais l'objectif est ici un peu moins « noble », évidemment...
C'est fou de voir jusqu'où peuvent nous mener des réflexions sur l'éthologie...

La lecture de cet ouvrage qui flirte avec les frontières de l'humain a pour résultat de rentre floues assez agréablement les limites qu'on pouvait croire nettes, ainsi que de remettre (un peu) l'homme à sa place, en le débarbouillant de ses airs supérieurs.

Voir aussi :

Note

[1] qui d'habitude aurait plutôt tendance à m'énerver

28 août 2011

Heritier Françoise - Hommes, femmes : la construction de la différence

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Hommes, femmes : la construction de la différence de Françoise HERITIER

Éditions le Pommier et universcience éditions – Collection le collège (2010)

ISBN : 978-2746505087 ; 192 pages

4e de couv :

XX, XY, comment devient-on un homme ou une femme ? Qui gouverne la construction de notre identité sexuelle ? Nos gènes ? Nos hormones ? La société ? La famille ? …Simone de Beauvoir avait-elle raison lorsqu’elle écrivait « On ne naît pas femme on le devient » ? Sauf accident, tout individu obéit aux lois de la génétique et de la physiologie qui créent dans notre espèce des mâles et des femelles. Mais au-delà, le regard de nos parents, de la société toute entière, nous façonne dans notre intimité. Et si la différence des sexes structure la pensée humaine, peut-on changer les rapports du masculin et du féminin ? Que disent désormais les sciences sociales, humaines et les sciences du vivant de cette construction ?




L'indispensable table des matières :

  • Introduction – Françoise HERITIER
  • Théorie anthropologique de l'évolution – Françoise HERITIER
  • Sexe et biologie – Pierre-Henri GOUYON
  • Le cerveau a-t-il un sexe? – Catherine VIDAL
  • A quoi jouent les petits garçons et les petites filles – Stéphanie BARBU et Gaïd LE MANER-IDRISSI
  • La génétique du déterminisme du sexe – Sylvia COPELLI et Marc FELLOUS
  • Construction de la sexualité : la sexualité des adolescents – Alain BRACONNIER
  • Le « troisième sexe » social, chez les Inunit (« transexualité », travestissement et chamanisme) – Bernard SALADIN D'ANGLURE
  • Le genre, la psychanalyse, la « nature » : reflexions à partir du transexualisme – Patricia MERCADER
  • La femme et la chasse – Alain TESTART
  • On ne naît pas homme ou femme par hasard : évolution du sex ratio – Gilles PISON
  • Construction d'un autre modèle du rapport des sexes. Peut-on le fonder sur l'absence de hiérarchie ? – Françoise HERITIER

Mon avis :

Cet ouvrage est constitué des résumés des interventions réalisées lors du séminaire « Masculin / Féminin », organisé à la Cité des Sciences et de l'Industrie, du 28 avril au 16 juin 2004.
Les différents intervenants sont anthropologues, neurologues, éthnologues, psychiatres, biologistes, démographes... afin d'offrir un regard croisé sur cette question de la construction de la différence entre féminin et masculin.

Le problème du résumé d'intervention est qu'il n'offre parfois qu'une vue un peu courte sur le sujet, ou que le texte a été tellement retravaillé que l'on commence à aborder dans la conclusion ce qui (m')aurait semblé intéressant, comme dans l'intervention de Bernard Saladin d'Anglure sur les Inuits. Fort heureusement, une courte bibliographie est présente en fin d'ouvrage, pour approfondir si on le souhaite certaines réflexions ou études.

Cet ouvrage ne m'a pas semblé révolutionnaire sur la question de la construction de la différence, mais offre tout de même quelques bons contre-arguments pour lutter contre les chantres de la « domination biologique » de la femme pour l'homme.
Le désir de contrôle de la femme semblerait être avant tout un désir de contrôle de sa progéniture (avoir des petits garçons qui ressemble à leur papa).
Les analyses des cerveaux des hommes et des femmes par IRM monteraient qu'il n'y a aucune différences entre les deux (il y aurait plus de différences entre deux hommes ou deux femmes qu'entre hommes et femmes) et que les histoires de cerveau droit ou gauche sont à nuancer grandement puisque toutes les parties de l'organe fonctionnent ensembles.
Ce qui construirait la différence entre petits garçons et petites filles seraient davantage le conditionnemment social avant 2 ou 3 ans : habiller les petits garçons de bleu et les petites filles en rose, les inciter à avoir des activités marquées « masculin » ou « féminin » dans la tête des parents et attendre d'eux certaines réactions en fonction de leur sexe. Et les enfants sont des éponges et arrivent très bien à se conformer à ce que l'on attends d'eux[1]. On se construirait donc en fonction de l'idée que la société aurait du masculin et du féminin.

Ce petit ouvrage offre donc des pistes à explorer plus que des réponses toutes faites, ce qui est sans doute bien mieux sur un tel sujet.

Notes

[1] Les ados aussi. D'expérience en centre de vacances : un directeur qui s'attends à avoir des « ados de quartier difficile » et qui se comporte comme tel induira chez les ados un comportement « difficile », en ne faisant que répondre à l'attente de l'adulte, alors que les ados en question n'étaient absolument pas « difficiles » ou « à problème ». Je l'ai vu de mes yeux... c'est incroyablement surprenant

17 juil. 2011

Londres Albert - Au bagne

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Au bagne de Albert LONDRES

Éditions Arléa (2008)

ISBN : 978-2-869598164 ; 215 pages

4e de couv :

En 1923, Albert Londres est déjà célèbre quand il décide d'enquêter sur le pénitencier de Guyane. Près de sept mille condamnés, surveillés par six cents fonctionnaires, vivent à Saint-Laurent-du-Maroni et sur les îles du Salut. Les conditions de vie des bagnards, telles qu'il les découvre et telles que son talent les restitue dans leur cruauté, ne sont alors guère connues. La publication de l'enquête dans le Petit Parisien s'achève par une lettre ouverte au ministre des Colonies. Ce reportage connaît d'emblée un retentissement considérable, et sa force sera si grande qu'en septembre 1924 le gouvernement décidera la suppression du bagne.

Mon avis :

Le bagne fait partie de la mythologie des prisons française. Autour d'une réalité ont été tissés romans et films, personnages formidables, de Vidocq à Jean Valjean, en passant par Papillon. Lire un reportage journalistique sur le bagne permet d'éclaircir les différents éléments, d'enlever la couche romanesque pour essayer de connaître ce que fut la réalité. Et parfois, le romanesque n'était pas si mal : il protégeait nos petits yeux.

Le style d'Albert Londres[1] est très journalistique (cela tombe bien, c'était son métier). J'ai trouvé qu'on manquait parfois un peu de détails, de remise en contexte ou de vision générale de la situation. Il ne donne pas vraiment dans la description, mais dans la transcription du vécu, et c'est là la force de son récit. Les atmosphères, les conditions de vie, chaque détail de la vie des bagnards passe par un récit vivant, une expérience, une rencontre.

Il y a un certain humour qui transparaît dans ce livre. Beaucoup d'humanisme, mais aussi de l'humour, car il faut bien cela pour arriver à tolérer l'intolérable. J'ai retenu comme exemple l'histoire de ces bagnards ayant fini leur peine, mais interdit de retour en France, clochardisé dans une ville où il leur est impossible de trouver du travail, qui, alors qu'ils veulent dormir sur un trottoir, menace de porter plainte contre les habitants de la maison proche, pour tapage nocturne, puisqu'on fête un anniversaire.

Albert Londres ne fait pas une liste à la Prévert (ou administrative) des problèmes de traitement des hommes du bagnes, quoiqu'un petit résumé soit fait à la fin, dans sa lettre au Ministre des Colonies. Il met en scène le manque de soins médicaux, de médicaments dont souffrent les bagnards, l'insuffisance de nourriture, les mauvais traitements, l'injustice des gardiens, les conditions d'incarcération ignobles, ou encore l'impossible réinsertion[2]. C'est tout de même à se demander comment les hommes sains ne sont pas devenus fous. La force de cet ouvrage est certainement qu'il est un recueil de témoignages.

Dire que le bagne était aussi destiné à être la base d'une colonie de peuplement, il y a de quoi rire : comment des hommes, sans ressources, sans emplois, sans expérience de la vie équatoriale, sans femmes, peuvent construire une société ? Ils vivent sous le régime de la double peine, mais pendant la première, au moins sont-ils logés et à peu près nourris. Leur astreinte à résidence est une promesse de misère.

Le journaliste, à Cayenne, ne semble pas avoir rencontré de grand brigand. Est-ce à cause d'un certain romantisme, où les vrais affreux étaient-ils condamnés à mort ? A la lecture du récit d'Albert Londres, on a l'impression d'être en face de bonshommes qui ne sont pas de mauvais bougres, qui ont certes tué, mais qui n'ont pas à subir les atrocités pareilles. Certains ont même l'air d'être là par hasard. A noter que, au bagne, les assassins avaient une bien meilleure réputation que les voleurs. La lecture de ce genre d'ouvrage nous mène à nous poser des questions sur le rôle de la prison. Comment créer un juste milieux entre la punition nécessaire et la réinsertion indispensable.

Albert Londres a de même un certain sens de la formule : « Nous étions, avec le Portugal, la seul nation possédant encore des bagnes coloniaux. C'était pittoresque. Le bateau ! Les tropiques, la brousse, la malaria, les pumas, les serpents, les évasions ! C'était d'un autre âge. »

Grâce à la lecture de ce reportage, j'ai pu écrire une page. Yodeleï ! La lecture, c'est comme la recherche dans les archives : avec une page, vous pouvez en écrire cent, mais des fois, de cent pages, vous n'arrivez à extirper qu'un petit paragraphe.

Notes

[1] J'ai la flemme de faire une petite bio, alors voici le lien wikipédia vers l'article sur Albert Londres

[2] Et finalement, c'est moi qui la fait, cette liste...

23 avr. 2011

Corbin Alain - L'avènement des loisirs

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L’avènement des loisirs, 1850 – 1960 de Alain CORBIN (dir.)

Éditions Flammarion, Champs histoire (1995)

ISBN : 978-2-0812-2302-8 ; 626 pages.

4e de couv :

Comment se sont créés les usages modernes du temps libre ? Comment le désir de voyage, la soif d'aventures et de sensations nouvelles, les divertissements de la foule, le besoin de quiétude et de découverte de soi se sont-ils combinés à l'accélération des rythmes de vie ? Telles sont les questions auxquelles entend répondre cet ouvrage conçu et coordonné par Alain Corbin, avec des contributions de Julia Csergo, Jean-Claude Farcy, Roy Porter, André Rauch, Jean-Claude Richez, Léon Strauss, Anne-Marie Thiesse, Gabriella Turnaturi et Georges Vigarello.

Alain Corbin, professeur émérite de l'université Paris-I, est l'auteur de différents ouvrages sur le XIXe siècle disponibles dans la collection Champs, notamment Les Filles de noce. Misère sexuelle et prostitution au XIXe siècle ; Le Territoire du vide. L'Occident et le désir du rivage ; Le Monde retrouvé de Louis-François Pinagot ; Le Miasme et la jonquille ; Le Village des " cannibales ".

Mon avis :

Tout d'abord, parce que c'est très important pour les recueils d'articles, voici le sommaire (qui devrait être indispensable pour toute présentation d'essais) :

  • Les Anglais et les loisirs, de Roy PORTER
  • Du loisir cultivé à la classe de loisir, d'Alain CORBIN
  • Les vacances et la nature revisitée (1830-1939), d'André RAUCH
  • Extension et mutation du loisir citadin, Paris XIXe siècle, début XXe siècle de Julia CSERGO
  • Les métamorphoses du divertissement citadin dans l’Italie unifiée (1870 – 1915), de Gabriella TURNATURI
  • Le temps du sport, de Georges VIGARELLO
  • Le destin contrasté du football, d'Alain CORBIN
  • Le temps libre au village (1830 – 1930), de Jean-Claude FARCY
  • La fatigue, le repos, la conquête du temps, d'Alain CORBIN
  • Organisation des loisirs des travailleurs et temps dérobés (1880 – 1930), de Anne-Marie THIESSE
  • Les balbutiements d’un temps pour soi, d'Alain CORBIN
  • Un temps nouveau pour les ouvriers : les congés payés (1930 – 1960), de Jean-Claude RICHIEZ et Léon STRAUSS

Bon, pour commencer par les choses qui fâchent, j'ai un soucis avec les sociologues. Les plans « Intro-générale, petite intro, thèse 1, exemples, thèse 2 exemples, conclusion première partie avec transition, petite intro 2, thèse 3, exemples, thèse 4 exemples, conclusion deuxième partie avec transition, etc. conclusion générale », me sont plus familiers. Non, je ne suis pas psychorigide, Madame ! Pour certains articles, il n'y a pas de conclusion, on vous a raconté quantité de choses édifiantes, mais manquant de structure et il est au final difficile de s'en souvenir, ce qui est fort dommage.

Personnellement aussi, je déteste quand les notes sont reléguées à la fin du livre. A mes yeux, une note de bas de page doit être en bas de page... Je sais : ce n'est pas attractif, ce n'est pas « grand public », je comprends donc ce choix éditorial, mais ça ne m'empêchera pas de continuer à râler :)

« Oisiveté, mère de tous les vices ». Il est bon, de temps en temps, de lire un ouvrage de sociologues brillants qui vont vous expliquer brillamment comment se sont construit des loisirs, comment les travailleurs ont gagné ce « temps pour soi », comment les gens fortunés l'ont occupé, comment les ouvriers ont tenté de s'occuper. Et comment l'oisiveté n'est pas un vice.

Le « temps libre », c'est ce temps du non-travail, y comprit en dehors des tâches ménagères, de l'entretien du foyer, à moins qu'une partie de cet entretien entre dans le loisir, comme peut le faire le bricolage.

J'ai apprécié le fait que les différents chercheurs aient fait la différence entre le temps de la ville et le temps de la campagne, qui est vécu différemment. Par exemple, le temps de travail à la campagne est plus important, mais plus souple, aux activités plus variées, que le temps de travail à l'usine où le rythme est donné par la machine. L'influence des loisirs citadins sur les loisirs campagnards est aussi mis en évidence.

La différentiation entre le temps des hommes et le temps des femmes est aussi importante. Pour la période étudiée, les femmes sont toujours à courir après l'une ou l'autre tâche, quand ce n'est pas le travail, c'est la cuisine, et quand tout est terminé, on a toujours une paire de chaussette à tricoter. Ma grand-mère me disait toujours : « la libération de la femme, ce n'est pas le droit de vote, c'est le réfrigérateur ! » Bref.

Il est aussi question, en filigrane, de contrôle du temps par les « classes dominantes ». Je mets entre guillemets, parce que cette expression me semble terriblement datée, comme « classe sociale », « bourgeois » et autre vocabulaire de « lutte des classes » ; il faudrait d'autres mots pour les phénomènes que nous connaissons actuellement, qui ne sont pas moins délicats, me semble-t-il. Tout ceci est largement un autre débat. Il est évidemment question du « que va-t-on donner à faire à ces gens qui ne sont pas au travail », comme si forcément, les gens allaient sombrer dans les pires vices si on les laisse à eux-mêmes.

Évidemment, les articles sur les croisières et les riches loisirs des lords anglais vous donneront envie de rouler sur l'or pour profiter de la vie, du temps, de l'espace, et d'avoir la capacité de réaliser ses envie. Le chapitres sur les jardins ouvriers vous donneront aussi envie de cultiver fleurs et topinambours, de retrouver le contact de la nature, du cycle des saisons. Il est plus facile de retenir le contenu des articles avec quelques éléments d'identifications, pour un ouvrage « grand public ».

Un ouvrage indispensable pour qui veut connaître l'histoire du temps libre.